Maroc

Scandale: Révélations sur le chantier du nouveau port de Safi où tout est à refaire

Scandale: Révélations sur le chantier du nouveau port de Safi où tout est à refaire
février 05
11:30 2018
Partager

Censé être achevé courant 2018, le chantier du nouveau port de Safi est à l’arrêt. Pire, après quatre ans de travail, tout doit être reconstruit. Une affaire que le département de l’Equipement tente de faire taire à tout prix.

 Août 2017. Abdelkader Aâmara, ministre de l’Equipement et du Transport, effectue une visite de terrain sur le chantier du nouveau port de Safi. Privé de vacances sur instructions royales, comme bon nombre de ses collègues ministres, Aâmara sillonne le royaume pour s’enquérir de l’état d’avancement des grands projets de son département. Le nouveau port de Safi, qui a mobilisé un investissement de 4,1 milliards de dirhams, en fait partie. Les travaux ont été lancés par Mohammed VI en avril 2013, en présence du ministre de l’Equipement de l’époque, Aziz Rabbah. Le projet est stratégique pour la ville car il vise à insuffler une dynamique économique à la région en permettant l’approvisionnement en charbon de la nouvelle centrale thermique de Safi, à raison de 7 millions de tonnes de charbon par an, et en répondant aux besoins du groupe OCP, estimés à 15 millions de tonnes. A l’issue de sa visite, Aâmara déclare aux médias officiels que les travaux affichent un taux d’avancement de 75%. “Les travaux dans le quai de service sont réalisés à hauteur de 80% au moment où ceux du quai charbonnier ont avancé de 65%”, annonce-t-il à l’époque.

On reconstruit tout

Les chiffres de Aâmara sont justes, mais le ministre ne dit pas tout : en plus d’avoir accusé du retard, les travaux du quai à charbon sont à l’arrêt. La livraison, qui était programmée pour septembre 2017, comme l’assurait Mohammed Lagnandi, directeur d’aménagement du nouveau port de Safi, dans une déclaration accordée au quotidien Aujourd’hui Le Maroc en novembre 2016, a été compromise. Ce qui rend impossible “l’achèvement en fin du premier trimestre 2018 de l’ensemble des travaux” comme annoncé. En cause, d’importantes fissures dans les fondations sous-marines du quai. “C’est un scandale. Du jamais vu dans l’histoire portuaire du pays”, commente une source proche du dossier. Un scandale que toutes les parties prenantes du projet essaient de faire taire. A leur tête : le ministère de l’équipement, ainsi que le duo maroco-turc, SGTM et STFA, en charge de la construction du port.

Contacté par TelQuel, le groupe marocain SGTM, tête de pont du projet, a d’abord accepté de nous rencontrer avant de se rétracter. Son argument : “Seul le ministère est habilité à vous parler de ce chantier.” Le PDG de l’entreprise, Ahmed Kabbaj, a toutefois concédé, lors d’un bref échange téléphonique, l’existence d’un problème, tout en essayant d’en minimiser l’impact : “C’est une petite fissuration qui ne justifie pas l’intérêt pour le sujet.” La réalité est bien plus grave. Nos sources assurent que le ministère envisage carrément de tout reconstruire. Que s’est-il donc passé ?

Fondations fragiles

Tout a commencé en août dernier. Suite à un contrôle sous-marin ordinaire, les responsables du chantier se sont rendu compte de l’apparition de fissures dans les fondations du quai. Des fondations qui n’ont pas supporté la charge des blocs de pierre empilés à la surface. “Au lieu d’attendre que la situation s’aggrave, le ministère a opté pour la sécurité en arrêtant les travaux”, nous déclare une source proche du dossier. A qui incombe cette responsabilité ? Y a-t-il eu une défaillance dans les études techniques ? S’agit-il d’un défaut de construction? “Erreurs de calcul”, nous confie notre source. “Ce sont des choses imprévisibles. Les études sont contrôlées durant toutes les phases de validation et d’approbation par des spécialistes en la matière. Quand un problème donné survient, c’est difficile de détecter où réside la faille”, explique un spécialiste du génie civil.

