Mohamed Abbadi. Un fkih devenu calife

Avant de devenir le numéro 1 d’Al Adl Wal Ihsane, le successeur de Abdeslam Yassine est passé par mille et une épreuves. Qui est-il vraiment ? Quel poids a-t-il au sein du mouvement ? Eléments de réponse à travers des scènes du quotidien du nouveau boss de la Jamaâ…

 

Le 1er janvier 2013, Mohamed Abbadi quitte son domicile au quartier populaire de Beni Khairane, à Oujda. Emu, le sexagénaire répond aux adieux de ses voisins et de la foule immense venus le saluer. C’est que le fkih emblématique de l’Oriental déménage à Rabat où ses nouvelles fonctions l’appellent. Une semaine auparavant, les Adlistes, réunis en session extraordinaire de leur “conseil de la choura”, ont plébiscité ce Rifain à la tête de leur Jamaâ. De son compagnon de longue date, Abdeslam Yassine, il n’hérite pas du titre de “guide”. Abbadi occupera le poste nouvellement créé de secrétaire général et sera secondé par Fathallah Arsalane, porte-parole d’Al Adl. “Cela va dans le sens de la continuité, mais cela révèle aussi que la Jamaâ tient toujours à dissocier prédication et action politique”, explique Mohamed Darif, politologue et grand connaisseur du mouvement. En plus clair, le nouveau boss de la Jamaâ suivra la voie de Yassine pour ce qui est du volet spirituel, laissant les affaires civiles au cercle politique. Et l’homme a visiblement le profil : il a toujours baigné dans la religion et la spiritualité…

 

Rencontre avec le destin

Mohamed Abbadi voit le jour en 1949, dans un village appelé Beni Houdayfa, dans la région d’Al Hoceïma. Sa famille, modeste comme l’écrasante majorité des Rifains à l’époque, déménage à Oujda. Le jeune Mohamed y effectue sa scolarité avec brio : à même pas 12 ans, il apprend par cœur le Coran, puis décroche son bac en 1970. Il enchaîne avec cinq ans d’études théologiques assidues sous la houlette du alem Abdellah Benseddik, l’alter ego, au nord, de Mokhtar Soussi, le maître à penser de Abdeslam Yassine. Le premier choc de sa vie survient à Azemmour où, déjà fkih, Abbadi enseigne dans un institut relevant du ministère des Affaires islamiques. L’apprenti ascète est surpris alors par le mode de vie, jugé trop éloigné de l’islam, des jeunes de cette ville. Il se radicalise davantage dans la voie qu’il s’est tracée : réformer la “Oumma” par l’éducation et  la bonne parole de Dieu et de son prophète. Après un détour par Safi où il intègre l’ENS (Ecole normale supérieure), il enseigne l’arabe puis l’instruction islamique dans plusieurs lycées du pays, à Settat, El Jadida et Tanger avant de rentrer à Oujda.

Dans les années 1970, il rejoint la “Tariqa Boutchichiya” où il fait la rencontre qui chamboulera sa vie : Abdeslam Yassine. “Cela s’est passé à Marrakech en compagnie de deux autres membres fondateurs d’Al Adl, Mohamed El Mellakh et Alaoui Slimani (tous deux décédés)”, affirme un jeune dirigeant de la Jamaâ. Débute entre Abbadi et Yassine une histoire d’amitié et de fidélité que rien ne viendra jamais ébranler. Dans le jargon des Adlistes, ce sera l’un des exemples les plus significatifs de la “Sohba” (compagnonnage, comme du temps du prophète). Alors évidemment, quand en 1981, Ousrat Al Jamaâ (l’ancêtre d’Al Adl Wal Ihsane, appellation adoptée en 1987) est créée, Mohamed Abbadi figure parmi les fondateurs.

