Reportage. Peur sur la médina

L’effondrement de deux maisons dans la vieille ville de Casablanca a fait 7 morts en moins d’un mois et plusieurs familles se retrouvent aujourd’hui sans domicile. TelQuel est allé à la rencontre de ces victimes.

Nouvel épisode tragique dans la série de malheurs qui s’abattent sur la médina de la capitale économique. Samedi 9 juin, une fois de plus, une maison s’est écroulée sur ses habitants à Derb Lemaizi, faisant trois morts et 7 blessés. Quant aux survivants —qui doivent à la fois faire le deuil de leurs proches et celui de leur logement—, ils sont dans une immense détresse. Au chagrin des funérailles vient s’ajouter le casse-tête du relogement, qu’ils peinent à résoudre aujourd’hui. Et ils ne sont pas les seuls puisque, quelques semaines auparavant, un drame similaire s’était déjà produit dans la vieille ville de Casablanca. Suite à l’effondrement d’une maison de trois étages à Derb Sidi Fateh, le 16 mai, 4 personnes sont décédées ensevelies sous les décombres et plusieurs personnes se sont retrouvées sans domicile. Jawad Deroui, 33 ans, en fait partie. Depuis ce triste 16 mai, il vit avec sa famille, composée de 9 membres, à l’hôtel du Louvre, un établissement modeste du centre-ville où il occupe avec les siens deux petites chambres. “Toutes nos affaires sont encore sous les décombres et il nous est interdit d’y toucher pour le moment”, nous explique-t-il. Le regard hagard, sa mère semble dans un état second. Et pour cause, elle a vécu 40 ans dans cette maison avec son défunt mari, ancien employé au port de Casablanca. Son neveu, Abderrahmane, 19 ans, s’accroche, lui aussi, tant bien que mal car il doit passer le bac ces jours-ci alors qu’il peut difficilement réviser, tous ses livres ayant disparu dans le drame. Et pour prendre leurs repas, les membres de la famille Deroui se rendent chez leurs voisins et parents chaque jour. “A l’exception du prix de l’hôtel, nous ne sommes pas pris en charge, alors on fait comme on peut”, raconte Jawad, qui ajoute : “Je navigue à longueur de temps entre la wilaya et la mouqataâ pour trouver des solutions. C’est long et fastidieux, heureusement que mon patron est compréhensif”. Ce pâtissier de métier a d’ailleurs dû prendre un congé pour s’occuper de sa famille.

Stupeur et tremblements

Afin de mesurer l’ampleur des dégâts, nous décidons de l’accompagner dans la médina, sur le lieu du drame. Très secoué mais digne, il nous guide à travers le dédale des ruelles, éventrées pour la plupart en raison des travaux de réhabilitation lancés suite à la visite de Mohammed VI en 2010. Arrivés à Derb Sidi Fateh, la vision qui s’offre à nous s’apparente à un champ de bataille. La rue est bloquée par les dalles et l’odeur de décomposition dans les frigos ensevelis est insoutenable. Les maisons autour ont également été endommagées par la violence de l’effondrement. En attendant de véritables réparations —elles tardent à être lancées, les autorités n’ayant pas encore trouvé une entreprise de BTP disposant d’une assurance contre le danger d’écroulement—, un échafaudage a été installé pour les soutenir. Face à ce spectacle de désolation, Jawad, dont la famille habitait le premier étage de la maison écroulée, se souvient : “Le 16 mai, je suis rentré du travail vers 21h. Comme d’habitude, je me suis installé devant la télé. C’est alors que j’ai remarqué qu’il y avait du sable sur mes vêtements et sur les meubles autour.  C’est alors que j’ai entendu des gravas tomber”. Inquiet, l’homme sort téléphoner à un ami qui travaille dans le bâtiment. Lorsque ce dernier arrive à 23h, son verdict est sans appel : il faut évacuer de toute urgence. Les Deroui s’exécutent sur le champ. Mais les voisins du deuxième et du troisième étage, eux, refusent de quitter leur logement malgré les conseils de Jawad. A 23h45, le bruit d’une déflagration secoue le quartier et c’est toute la maison qui s’effondre comme un château de cartes. A l’exception de la famille de Jawad, les autres habitants sont pris au piège. Le bilan est lourd : Abdenbi Hamedi (qui vivait au 2ème) est sauvé in extrémis, mais pas ses deux enfants ni sa femme, qui meurent ensevelis. Quant à la vieille dame du troisième étage, elle périt sous les décombres, seule, son fils (Saïd Drider, le moqaddem du quartier) et sa belle-fille s’étant absentés ce soir-là.

