Economie

Learn&Earn Cosmétique: Enquête sur une arnaque géante

Zakaria Fathani, fondateur de L&E Cosmétique. Crédit: Capture d'écran/DR
Learn&Earn Cosmétique: Enquête sur une arnaque géante
septembre 22
09:51 2015
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Une entreprise marocaine propose à de petits investisseurs des rendements mirobolants. Des dizaines de milliers de Marocains participent à cette « aventure », qui a toutes les caractéristiques d’une arnaque à la Ponzi. Mais jusqu’à quand ? Enquête.

« Plus le mensonge est gros, mieux il passe » n’est pas qu’une formule à l’usage des propagandistes. Un jeune entrepreneur marocain semble en faire sa redoutable devise pour s’enrichir sur le dos d’épargnants crédules. Il promet à toute personne qui investit dans sa société un rendement quotidien de 2%, soit 730% par an. L’investisseur aguerri est tout de suite circonspect. Les autres, dont les dizaines de milliers de Marocains qui ont confié leurs économies au jeune homme, participent, souvent à leur insu, à une arnaque de haut vol.

Quand il explique son concept, Zakaria Fathani, 25 ans à peine et démiurge de ce projet trouble, a tout d’un showman, que ce soit lors de ses conférences dans des hôtels de luxe, filmées et montées en teaser de blockbuster américain, ou derrière son ordinateur, lors de ses interventions programmées sur YouTube. Il présente son entreprise, Learn and earn cosmétique, comme l’intermédiaire entre des coopératives d’huile d’argan et des clients. Sur son site Internet et lors de ses interventions, il promet à ceux qui lui font confiance de « changer leur vie en améliorant leur revenu ». Réaliser de tels rendements avec de l’huile d’argan?Son affaire a plutôt toutes les caractéristiques d’un système de Ponzi. Comme ce fut le cas pour l’Américain Bernard Madoff, un tel montage financier est dur à prouver avant sa chute, mais l’entreprise marocaine, elle, est d’ores et déjà hors-la-loi.

Les trois manières de s’enrichir

Au premier étage d’un immeuble central de la métropole, les locaux de Learn and earn impressionnent par leur sérieux. Une dizaine d’employés assis à leur bureau reçoivent les « membres », ces personnes qui ont investi dans l’entreprise. Quelques produits cosmétiques sont exposés : du savon, de l’huile, des crèmes… tous étiquetés au logo de la société. L’entreprise créée en 2013 et enregistrée au registre du commerce de Casablanca propose trois moyens de rémunération à ses membres. D’abord l’investissement, que les employés de l’entreprise prennent le soin depuis quelques mois de nommer « achat participatif”.Cette précaution de langage n’a rien d’une coquetterie. « Seules les banques peuvent faire de telles opérations régulièrement [recevoir de l’argent en promettant un taux d’intérêt rémunérateur, ndlr]. La loi bancaire est claire », nous rappelle Abdellatif Jouahri, wali de Bank Al-Maghrib. Learn and earn cosmétique, en tant qu’entreprise commerciale, est donc dans l’illégalité.

Dans les faits, la société invite à investir 25 dollars pour financer 300 millilitres d’huile d’argan. Officiellement, cette quantité permettrait de générer 15 dollars de bénéfices. Learn and earn garderait 5 dollars et reverserait 10 autres à l’investisseur. L’entreprise estime à environ 70 jours la durée nécessaire pour obtenir ce rendement. D’après ses calculs, le rendement s’établirait ainsi entre 0,5 et 2% par jour.

lae remuneration

Ce n’est que la première « manière de s’enrichir ». L’autre moyen est le parrainage, qui porte le nom de MLM (Multilevel marketing) ou marketing réseau. Vous gagnez de l'argent à chaque nouveau membre parrainé. Aussi, vous bénéficiez d’un revenu supplémentaire de 10 % des rendements gagnés par votre filleul, la commission passe à 5 % s’il s’agit d’un client parrainé par votre filleul, et ainsi de suite, sur quatre niveaux.

