Agréments de transport. La liste Rabbah

Chose promise, chose due. Le ministre des Transports a déballé la liste des bénéficiaires des agréments de transport de voyageurs. Le document révèle bien des surprises.

C’était l’une des promesses de campagne du PJD : lutter contre l’économie de rente. Deux mois après son entrée en fonction officielle, le gouvernement dirigé par les islamistes passe à l’action. Et c’est le département de l’Equipement et du Transport de Aziz Rabbah qui tire la première balle, en déballant au grand public l’un des secrets d’Etat les mieux gardés de l’histoire du royaume chérifien. En l’occurrence, la liste des bénéficiaires des agréments de transport routier de voyageurs. Un bon coup qui a fait les choux gras de la presse et des médias électroniques qui raffolent de ce genre de nouvelles. Dans le monde politique, l’initiative est saluée à grande échelle, y compris dans le camp de l’opposition, qui y voit une initiative “courageuse”, mais qui “doit néanmoins être suivie d’actions concrètes”.

C’est plutôt (et bizarrement !) au sein de la coalition gouvernementale que les critiques fusent. Dans une réunion du comité central de son parti, le patron du PPS et ministre de l’Habitat, Nabil Benabdallah, n’a pas hésité à qualifier cela de simple coup de pub : “On ne peut pas réformer le pays par des sorties individuelles qui s’apparentent plus à des campagnes de com’ qu’à autre chose”, lâche-t-il. Benabdallah anti-changement ? Il est surtout irrité par le fait que la décision n’ait pas été discutée au sein du Conseil de gouvernement et qu’il ait appris l’info comme Monsieur tout le monde, via Internet. Diplomatique, Aziz Rabbah évite de mettre de l’huile sur le feu : “Je respecte l’avis de Nabil Benabdallah, mais je tiens à vous assurer que je ne prends aucune décision sans l’aval du Chef du gouvernement. Ce genre d’initiatives est en plus inscrit dans le programme de la coalition gouvernementale qui a été validé par le parlement, et nous avons eu une directive royale très claire là-dessus”, nous dit le ministre du Transport.

Rentier, qui es tu ?

Ils sont 3681 personnes au total, dont une trentaine de personnes morales. En parcourant la liste de Rabbah qui s’étale sur 399 pages, on a l’impression de parcourir un listing de tout ce que compte le Maroc en people et en “grandes” familles. Stars de foot, athlètes, boxeurs et artistes cohabitent avec des Lalla et des Moulay de sang royal, aux côtés de hauts gradés de l’armée, d’héritiers de hauts commis de l’Etat, de notables sahraouis, et de quelques familles de résistants comme les Zerktouni ou les El Khattabi. La liste n’exclut personne, même des gens qui n’exploitent plus ou n’ont jamais exploité leurs grimate. C’est le cas notamment de l’ancien international marocain Salaheddine Bassir, du membre du bureau politique du PPS, Gejmoula Bent Abbi, ou encore de la famille du défunt conseiller royal Abdelaziz Meziane Belfkih.

En plus d’être exhaustive, le document fournit des données précieuses, qui permettent de comprendre l’esprit de ce système de rente. Les dates par exemple. Le 26/12/1978 a connu par exemple l’octroi de plus d’une centaine d’agréments. Les bénéficiaires sont tous des Sahraouis. Explication d’un vieux routier de la presse : “C’était une récompense aux unionistes qui ont soutenu Hassan II dans la Marche verte”. Le 10/04/2000 coïncide également avec une distribution en rafale de gracieux agréments à une dizaine de footballeurs, tous des anciens du Raja. C’était trois mois après la “belle” prestation  des Verts dans la Coupe du Monde des clubs au Brésil, soldée, il faut bien le rappeler, par… 3 défaites !

Le commis, l’espion et le fqih

Autre détail tout aussi croustillant : ce n’est qu’après 1972 que le système des agréments, qui existait bien avant l’indépendance, s’est mis véritablement en branle. Explication de l’économiste Driss Benali : “Le régime essayait alors d’asseoir son pouvoir après les deux

tentatives de putsch contre Hassan II. C’était une sorte de deal : on octroie des avantages et des privilèges à des personnes qui œuvrent pour le souverain, qui, en contrepartie, leur abandonne des espaces entiers pour assurer leur propre confort”. Difficile aussi de passer sur la très longue liste sans remarquer les noms de Miloud Tounzi, de Abdelkader Saka et de Mohamed Achâachi, des anciens agents du CAB 1(ancêtre de l’actuelle DST) connus pour leur implication dans l’affaire Ben Barka. “Ce cas nous laisse sans mots. C’est une récompense pour actes illégaux ordonnés par le régime. C’est juste scandaleux !”, tonne Abdelhamid Jmahri, membre du bureau politique de l’USFP.