 

L’ascète d’Oujda

Dans sa ville d’adoption, Abbadi a su gagner le respect de tous ceux qui l’ont côtoyé. “C’est un grand homme. Au lycée Assalam, même les élèves les plus difficiles le respectaient”, se souvient un de ses anciens élèves. Et c’est le plus normalement du monde que plusieurs citoyens de la ville venaient prier avec lui à la mosquée Tafoghalt ou assister aux conférences qu’il donnait dans les écoles et lieux de culte de la capitale de l’Oriental. Après sa retraite, à la fin des années 1990, Mohamed Abbadi se fait rare. Mais son domicile, sur l’avenue Zerktouni (une des principales artères d’Oujda), reste ouvert à tout le monde. Ceux en quête d’un avis religieux, mais surtout les adeptes de la Jamaâ qui s’y réunissent en de longues séances de psalmodie du Coran et des “Aourad” (poèmes à la gloire du prophète). “C’est un homme de science d’une extrême modestie. Il vous met à l’aise dès le premier abord. Sa vie de tous les jours ne diffère pas de celle de l’écrasante majorité des Marocains”, nous confie Abdelaziz Aftati, député d’Oujda et dirigeant du PJD. “C’est un homme d’une grande droiture. Il est franc et audacieux, mais sait trouver la parade face à une question embarrassante”, renchérit Mohamed El Herd, directeur du journal local Achark, qui l’a longtemps fréquenté. “Comme Abdeslam Yassine, il a choisi de vivre selon le mode austère des hommes de science. Il ne se complique pas la vie et ne complique pas celle de ceux qui l’entourent”, dit encore de lui Omar Iharchane, membre du cercle politique d’Al Adl. “Hommes de science” ? Entendez, dans le jargon des mouvements islamistes, ceux qui ont voué leur vie aux études théologiques et se sont éloignés des plaisirs d’ici-bas.

 

Des dattes et des versets

Comme pour son ami et mentor, Abdeslam Yassine, la journée de Mohamed Abbadi commence bien avant la prière d’Al Fajr. Il expédie quelques versets du Coran et quelques “Aourad” avant de faire sa prière et prendre son petit-déjeuner. Généralement du lait, des dattes, du thé et du pain. Comme à l’époque des compagnons du prophète. “C’est ce qu’il fait tous les jours, sauf les lundis et jeudis où il se fait un devoir de jeûner comme le veut la Sunna”, explique un Adliste d’Oujda. Après une pause matinale, il passe son temps dans une sorte de retraite sommairement aménagée dans son domicile et où l’on trouve plus de livres que de meubles. Seuls sa femme et des fidèles proches peuvent interrompre sa méditation, ses prières ou ses lectures. Ses enfants, deux garçons et trois filles, volent de leurs propres ailes. Depuis qu’il ne fréquente que rarement les mosquées d’Oujda, Mohamed Abbadi se terre chez lui. Mais c’est aussi un homme qui voyage beaucoup. Si ce n’est à Rabat pour rencontrer Yassine et les leaders d’Al Adl, c’est dans plusieurs pays européens pour donner des conférences et surtout “maintenir la flamme” chez les adeptes de la Jamaâ. “Même au sein d’Al Adl il existe des considérations régionalistes et ethniques. Si la Jamaâ est fortement présente dans l’Oriental et le Rif, ainsi que dans les pays européens accueillant une forte communauté rifaine (Espagne, Pays-Bas, Belgique et Allemagne), c’est en grande partie grâce à Mohamed Abbadi”, explique Mohamed Darif. Et qui dit forte présence, dit aussi source intarissable de financement. Un financement dont on ne saura jamais rien, comme pour les ressources d’Al Adl au Maroc. Mais au delà de la grande sympathie dont l’entourent les Adlistes en général, Mohamed Abbadi bénéficie d’une place particulière aux yeux de la famille Yassine. “Il a toujours été considéré comme un membre de la famille”, affirme une source de la Jamaâ. Lors des sorties publiques, il a d’ailleurs toujours été aux côtés du cheikh, y compris dans la voiture de ce dernier. Son seul regret a été de ne pas avoir pu être présent au moment où Abdeslam Yassine rendait l’âme.

