Hommage. Remember Afifi

Mime, comique ou tragédien, prince danois, marchand d’esclaves, commissaire… Mohamed Saïd Afifi a tout fait. Retour sur le parcours de ce grand monsieur du théâtre et du cinéma, qui nous a quittés il y a deux ans.

“Molière en babouches fait naître à Paris le théâtre marocain”. Ainsi titrait Paris Match, en 1956, lors du Festival du Théâtre des Nations à Paris. Mohamed Saïd Afifi y interprétait Les Fourberies de Scapin. Le grand comédien Laurence Olivier fut même appelé de Londres pour venir voir ce jeune prodige de 21 ans, seul représentant du monde arabe. Au critique condescendant qui lui demandait où il avait appris Molière, Mohamed Saïd Afifi, qui avait été arrêté à deux reprises pendant la lutte pour l’indépendance, répondit : “Chez nous, même un chauffeur de taxi connaît Molière”. Et le critique d’écrire : “Le comédien est un simple chauffeur de taxi” !

Mohamed Saïd Afifi s’est formé auprès des plus grands. Il fait ses débuts dans la troupe Maâmora, sous l’égide de professeurs français et marocains, dont Abdessamad Kenfaoui et Tahar Ouaziz, qui traduira Hamlet en arabe. Il s’initie aux marionnettes auprès d’Yves Joly, apprend le mime avec Marcel Marceau. En 1960, il fait un stage au Théâtre national populaire (TNP) dirigé par Jean Vilar, puis l’année suivante au Théâtre de l’Odéon, sous la houlette de Jean-Louis Barrault. En 1968, direction Londres, pour un stage au Théâtre national Old Vic, dirigé par Laurence Olivier. Grand voyageur, comme le rappelle Mohamed Benbrahim, son élève, il est allé en Angleterre, aux Etats-Unis, à Cuba, où il a présenté un spectacle de pantomime, mais aussi en Chine et au Japon : “Il a été le premier à jouer le No au Maroc”.

L’art en partage

Cette passion pour le théâtre, Mohamed Saïd Afifi a toujours voulu la partager. En 1956, il est allé dans le Rif…pour distraire les combattants. Mais lors de la scène des Fourberies de Scapin où Scapin enferme le vieux Géronte dans un sac et le roue de coups du bâton, le public intervient vertement, furieux que deux jeunes, qui plus est les yeux fardés de khôl comme des femmes, frappent un vieillard…

Il avait également le don de l’enseignement et a laissé un souvenir intense à plusieurs générations de comédiens qui ont été ses élèves. “Il donnait toute son âme, son corps, ses sens à son travail, rappelle Mohamed Benbrahim. Pour lui, le mot impossible n’existait pas. Même quand il n’y avait pas de salle, il trouvait une solution. Et il dirigeait de façon extraordinaire. Il ne cessait de donner des conseils, ne nous composait pas le personnage, mais nous disait : “Cherchez vous-mêmes”. C’est grâce à lui que j’ai réussi”. Ngadi, comédien et chanteur non-voyant, lui doit ses premiers pas sur les planches. Driss Roukhe, lui, se souvient de sa générosité et de son exigence.

Dans les années 1970, il a monté une troupe avec les enfants de mineurs de Jerada, dans l’Oriental. Et, surtout, il a dirigé de 1969 à 1974 le théâtre d’El Jadida, qui devrait porter son nom bientôt. “Pour ramener du public, se rappelle Karima Afifi, son épouse, il a fait un tour dans la ville avec des chikhate, et quand les gens sont rentrés dans le théâtre, il a fermé les portes !”