Derrière de tels rendements, on imagine des marges colossales et des économies d’échelle importantes, synonymes de grande commercialisation. Pourtant, les produits cosmétiques de Learn and earn ne sont pas vendus en magasin. Zakaria Fathani a annoncé, dans une vidéo postée le 26 septembre 2014 sur Youtube, que la gamme de ses produits « est vendue sur le marché international et exportée vers le Golfe ». Les bilans comptables de l’entreprise, auxquels TelQuel a eu accès, ne corroborent aucunement cette version des faits. Aucune activité commerciale n’y est déclarée. Pire, une salariée de l’entreprise questionnée sur ce point nous confirme, un an après les déclarations de son directeur, que « la commercialisation à l’étranger n’a pas encore commencé ». La vente se ferait donc seulement de bouche à oreille, à l’occasion de conférences notamment. C’est le troisième moyen proposé par la société à ses « membres » de gagner de l’argent.

« Un garçon de bonne famille »

« On m’a parlé des gains possibles grâce à l’entreprise. J’ai donc décidé de me rendre à leurs locaux et d’investir 5000 dirhams. Aucun contrat ne m’a été proposé [lors de l’une de ses conférences, Zakaria Fathani explique que seuls les membres qui investissent plus de 20 000 dirhams d’un coup y ont droit, ndlr], ils ont pris l’argent et, chaque jour qui passe, je suis censé obtenir un rendement important sans rien faire de plus », espère l’un des bénéficiaires.

L’absence de garanties fournies par l’entreprise aurait dû faire frémir les plus intrépides des investisseurs, mais c’est oublier la force d’une formule qui marche. Aujourd’hui, l’entreprise honore ses promesses : un investissement de plusieurs milliers de dirhams peut rapporter en quelques mois quasiment le double, nous assurent plusieurs membres. Le gardien de l’immeuble où l’entreprise a ses bureaux fait partie de ceux-là. « Je voulais investir 100 000 dirhams, mais ma famille ne m’a pas laissé faire. J’ai consenti à en investir 15 000, j’en ai déjà récupéré 9000 et je laisse le reste fructifier », nous explique le boursicoteur novice. Surpris par les montants avancés, nous lui demandons s’il ne craint pas de perdre ses économies. Il balaie la question d’un revers de main et dresse à grands traits lyriques le portrait de Zakaria Fathani, « un garçon de bonne famille », un exemple de rectitude morale, en qui notre interlocuteur a totalement confiance. Mais le gardien concède : « Je sais que tant qu’il y a de nouveaux investisseurs, mon argent est en sécurité. Les derniers arrivés, eux, risquent peut-être d’y laisser des plumes ». Sans le savoir, cet homme vient de définir exactement le fonctionnement d’une arnaque à la Ponzi.

Le Ponzi: rémunérer sur du vent

Il s’agit d’une fraude financière qui permet de détrousser les épargnants. Le principe : rémunérer les investisseurs par les fonds des nouveaux entrants, et non par les recettes générées par une activité réelle. Le système, qui propose des rendements très élevés aux investisseurs pour en attirer le plus possible, s’écroule lorsque les nouveaux fonds ne permettent plus de rémunérer les investisseurs précédents. Les premiers, à l’origine du montage, peuvent gagner beaucoup d’argent en sortant juste à temps. En revanche, les derniers, ceux qui n’ont pas encore récupéré leur argent, perdent tout. En 2008, l’Américain Bernard Madoff a été arrêté pour avoir réalisé une escroquerie, sur le même schéma, de 150 milliards de dollars. Il a été condamné une année plus tard à 150 ans de prison.

« Vous allez gagner 140% »

« Les taux proposés par cette entreprise sont impossibles dans l’économie réelle. Actuellement, les taux d’intérêt (de l’épargne) sont autour de 2 % par an. Des rendements aussi faramineux ne peuvent être garantis que par une fraude. Un système de Ponzi peut le permettre », nous assure le dirigeant d’une grande banque de la place. Quels sont les arguments avancés par Zakaria Fathani pour tenir ses promesses ? Après nous avoir fait faux bond à trois rendez-vous téléphoniques, nous nous sommes rendus au bureau de ce startuper d’un nouveau genre pour obtenir des éclaircissements. A regarder ses shows sur Internet, on imaginait un jeune homme sémillant. Il n’en est rien. L’entrepreneur affiche une prestance trompeuse et cache mal son malaise : « Je suis débordé, en plein recrutement, je ne peux pas vous répondre ». C’est ainsi qu’il met fin à l’entrevue.