Lorsque nous parvenons place de Lâarssa, les discussions vont bon train entre les survivants de cette tragédie, qui se plaignent des lenteurs de l’administration. Pour le moment, ils sont éparpillées entre différents petits hôtels du centre-ville ou sont hébergées par des membres de leurs familles. Dans le cas des Deroui, après un marathon avec les autorités, un relogement dans le quartier lointain de Lahraouyine leur a finalement été proposé. “Notre famille est composée de neuf personnes et on nous propose un appartement de 54 m2. Nous sommes obligés d’accepter, sinon c’est la rue”, explique Jawad. Mais avant de s’y installer, il faudra passer par un crédit de logement social. “L’Etat prend en charge 150 000 DH et nous devons emprunter 100 000. On ne sait pas encore comment on va payer la traite. Surtout que notre ancien loyer était de tout juste 250 DH”, s’interroge ce père de famille, dont les revenus ne dépassent pas 3400 DH. Autant dire que lui et les siens ne sont pas près de voir le bout du tunnel.

Vivre à tombeau ouvert

A Derb Sidi Fateh, les habitants sont encore sous le choc et la tension palpable, accentuée par cette autre tragédie survenue à proximité, le 9 juin. Quelques mokhaznis en faction sont là pour prévenir d’éventuels débordements. Lorsqu’on interroge les gens dans la médina, ils sont plus en colère que réellement surpris par ces effondrements à répétitions. Car des centaines d’habitations de la vieille ville casablancaise sont menacées d’effondrement. Dans une ruelle attenante à la place de Lâarssa, Jawad nous montre une bâtisse délabrée, située au-dessus d’un commerce qui sert à la fois d’atelier de couture et de garderie pour enfants. “Tout le monde sait que cette maison peut s’écrouler sur la tête des gamins, mais aucune décision n’a été prise pour désamorcer cette bombe à retardement”, s’indigne Jawad, ulcéré. La raison ? “Il faudrait près de 5 ans pour répertorier toutes les maisons dangereuses tellement elles sont nombreuses”, prévient Mohamed Tanji, membre de l’association Casamémoire. Car, si à l’origine, ces constructions étaient destinées à être des R+2, la pression démographique qui s’exerce sur la métropole a poussé les gens à ériger plusieurs étages supplémentaires, généralement la nuit, sans tenir compte d’une quelconque norme de sécurité. “Les deux entrepreneurs qui ont le monopole des travaux dans la médina livrent des logements clés en mains. Ils s’occupent de toutes les démarches auprès des autorités, qui ferment les yeux sur leurs pratiques totalement illégales”, nous explique un habitant de Derb Sidi Fateh. Pour lui comme pour les milliers de citoyens qui continuent de vivre la peur au ventre dans des maisons menaçant ruine, des mesures concrètes doivent être enclenchées de toute urgence. Sous peine d’assister à un énième effondrement …

 

Plan de réhabilitation. Galères à la marina

Suite au 2ème effondrement d’une construction dans la médina de Casablanca le 9 juin, Mohammed VI a ordonné la constitution d’une commission chargée de recenser les habitations menaçant ruine dans la capitale économique ainsi que dans d’autres villes du royaume. Il était temps, d’autant que 78% des 47 000 habitants de cette zone occupent des logements datant de plus de 50 ans. Pour rappel, l’ancienne médina de Casablanca est l’un des dossiers les plus suivis par le monarque, qui y a lancé, en aout 2010, un plan de réhabilitation dont le budget s’élève à 300 millions de dirhams. Ce projet, qui prévoit en priorité la réfection des voiries et du réseau d’assainissement, s’articule autour de la future marina et de la nouvelle gare Casa-Port. Lors de l’effondrement du 16 mai, le projet a été pointé du doigt par des habitants en colère, qui sont allés jusqu’à s’opposer à la visite des lieux du drame par le ministre de l’Intérieur, Mohand Laenser. “Depuis l’annonce de la construction de la marina, le stress foncier s’est aggravé dans la médina, dont les habitants voient dans chaque effondrement des manipulations à des fins spéculatives ou politiciennes”, souligne ce militant associatif. En attendant de faire la lumière sur les causes de ces drames, la tension est à son comble dans les ruelles de la médina.

 

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