Shakespearien dans l’âme

Mohamed Saïd Afifi a aussi été l’un des comédiens les plus exigeants dans le choix de ses pièces : Beaumarchais, Molière, Musset, Ben Jonson… “Nous avons grandi ensemble dans les classiques”, résume Fatima Regragui, pionnière du théâtre marocain. Il a aussi porté sur les planches des pièces d’auteurs marocains comme Aziz Lahbabi, Abdallah Chakroun ou Driss El Jay. Cultivé, il a pioché dans le répertoire contemporain, avec Taman Al Hourria, adapté de Monserrat, d’Emmanuel Roblès. Une pièce sur la révolution de Bolivar au Venezuela, et un travail révolutionnaire. Ecoutons sa femme : “Il a fait monter sur scène des comédiens non-voyants. C’était une première. Il avait réalisé un dispositif de sable et les comédiens, qui jouaient pieds nus, avaient des repères pour leurs déplacements. Ce n’est que lorsqu’ils sont venus saluer que le public s’est rendu compte de leur handicap. Malheureusement, peu de représentations ont été autorisées”. En interprétant Madrassat Al Mouchaghibine, de Jalal El Sharqawi et Ali Salem, il décroche la médaille d’or à Alger en 1972.

La préférence du comédien – metteur en scène va sans conteste à Shakespeare. “Il trouvait en lui tout ce qu’il pensait, et il a été l’un des rares tragédiens arabes à l’interpréter”, résume Karima Afifi. Son Hamlet à lui a été salué par Lamalif en ces termes : “M. Afifi a su être, avec la même fougue, le plus grotesque et le plus tragique des Hamlet, c’est-à-dire le plus humain”. Son Othello n’a pas connu moins de 90 représentations dans tout le Maroc. “Pendant le spectacle, en plein air, à Tanger, il avait réussi à attraper un oiseau qui s’était posé sur scène, et à l’éloigner de Fatima Regragui, qui en avait peur, tout en déclamant sa réplique”, raconte Karima Afifi. Le cinéaste Lahcen Zinoun confie : “On préparait une pièce avec tous les monologues de Shakespeare”. Ce spectacle devait durer deux heures, et évoquer l’amour, la trahison, la jalousie… Tous saluent une “présence sur scène extraordinaire”, le travail acharné de ce “monstre de la scène”. Lahcen Zinoun se souvient : “C’était un volcan. Il ne s’arrêtait jamais à son rôle. Il était plein de tant de choses et voulait tant donner”.

Les grands petits rôles

Et il y a eu le cinéma. Mohamed Saïd Afifi y a fait ses débuts en 1955, dans Le Trésor caché de Jean Flechet. En 1961, il tient le premier rôle dans Les Enfants du Soleil de Jacques Severac, présenté au Festival de Cannes. Il a brillé dans Mirage de Ahmed Bouanani, crevait l’écran dans Un Thé au Sahara, de Bernardo Bertolucci. Il a été le père sénile de Mouna Fettou dans A la Recherche du mari de ma femme de Mohamed Abderrahman Tazi, le metteur en scène et soupirant d’Amina Rachid dans Elle est diabétique, hypertendue et ne veut pas mourir (II) de Hakim Noury, etc.

Pourtant, le 7ème art ne lui a offert quasiment que des seconds rôles. “Il disait que les petits et les grands rôles, c’est la même chose : un grand comédien doit les réussir de la même manière”, rappelle Mohamed Benbrahim. Et de fait, Mohamed Saïd Afifi a su porter les rôles les plus mineurs et transcender les plus médiocres de son inoubliable voix grave et de sa gestuelle si expressive.

Deux ans après sa disparition, les éloges sont toujours aussi intenses pour saluer cet artiste qui maniait autant le comique que le tragique, écrivait des poèmes, dessinait, chantait et jouait de la contrebasse. Un artiste complet, un pionnier qui n’a pas fini de nous surprendre…

 

Bio express

  • 1935. Naissance  à El Jadida
  • 1951. Débuts au théâtre, dans la troupe nationale Maâmora
  • 1953. Mâallem Azouz, adaptée du Barbier de Séville
  • 1962-1968. Professeur au Conservatoire de Rabat
  • 1969-1974. Directeur du théâtre d’El Jadida
  • 1981-2005. Professeur au Conservatoire de Casablanca
  • 6 septembre 2009. Décès à Rabat

 

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