Idées

Zakaria Boualem et l'échec marocain

Zakaria Boualem et l'échec marocain
avril 09
10:12 2018
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Jadis, les choses étaient claires. Nous avions d’un côté les optimistes, qui expliquaient avec enthousiasme que la construction du Maroc moderne avançait à grande vitesse, et les autres, les grognons, qui émettaient des doutes sur cette affaire avec plus ou moins d’intensité, selon leur niveau d’énergie et le montant de leurs crédits. Les premiers étaient considérés comme des patriotes tandis que l’on qualifiait les seconds de nihilistes. Souvenez-vous, par exemple, qu’en 2006, notre glorieux ministre de la Justice se déclarait “prêt à poursuivre quiconque sera impliqué dans la publication de messages visant à désespérer le citoyen. Ce n’est pas une blague, ça a vraiment été dit. A l’époque, ça avait un peu compliqué la tâche de Zakaria Boualem, qui avait dû transformer cette page en chronique gastronomique et footballistique le temps que la pression retombe. Il faudrait faire des recherches pour retrouver cet homme, on aimerait bien savoir ce qu’il pense de la nouvelle étude de notre Haut commissariat au plan, un organisme officiel qui tire officiellement la sonnette d’alarme.

Dans sa dernière étude, ce bureau, qu’on ne saurait accuser de collusion avec les ennemis de la nation (qui jalousent notre stabilité légendaire et qui ourdissent sans relâche des complots pour freiner notre marche inexorable vers les lumières de la gloire) nous explique qu’un tiers des jeunes Marocains ne travaille pas et ne fait pas d’études. Il y a d’autres chiffres très déprimants dans ce rapport, mais on va se contenter de celui-là, il est suffisamment affreux pour se suffire à lui-même. Voilà donc où nous en sommes : les voix officielles colportent elles-mêmes “des messages visant à désespérer le citoyen. Autrement dit, le système lui-même nous explique qu’il est cassé. Il faut s’arrêter un moment pour méditer sur cette spectaculaire évolution. Longtemps, le Boualem a pensé qu’il était important de parler de nos problèmes au lieu de les cacher. En amateur de mathématiques, il avait tendance à considérer qu’un problème bien posé est à moitié résolu. C’est une funeste erreur, on le constate aujourd’hui. Tout le monde est d’accord sur le constat, et pourtant aucun début de solution ne vient poindre à l’horizon. Tout le monde parle de la même voix et décrit une situation catastrophique, mais personne ne vient nous expliquer comment on peut s’en sortir, c’est une abomination.

Les patriotes et les nihilistes sont enfin d’accord : il faut mettre les voiles. Sauf si on organise la Coupe du Monde, bien entendu, puisque tel est désormais notre unique grand projet collectif. Revenons aux chiffres du Haut commissariat au plan (cette dénomination porte en elle une puissante charge de crédibilité et un parfum suranné d’un autre âge), qui nous décrivent une proportion dangereuse de la jeunesse oisive et sous-qualifiée. Nous avons constitué toutes les formes de commissions possibles, elles se sont toutes penchées successivement sur le problème de l’éducation, et elles ont toutes fini par se relever, épuisées, pour nous proposer des plans d’urgence en quantité abondante de manière continue depuis plus de trente ans. Et à la fin de ce process, on se retrouve avec un tiers des jeunes qui ne travaillent pas et qui ne font pas d’études. C’est un échec, mais un échec à la marocaine. C’est-à-dire un échec sans responsable, et considéré comme une donnée, au même titre que la pluviométrie. Un échec dont nous portons tous les conséquences sur nos épaules, et que nous considérons un peu de notre faute, convaincus que nous sommes qu’il est — pour une raison inconnue — incompatible avec le développement. Petit point technique pour signaler que nous avons parlé de trente ans de création de commissions un peu plus haut parce qu’il s’agit de la durée durant laquelle Zakaria Boualem a lu les journaux qui lui ont rapporté ce genre d’initiatives. Il est donc bien possible que cet usage ait commencé avant, même si personne ne peut le garantir. C’est la fin de la parenthèse technique, et la fin de la page dans la foulée, en espérant que ce ne soit pas la fin de l’espoir, et merci.

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