Autre cas flagrant, celui de l’ancien député et très controversé mufti Abdelbari Zemzmi, qui s’est vu accorder une grima trois semaines à peine avant les dernières élections législatives du 25 novembre, auxquelles il était d’ailleurs candidat sous les couleurs du parti de la renaissance et de la vertu, alors membre de la coalition du G8. En cherchant à se justifier, Zemzmi aggrave son cas : “La retraite de parlementaire et le salaire que je reçois du ministère des Habous ne me suffisent pas. J’ai donc demandé un agrément à Sa Majesté pour pouvoir subvenir aux besoins de ma famille”, déclare-t-il à la presse. Ah bon ! Petite frustration tout de même : pour les sociétés qui profitent du système, on a juste droit aux raisons sociales, indéchiffrables, et qui cachent (sûrement) bien des surprises.

Des rentiers et des rentiers

Mais tous les bénéficiaires ne sont pas à mettre dans le même lot. Détenir une grima n’est toujours pas synonyme de richesse. Les revenus engendrés par un agrément dépendent en effet de plusieurs critères, dont le trajet et les jours d’exploitation. Une liaison Tanger-Tan Tan n’est pas l’égale d’un trajet Jemaâ Shaim- Moul Bergui, deux petites localités de Abda. De même qu’un agrément qui s’étend sur tous les jours de la semaine n’est pas rémunéré à la hauteur d’un autre qui ne couvre que deux jours sur sept. A chaque catégorie son prix. Bref, une grima, cela peut rendre son bonhomme riche, comme cela peut ne rien changer dans sa vie. Comme pour ceux, nombreux, qui détiennent des lignes rurales, payées au plus à 2500 DH le mois, avec un pas de porte, dit “lhlawa” dans le jargon, qui ne dépasse pas les 100 000 DH sur une durée de dix ans. Rien à voir avec les “longs courriers”, dont le pas de porte dépasse facilement le million de dirhams pour un loyer mensuel d’au moins 50 000 DH.

Et maintenant ? Rabbah va-t-il faire table rase de tout cela ? Pas vraiment. “Nous sommes en train d’analyser la liste par catégorie de bénéficiaires pour voir qui d’entre eux doit bénéficier du système, qui, à la base, avait une vocation sociale. Pour le reste, une loi sera édictée, avec des cahiers de charges clairs, et c’est la concurrence qui doit désormais prévaloir. Cette réforme sera entérinée avant fin 2012, confie le ministre Pjdiste. Les nécessiteux n’ont rien à craindre, on ne les laissera pas tomber’. Voilà donc qui va rassurer notre ancien champion olympique de boxe Achik, qui a menacé de se faire exploser si jamais on lui retirait sa grima.    

Dans le collimateur. Carrières de sable, pêche et taxis

Le grand déballage n’est pas encore fini. C’est en tout cas ce que promet le ministre de l’Equipement et du Transport Aziz Rabbah. Sa prochaine cible : les carrières de sable. Un secteur miné par la rente et qui brasse des centaines de millions de dirhams tous les ans. “Nous finalisons la liste des bénéficiaires des autorisations d’exploitation des carrières de sable. Elle va être publiée prochainement. Chaque chose en son temps !”, confie Rabbah. Pour les agréments de taxis et de pêche hauturière, c’est une autre histoire. Ces deux domaines relèvent respectivement du ministère de l’Intérieur et celui de l’Agriculture et de la pêche, deux départements qui échappent au contrôle du PJD. Les Laenser et Akhannouch vont-ils suivre les traces de Rabbah ? Ce dernier tient à rassurer : “Combattre l’économie de rente est un axe important du programme gouvernemental. Nous nous inscrivons donc dans une approche globale et pas juste départementale”. On verra.

 

 

 

Infographie : Grimate en chiffres

  • 3681 personnes bénéficient d’agréments de transport de voyageurs
  • 26% des agréments ne sont pas exploités
  • 30% des grimate en activité sont exploitées par leurs propres détenteurs
  • 70% des grimate en activité sont louées par les propriétaires à des professionnels du transport
  • Le loyer mensuel d’un agrément varie de 2 000 à 60 000 DH
  • Le pas de porte d’une grima varie entre 100 000 et 1 MDH

 

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