Pour définir les responsabilités, le ministère de l’Equipement a commandité une expertise technique. “L’expertise préliminaire a démontré que la qualité des matériaux et la mise en œuvre ne sont pas en cause”, ajoute notre source. Du coup, c’est toute la conception du quai qui est en train d’être revue, en s’appuyant cette fois-ci sur des calculs tridimensionnels. Pour réduire les délais de livraison du projet, le ministère a également lancé des études de renforcement tout en entamant les travaux de récupération des blocs. “Il faut récupérer l’ensemble des blocs, même s’ils sont sains, pour reprendre la structure à nouveau”, nous explique-t-on. Ainsi, les experts pourront aussi examiner de près les blocs fissurés, car jusqu’à leur récupération, les seules informations disponibles sont celles fournies par les plongeurs. Le retrait des blocs sains et la décision de tout reconstruire est, pour l’un de nos interlocuteurs, un gage de “la qualité maximale recherchée par le ministère”. Cette qualité recherchée, après coup, se fera au détriment des délais et surtout du budget, qui sera“fort probablement assumé par l’une des entreprises participant à la construction”.

Safiec, le dommage collatéral

Si, comme l’assure notre source, l’Etat n’assumera pas les coûts supplémentaires générés par la reconstruction du terminal, c’est une autre histoire pour le groupement Nareva, Engie et Mitsui & Co, actionnaires de la centrale thermique Safiec, et leur partenaire public, l’ONEE. Pour rappel, l’office et Safiec ont conclu en 2013 un contrat d'achat et de fourniture d'électricité d'une durée de 30 ans. La centrale a nécessité un investissement de 23 milliards de dirhams pour la mise en service, prévue en 2018. Le terminal charbonnier est une composante importante du projet, car c’est la seule voie pour l’approvisionnement de la centrale en matière première. “Il est certain qu’il y aura un décalage entre l’entrée en service de la centrale et la livraison du terminal”, nous assure une source au niveau du chantier. Que feront donc les actionnaires de Safiec en attendant la livraison du terminal ? La société facturera-t-elle la capacité installée à l’ONEE, comme le dispose ce genre de contrat, obligeant l’office, qui traverse de grandes difficultés financières, à creuser son déficit ? Ou assumera-t-elle les pertes en silence ? “Il y a des solutions techniques qui ont été adoptées”, nous dit-on au sein de l’une des entreprises intervenant dans la construction du nouveau port. A en croire nos différentes sources, une “solution intégrale” a été négociée avec Safiec pour l’acheminement du charbon. Les gros bateaux accosteront au niveau des grands ports, comme celui de Jorf Lasfar, puis de mini-vraquiers récupéreront le charbon et l’achemineront vers le port de Safi, où un petit quai est réservé pour le déchargement de la matière première. Un plan de secours qui permet à la centrale de constituer ses stocks et d'effectuer ses essais en attendant des jours meilleurs.

Appel d’offres. Le péché originel ?

Octroyé en 2012, le marché de construction du nouveau port de Safi a été marqué par plusieurs défaillances. Son adjudication a d’abord souffert plusieurs reports, avant que la commission chargée de son octroi ne déclare gagnant le groupement SGTM/STFA avec une offre financière de 3,72 milliards de dirhams. Pas très loin des offres de la Somagec (3,75 milliards), Archirodon (3,9 milliards) et Daewoo (4,7 milliards). Avant d’obtenir l’approbation définitive des autorités compétentes, l’offre financière de la SGTM devait au préalable passer par une commission de vérification. Mais ce qui a suscité les interrogations autour de ce marché public, c’est la note envoyée par le ministère de l’Economie et des Finances, contenant plusieurs observations sur des infractions ayant entaché la procédure de cet appel d’offres. Le département des Finances a appelé à revoir la procédure de passation de ce marché et le lancement d’un nouvel appel d’offres, en se basant sur l’aliéna D de l’article 46 du décret régissant les marchés publics. Aziz Rabbah, alors ministre de l’Equipement et du Transport, a refusé d’annuler le marché. Lors d’un passage au parlement, il a même balayé d’un revers de main les doutes sur la conformité de ce marché et déclaré qu’il s’agissait d’une simple divergence d’interprétation entre son département et celui des Finances. Contacté au sujet de l’octroi de ce marché, Aziz Rabbah n’a pas donné suite à nos questions.