Sur la section « news » du site, dédiée à ses membres, il est plus prolixe. « Il y avait pas mal de personnes qui ont critiqué le plan d’investissement de Learn and earn cosmétique en affirmant que ça ne peut pas tenir avec le temps, et on comprend cela parfaitement », écrit-il conciliant. Il explique que « le plan entier n’était pas déclaré dès le début pour plusieurs raisons », sans s’étaler davantage. Comme s’il craignait que les explications livrées ne suffisent pas à rassurer les sceptiques, il jure avec ferveur que sa petite entreprise est là pour durer : « Oui, vous allez gagner 140% sur chaque part, on tient nos promesses, oui ce sera possible et le plan ne mourra jamais ! ». Et spontanément, de répéter à plusieurs reprises dans ses vidéos, que son entreprise est légale et ne fonctionne pas sur du Ponzi.

Une production opaque

Son plan repose pourtant sur une production au mieux opaque, au pire inexistante. Un faisceau d’indices indique que l’activité de vente de cosmétiques n’est pas réelle.Les lieux de production des cosmétiques restent inconnus. Interrogés par TelQuel, les employés de Learn and earn ont refusé de nous communiquer l’information. Interpellée sur sa page Facebook, la société est restée muette. Certes, les produits cosmétiques (huile d’argan, beurre de karité, gel douche…) existent bien et sont visibles dans les vitrines installées dans le local, mais en quelles quantités ? L’entreprise n’a même pas voulu nous donner un ordre d’idées, qui permettrait pourtant de justifier de tels niveaux de revenus. L’un des employés nous le certifie : « Lorsque vous faites un achat participatif, vous recevez les produits ». Mais ce n’est pas le cas, nous assurent plusieurs investisseurs, en témoignent certains commentaires sur l'une des nombreuses pages Facebook de la société.

Modes de paiement douteux

Combien de personnes participent à ce système frauduleux ? Les promesses, accompagnées d’un marketing agressif séduisent. « Nous avons 50 000 inscrits sur notre site Web dont 20 000 membres vips », assure-t-on sur le site de l’entreprise. Des chiffres confirmés en août dernier par un employé. Depuis, nous avons pu constater l’adhésion en ligne de dizaines de nouveaux membres par jour. En estimant que les 20 000 membres VIP n’aient investi « que » 800 dirhams (pack de base), 16 millions de dirhams seraient ainsi en jeu. Une évaluation plus réaliste, basée sur les nombreux témoignages que nous avons pu récolter, porterait ce montant au moins au triple. Si le système s’effondre, des milliers de Marocains perdront leurs économies, avec le risque de se retrouver en difficultés financières.

A tout cela s’ajoutent des moyens de paiement en ligne peu conventionnels. L’entreprise affichait par exemple Perfect money comme moyen de paiement. Or ce dernier est l’un des deux outils les plus utilisés pour des systèmes de Ponzi en ligne, selon Tyler moor, un universitaire américain spécialiste de ces arnaques financières. Sur 1 000 sites qui utilisaient Perfect Money, 70% étaient des systèmes de Ponzi, a-t-il découvert.

« Issues de tous les milieux sociaux », nous rapportait une employée, ces personnes viennent des quatre coins du Maroc. Le 16 septembre, par exemple, il y avait des habitants de Khouribga, Khénifra, Casablanca, Azilal, Fqih Ben Salah… qui ont souscrit aux offres de l’entreprise. « Quand j’ai intégré la société, j’ai pu constater que les gens qui y participaient n’avaient pas beaucoup de moyens, et Learn and earn a changé leur vie », assure notre interlocuteur, qui cite l’exemple d’une femme qui gagnerait 15 000 dirhams par jour, sans nous préciser sa mise de départ. C’est dire l’impact de ce montage financier sur le revenu de milliers de personnes.

