l'interrogatoire

“Les Marocains sont racistes”

“Les Marocains sont racistes”
mai 20
16:02 2012
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Smyet bak ?

Mohamed Sahmaoui

 

Smyet mok ?

Lazar.

 

Nimirou d’la carte?

S 111 725

 

Pourquoi le connaissez-vous par cœur ?

Je vis entre la France et le Maroc. J’ai appris ce numéro par cœur à force de remplir des fiches d’entrée à l’aéroport chaque fois que je reviens ici.

 

Vous avez fondé votre premier groupe à Marrakech à 14 ans. Quelles étaient vos influences ?

Essentiellement Nass El Ghiwane et Lemchaheb. J’ai touché mes premiers cachets de musicien en animant des mariages, des fêtes, tout ce qui se présentait. Je jouais du banjo avant de me mettre à la guitare électrique. C’était le seul instrument de musique de notre groupe, tous les autres membres étaient aux percussions.

 

“Chanteur de mariage” a une connotation péjorative…

Cela ne me dérange pas du tout. Je l’assume, il n’y aucun mal à gagner sa vie. J’ai fait aussi beaucoup de mariages en France avant de cofonder l’Orchestre National de Barbès (ONB).

 

Vous avez été employé de banque aussi…

J’ai tenu deux ans avant de craquer. J’avais déposé un arrêt maladie pour participer à une tournée de l’ONB à l’étranger. Je suis revenu au bout de 15 jours en pleine forme, personne n’a cru à mon histoire de maladie. Ce n’était pas bien grave puisque je n’ai pas tardé à démissionner.

 

Qui a trouvé ce nom d’Orchestre National de Barbès ?

Un ami à moi. On était réunis avec trois autres musiciens à réfléchir à notre avenir. Nous voulions passer à la scène, aller au-delà de la petite fête de mariage. On a adopté le nom d’Orchestre National de Barbès car il sonnait bien. L’expression “Orchestre national” renvoyant à l’idée de “philarmonique”, on est surpris par la chute : Barbès.

 

Et pourtant, aucun des musiciens n’habitait Barbès…

On nous posait souvent la question. Je suis en fait le seul à vivre à Barbès, les autres musiciens étaient disséminés à Paris et en banlieue parisienne. Mais peu importe en vérité. Ce nom a permis de dédiaboliser les Maghrébins. On a joué à guichets fermés pendant de longues années dans des salles où toutes les origines se mélangeaient.

 

Comment gère-t-on l’ego de 12 personnes sur scène ?

On pourrait n’être que deux et ne pas s’entendre. Tout est une affaire d’écoute. Parfois, il fallait secouer quelqu’un pour qu’il donne le meilleur de lui-même. Mais en dépit de ces petites querelles, nous savions où nous allions. Nous avions un objectif et la discipline pour l’atteindre. Et nous partagions les cachets à parts égales.

 

Pourquoi avoir quitté l’orchestre alors ?

Je voulais explorer d’autres univers, goûter à un autre tempo pour me renouveler. L’ONB a traversé une période creuse après le deuxième album, j’avais du temps, j’en ai donc profité pour jouer avec d’autres formations.

 

Et dans le tas, le jazzman Joe Zawinul…

C’était un papa pour moi, il aimait vraiment ses musiciens. Je voulais goûter à son tempo, c’était tout de même le pianiste de Miles Davis ! En 2007, en Autriche avant un concert, il m’a montré la nature environnante en affirmant : “This is God”. Il est mort une semaine après.

 

Votre nouveau groupe, University of Gnawa, a failli s’appeler Schengen Market ?

L’Europe est le plus souvent vue comme un grand centre commercial où s’alignent les marques. Une vitrine qui attire particulièrement les Africains et les Maghrébins. Nous sommes  fascinés par ce marché à ciel ouvert, tous à la recherche de bien-être dans ce grand centre commercial. Mon producteur a jugé que Schengen Market avait une coloration trop politique. J’ai donc opté pour University of Gnawa,

 

Et où peut-on s’y inscrire ?

On peut s’y inscrire partout, tout le monde est le bienvenu, c’est un siège abstrait, immatériel. Un Algérien m’a contacté sur Facebook en me demandant où se trouvait cette université. Je lui ai répondu dans le quartier Belcourt à Alger, là où il y a encore des gnaoua. Quelques jours après, le type me recontacte: “Mais Aziz, il n’y a pas d’université à Belcourt.” Et là, j’ai compris qu’il avait pris mes propos au pied de la lettre.

 

Pourquoi les Marocains ont-ils tant de mal à reconnaître leur africanité ?

On est un pays raciste, il faut le dire tout simplement. On nous a injecté une bonne dose d’ignorance qui fait que l’on base nos jugements sur des préjugés.

 

Vous affirmez dans une de vos chansons : “Qu’est-ce qu’il a Dieu, il a trébuché.” Vous avez une manière cavalière de parler de lui.

Je ne parle pas d’Allah. Je parle des dieux qui ont le pouvoir de vendre des voitures ou de créer des satellites. Je parle de had rbouba hadou, l’être humain qui se croit si fort au point de se prendre pour une divinité.  

 

Regrettez-vous d’avoir dû vous expatrier pour être reconnu comme musicien ?

Je ne regrette pas, même si le Maroc me manque beaucoup. J’ai le blues à chaque fête que je passe à l’étranger. Pendant l’Aïd El Kébir, je suis frustré de ne pas ressentir l’ambiance familiale et celle de la rue.

 

Vous avez déjà été victime du délit de faciès ?

Oui, ici. On m’a refoulé d’une boîte casablancaise car je portais des babouches. Invité à une soirée au Festival d’Essaouira, on m’a refusé l’entrée car je portais une djellaba. Dès que tu es habillé de manière traditionnelle, on te prend pour un pauvre, ken 7agrou l’wa7ede (on méprise autrui). On a un véritable complexe.

 

Comment avez-vous vécu le Printemps arabe ?

L’expression Printemps arabe m’a blessé. Je n’ai vu ni fleurs, ni verdure, ni chants. Le changement était bien là, je ne remets pas ce fait en cause. Mais nous n’avons fait que semer, rien n’a encore poussé. Il y a encore beaucoup d’injustice dans les rues du Maroc, de Tunisie, d’Egypte ou de Libye.

 

Vous en pensez quoi du PJD au pouvoir ?

J’espère que l’on évitera les déchirures que vivent nos voisins suite à la percée des islamistes. Je ne sais pas de quoi demain sera fait au Maroc, mais je constate tout de même que les gens continuent de cohabiter pacifiquement. Ils vivent, prient pour certains, fréquentent les bars pour d’autres. C’est plutôt rassurant.

 

Antécédents :

 

  • 1962. Voit le jour à Marrakech
  • 1984. S’installe en France.
  • 1995. Cofonde l’Orchestre National de Barbès (ONB)
  • 2005. Invité de Joe Zawinul sur l’enregistrement de “Vienna night”

 

  • 2010. Enregistre un album solo avec son nouveau groupe University of Gnawa
  • 2011. Sortie du deuxième opus d’University of Gnawa.
  • Mai 2012. Se produit à Mawazine.

 

 

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