 

Un Mamfakch à la barbe blanche

Mohamed Abbadi a profité, pour tracer son parcours et s’imposer dans la Jamaâ, de l’assignation à résidence de Yassine pendant une décennie. Il a gagné en visibilité comme numéro 2 du mouvement, mais cela n’a jamais été de tout repos pour ce fkih habillé tout le temps en djellaba et couvre-chef blancs. L’homme à la voix éteinte, au verbe châtié avec un accent rifain, a fréquenté les geôles de Hassan II à maintes reprises pour appartenance à une “association interdite”. Et il vivra pire sous Mohammed VI. En 2003, une interview accordée à Al Hayat Al Maghribiya, revue régionale paraissant à Oujda, lui vaut deux ans de prison pour “apologie du terrorisme”. Il est innocenté en mars 2004, mais le plus dur restait à venir. En 2006, quand Al Adl annonce “l’année de la Qawma” (Année du soulèvement), Mohamed Abbadi est expulsé de son domicile qui est mis sous scellés. Le motif cette fois est la tenue de réunions non autorisées. “C’est une accusation qui fait sourire tout le monde. Les fameuses réunions non autorisées étaient de simples rendez-vous où des fidèles récitaient des sourates du Coran pour rendre grâce à Dieu”, ironise un membre de la Jamaâ à Oujda. D’ailleurs, le fameux domicile de l’avenue Zerktouni est toujours fermé, même s’il défraie la chronique de temps à autre. Surveillé jour et nuit par tout ce que la ville compte comme services de renseignement, il a été “cambriolé” en 2008. Et il n’est pas anodin que la première activité publique de Mohamed Abbadi comme secrétaire général soit la participation, le 12 janvier, à une caravane de solidarité partie de Rabat à Oujda. C’était sans compter avec l’intransigeance de l’Etat. Harcelés dès le départ de Rabat, les manifestants ont été dispersés sans ménagement une fois sur place, à Oujda. C’est dire que, avec Yassine ou non, l’Etat (ou du moins certains milieux de l’Etat) ne semble pas vouloir d’une “normalisation” avec Al Adl.

 

 

BIO express

 

1949. Naissance dans la région d’Al Hoceïma

1977. Intègre l’Ecole normale supérieure de Safi

1981. Est un des membres fondateurs de la Jamaâ

1982. Obtient une licence à Tétouan

1990. Est condamné à deux ans de prison ferme

2000. Nouvelle arrestation et condamnation à trois mois de prison avec sursis

2003. Deux ans de prison pour “apologie du terrorisme”, relaxé en mars 2004

2006. Mise sous scellés de son domicile (il l’est toujours)

2012. Elu secrétaire général d’Al Adl Wal Ihsane

 

 

Négociation. La Jamaâ, enfin fréquentable ?

Al Adl Wal Ihsane serait-elle devenue “autorisable” avec le décès de Abdeslam Yassine ? Il faudra encore attendre plusieurs mois pour avoir un début de réponse à cette question. Mais la Jamaâ est de plus en plus sous les projecteurs. En plus des personnalités qui ont eu le courage d’assister aux funérailles du fondateur d’Al Adl, le mouvement fait parler de lui au sein du parlement. Hassan Tarik, député socialiste, s’en est violemment pris récemment à Mustapha El Khalfi, ministre de la Communication. La raison ? “Le décès et les funérailles de Yassine ne méritaient-ils que trente orphelines secondes sur la télé publique ?”, demande le député USFP. En même temps, c’est le groupe parlementaire de l’Istiqlal qui adresse une question écrite au ministre de la Justice concernant la fermeture, depuis 2006, du domicile de Mohamed Abbadi. La Jamaâ gagne la sympathie de plusieurs intervenants sur la scène politique. Mais l’attitude de l’Etat n’a pas trop changé.

 

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