 

Qui fait quoi ?

SGTM/STFA

Le groupement est chargé de l’exécution des travaux. La SGTM est l’un des leaders marocains de la construction, avec à son actif plusieurs ouvrages d’envergure, comme les barrages Lalla Takerkoust, Oued Sebou, ou des réalisations comme le Technopark, Morocco Mall, Twin Center… Le projet de construction du nouveau port de Safi constitue l’un de ses projets phares. SGTM a pour partenaire dans ce projet le Turc STFA. Le groupement est en charge de la construction des structures de protection, du quai à charbon, du quai de service, du dragage et des remblais généraux. Le port de Safi est le premier projet de STFA au Maroc. Elle a remporté plus récemment le marché de la construction du port de Nador West Med.

CID

Société marocaine d’ingénierie pluridisciplinaire, CID intervient dans les projets de génie civil, de bâtiment, de transport et d’hydraulique. Elle assure les prestations de maîtrise d’œuvre (études techniques, études économiques, analyses environnementales, suivi des travaux de réalisation, ordonnancement), le pilotage et la coordination (OPC), le management de la qualité, l’assistance à l’exploitation et à la maintenance ainsi que les prestations d’assistance à maîtrise d’ouvrage.

MEDOCEAN

L’entreprise participe au projet pour son expertise dans les travaux hydrographiques au Maroc et à l’étranger. Elle intervient dans les domaines des études géotechniques, de l’auscultation des ouvrages, de la survey multifaisceaux, de la lasergrammétrie et de la topo-bathymétrie mono-faisceau.

LPEE

Le Laboratoire Public d’Essais et d’Etudes (LPEE) offre des prestations de services dans les domaines du bâtiment et du génie civil, de l’environnement, de l’hydraulique et des industries associées. Ses prestations couvrent aussi tout le cycle de vie des ouvrages de génie civil et des produits qui leur sont liés.

ARTELIA

Société française, Artelia intervient dans l’ingénierie et le management de projet dans les secteurs de la construction, des infrastructures et de l’environnement.

MISE A JOUR : 

Telquel.ma a reçu le 8 février, un courrier de ARTELIA Eau & Environnement suite à notre article. D'après une présentation officielle publiée sur le site du ministère de l'équipement et du transport, nous y mentionnons le nom de l'entreprise parmi celles qui sont intervenues sur le projet . ARTELIA précise qu'elle n'est pas intervenue au niveau du chantier du nouveau port de Safi, mais elle a assisté le maitre d'ouvrage à concevoir les textes des appels d'offres.

Voici l'intégralité de leur précision: "Nous avons pris connaissance de l’article intitulé « Scandale : Révélations sur le chantier du nouveau port de Safi où tout est à refaire », paru sur votre site internet le 05 février 2018 concernant le chantier Nouveau Port de Safi. Dans cet article, vous mentionnez des problèmes structurels qui seraient intervenus sur le chantier du quai charbonnier.  Le nom d’ARTELIA est également cité en fin d’article dans un paragraphe intitulé « Qui fait quoi ? » et cela bien qu’ARTELIA ne soit pas intervenu en aucune manière sur ce chantier du nouveau port de Safi. Nous considérons que l’apparition du nom d’ARTELIA est susceptible de porter préjudice à notre société dans le cadre de nos activités au Maroc et à l’international et vous demandons d’effectuer au plus vite un correctif sur votre site de parution. En effet, ARTELIA est intervenu lors d’une phase amont du projet du nouveau port de Safi, pour la conception du plan masse, des digues, et les dragages. Les prestations réalisées par ARTELIA n’ont pas été au-delà de la rédaction des termes de l’appel d’offre travaux concernant ces ouvrages. Aucune prestation n’a été réalisée par ARTELIA concernant les phases ultérieures du projet, notamment  l’analyse des offres ou la supervision des travaux, etc… ».

Tags
Partager

Lire aussi

NEWSLETTER TELQUEL BRIEF

Nous suivre

Retrouvez le meilleur de notre communauté

facebook twitter youtube instagram rss