Entre erreurs grossières et amateurisme

Il est vrai qu’il est difficile pour un non-initié de se retrouver dans la « matrice » utilisée par l’entreprise (voir infographie). Les employés n’hésitent d’ailleurs pas à utiliser la complexité technique de cette dernière pour noyer l’interlocuteur critique dès qu’ils sont mis en difficulté. Mais d’autres éléments parfois illégaux, souvent louches, sur le site de l’entreprise doivent interpeller. L’inscription sur le site est très simple : il suffit de se trouver un parrain, qui vous transmettra un « username », et d’entrer son adresse mail. Une fois inscrit, si on veut investir, la société vous propose de faire la moitié de votre virement sur le compte de la société, l’autre moitié sur le compte personnel de son dirigeant. « Le site n’est pas mis à jour » est la ligne de défense de l’entreprise. Mais l’un des employés nous avoue quand même que « c’était pour alléger la fiscalité de l’entreprise ». Le management fait d’ailleurs preuve d’un amateurisme déconcertant. En témoignent plusieurs publications visibles sur son site, évoquant des faits graves avec un calme surprenant. « L’un de nos employés a commis une grosse erreur en établissant la liste des retraits. La liste des RIB a été décalée de un, et donc tout le monde n’a pas eu le montant exact du retrait », peut-on y lire.

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Tous ces éléments ne sont que très peu cachés, une enquête de quelques semaines révèlerait les irrégularités et les manquements de l’entreprise. Pourquoi les autorités compétentes n’ont-elles pas été alertées ? « L’activité commerciale est libre, il n’y a de sanctions que lorsqu’il y a plainte », nous explique notre banquier.

Des lendemains heureux ?

Learn and earn cosmétique, qui se targue de vouloir « diminuer le taux de pauvreté en Afrique », est en pleine expansion. L’entreprise, qui emploie aujourd’hui 15 personnes, envisage de passer à 70, selon une annonce de Zakaria Fathani faite le 8 septembre. L’entreprise va se doter d’un nouveau siège le 1er octobre sur le boulevard Abdelmoumen, et son dirigeant précise que « ce bijou nous a coûté des millions de dirhams ». Il promet aussi une expansion dans plusieurs pays africains et moyen-orientaux. Nous avons même pu constater qu’en Tunisie il existait déjà de nombreux relais Learn and earn cosmétique. Celui qui prétend rafler une place dans l’Olympe des génies startupers revêt les apparences d’un gourou pour les membres de sa communauté. Lors de conférences tenues dans les hôtels de luxe, avant de se tenir sur l’estrade à côté du portrait de Mohammed VI, comme dans tous les événements officiels, le big boss passe par une haie d’honneur, des applaudissements et entonne l’hymne national avec une foule en délire. « Gloire à Learn and earn et gloire à nos membres fidèles. Learn and earn cosmétique se fera entendre dans les quatre coins du globe », s’exclame l’administration. Gloire jusqu’à quand ?

Loi: La pyramide interdite
Quand bien même cette activité commerciale existerait, il s’agit d’une vente pyramidale, interdite au Maroc par la loi 31-08 de protection du consommateur. Le chapitre 7 interdit notamment de promettre au consommateur des gains financiers qui résultent d’une progression géométrique du nombre de personnes recrutées. Or, c’est exactement ce que fait Learn and earn cosmétique. Dans le contrat d’investissement que nous nous sommes procuré, il est stipulé que : “la société L&E cosmétique assure un gain journalier à l’investisseur selon son chiffre d’affaires journalier et ses ventes”. Et l’entreprise explique bien, à plusieurs reprises à ses membres, que les ventes ne constituent qu’une petite partie du chiffre d’affaires.

 

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  • aymen

    Tout ce qui a été développé par l'ancien système

  • Abderrahman

    En fait , ce n'est pas une arnaque à la PONZI mais plutôt la vente d'un produit en occurence de l'huile d'argent sous forme de flacon à une personne qui est à la fois cliente et employée illégalle ( puisqu'elle démarche d'autres clients et pour lesquels elle reçoit une commission non déclarée aussi sur les ventes générées par son entourage avec un système de commissions selon des étages . il n' y'a pas d'arnaque mais une cascade d'infractions par rapport à la CNSS, à la TVA et à l'IR.
    le plus étonnant c'est que cela se développe aux yeux de tous mais ON préfère regarder ailleurs pendant que beaucoup appâté par le gain vont acheter 5000 dhs de Marchandises et réaliser qu'il n'arriveront jamais à dépasser le 1er Niveau.

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