L’aéronautique, un secteur dans l’air du temps

Industrie. Le Maroc n’en finit pas d’attirer les plus grands 
avionneurs mondiaux désirant réduire leurs coûts de production. 
Mais notre pays reste confiné aux métiers à faible valeur ajoutée.

"L’aéronautique constitue l’une des manifestations de modernisation de l’industrie marocaine", lance d’emblée Hamid Benbrahim El Andaloussi. L’homme est le président du Groupement 
des industries marocaines de 
l’aéronautique et du spatial (GIMAS), fédération qui regroupe la centaine d’opérateurs du secteur. Mais c’est dans son bureau de président de l’Institut des métiers de l’aéronautique (IMA) qu’il nous reçoit. C’est que dans cette industrie, l’Etat offre aux avionneurs une main d’œuvre formée à la carte, à proximité même de leurs usines. L’IMA, qui voit défiler chaque année entre 400 et 500 étudiants, est une des pierres angulaires de la plateforme industrielle intégrée, Midparc. Une zone offshore de l’aéronautique qui incarne la nouvelle génération de zones industrielles.

Jouxtant les pistes d’atterrissage de l’aéroport Mohammed V, cette nouvelle plateforme nourrit de grandes ambitions. En face des locaux de l’IMA, se dressent de larges bâtiments. Ce sont les ateliers provisoires de Midparc, qui accueillent les constructeurs aéronautiques en attendant qu’ils construisent leurs propres unités dans cette zone qui s’étale sur 124 hectares (dont 63 déjà aménagés).

L’exemple de Bombardier

Bombardier, l’avionneur canadien, occupe l’un de ces ateliers en attendant l’ouverture de son usine, prévue en principe à la mi-2014. Pour l’heure, on en est encore aux travaux de terrassement, mais l’annonce même de cet investissement de 200 millions de dollars (1,65 milliard de dirhams) a constitué un événement. Mohammed VI lui-même s’est déplacé fin septembre pour lancer les travaux de construction. L’implantation de Bombardier est érigée en exemple par les officiels pour mettre en valeur un Maroc « devenu acteur industriel de poids, grâce aux investissements directs étrangers (IDE) qui y sont injectés », pour reprendre les propos du ministre de l’Industrie Moulay Hafid Elalamy dans les colonnes du magazine Forbes. C’est que l’aéronautique est un des rares modèles de réussite de la politique industrielle marocaine de cette dernière décennie.

De multiples aides

Bien avant Bombardier, une flopée d’avionneurs du même acabit ont déjà posé leurs valises chez nous : Dassault, EADS, Souriau, Zodiac Aerospace, Safran, Daher, Air France Industries ou encore Boeing. La raison de cet engouement ? Outre la position géostratégique du royaume, le Plan émergence, lancé en 2005, leur offre une pléthore d’avantages : une exonération totale de l’Impôt sur les sociétés pendant les cinq premières années, suivie d’un plafonnement à 8,75 % les vingt années suivantes, une main d’œuvre peu onéreuse, un plan de formation cousu sur mesure en fonction de leurs besoins, une aide à l’installation à hauteur de 10 % du montant total de l’investissement, des offres de financements (partenariat avec Attijariwafa bank, BMCE Bank et Banque populaire)…

Entre 2001 et 2012, le nombre d’entreprises aéronautiques implantées au Maroc est passé de 10 à 100. Leur chiffre d’affaires à l’export culmine à 8,24 milliards de dirhams, contre 820 millions il y a dix ans. « La raison de ce succès, c’est qu’il s’agit d’une stratégie consensuelle basée sur le travail en équipe entre l’Etat, le privé et les opérateurs, souligne Hamid Benbrahim El Andaloussi. « On est dans un modèle de colocalisation, et non de délocalisation. » Pour lui, le Maroc doit, à terme, devenir pour l’Europe ce que le Mexique est pour les Etats-Unis : la plaque tournante de l’industrie aéronautique. Sauf que chez nous, tout semble orienté vers la course à la création d’emplois plutôt que vers un véritable transfert technologique.

Le textile du xxie siècle ?

En déroulant le tapis rouge aux avionneurs, le Maroc a permis à quelque 10 000 jeunes de travailler dans le secteur. Ils ont à peine le baccalauréat, ou au mieux bac+2, à l’image de la plupart des 730 employés de Matis, société créée en 2001 par la RAM, Boeing et Labinal (groupe Safran), quand le 
secteur en était à peine à ses balbutiements. « On fait essentiellement des travaux d’assemblage, nous n’avons pas besoin de profils très pointus, explique Zahira Bouaouda, directeur financier de la société. 70 % de notre effectif est constitué de filles, elles sont plus sérieuses et plus compétentes. »

L’aéronautique serait-il ainsi devenu le textile du nouveau millénaire ? Le parallèle est tentant dans la mesure où les tâches sont aussi manuelles et à faible valeur ajoutée. Dans toutes les usines aéronautiques installées au Maroc, le cœur de métier se limite à l’assemblage, la connectique, la chaudronnerie, la maintenance et la gestion des déchets. Rien de bien complexe qui nécessiterait une quelconque technicité. « L’idée est de commencer par le début de la chaîne de valeur, ce qui nous permettra de maîtriser, petit à petit, l’ensemble du processus, en renforçant la diversification, la recherche technologique et l’innovation », assure, Hamid Benbrahim El Andaloussi, qui poursuit : « L’aéronautique est l’un des rares secteurs qui ne souffrent pas de la crise. Il a encore devant lui au moins dix ans de croissance. »

La crise, on n’en parle que du côté de l’Europe, où les entreprises enchaînent les plans sociaux pour préserver leur compétitivité. C’est le cas, par exemple, de Boeing et d’Airbus, qui s’apprêtent à supprimer une bonne partie de leurs effectifs en France, bien qu’ils aient reçu la semaine dernière, au Salon de Dubaï, une pluie de commandes (plus de 500 milliards de dollars), qui vont toutes atterrir, pour la partie câblage électrique, chez Matis précisément. « Nous ne nous battons pas sur le coût de la main d’œuvre, mais sur la force du travail et sa pérennité », souligne le président du GIMAS, qui table sur 10 000 nouveaux emplois et 100 nouvelles usines à l’horizon 2020, en se basant sur les 25 % de croissance annuelle que la filière connaît actuellement au Maroc. Prions le ciel ! 

Expérience. Le marocain ASI rate son envol

C’est en grande pompe qu’avait été inaugurée, le 9 novembre 2006, à Nouaceur, l’usine d’Aéronautique service industrie (ASI) en présence de Salaheddine Mezouar, alors ministre du Commerce et de l’Industrie, Mohamed Kabbaj, ex-wali du Grand Casablanca, Jean-François Thibault, ambassadeur de France au Maroc, et Guy Piras, directeur industriel et achats chez Dassault Aviation.La naissance la première société aéronautique à capitaux entièrement marocains, spécialisée dans l’assemblage d’éléments structuraux d’aéronefs était alors un évènement. Son client : le leader européen des avions d’affaires et militaires, Dassault Aviation. Un an plus tard, elle réalise un chiffre d’affaires à l’export de 15 millions de dirhams. Toutes les conditions sont réunies pour que le nouveau-né devienne un exemple dans un secteur où les Marocains sont frileux. Mais l’épopée ne va pas durer : craignant l’effet de la crise économique, Mehdi Bencherki, PDG d’ASI, cède la société, début 2012, à la SABCA (Société anonyme belge de constructions aéronautiques), filiale du groupe Dassault. Courageux, mais pas téméraire !  

 

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