[TRIBUNE] L’ennemi, ce n’est pas l’immigration, c’est l’obscurantisme !

Par Jean Zaganiaris

Jean Zaganiaris est romancier, professeur de philosophie au Lycée Descartes de Rabat. Depuis le Maroc, il jette un regard critique sur les “mesures antihumanistes” qui se dessinent en France, notamment au sujet de l’immigration.

A l’époque de Marx et Engels, un spectre menaçait l’Europe : le spectre du communisme. Aujourd’hui, l’immigration semble avoir pris le relais dans ces innombrables phobies qui hantent notre quotidien.

Nombre de discours politiques durant cette campagne présidentielle font entendre leur voix : réduire les regroupements familiaux des migrants, bloquer les transferts d’argent vers des pays étrangers, mener une politique de quotas, réduire les visas, interdire certains prénoms, etc.

Un remède pire que le mal

S’il ne s’agit pas de nier la gravité des événements tragiques qui ont eu lieu en France, depuis les attentats de 2015 à l’assassinat de Samuel Paty, le remède ne doit pas être pire que le mal que l’on veut soigner. Les valeurs démocratiques impliquent de composer avec certains principes déontologiques et non pas de stigmatiser ou de fragiliser une catégorie sociale elle-même constituée de personnes hétérogènes, allant de celles qui sont les plus dotées en capitaux économiques ou culturels à celles qui sont dans des situations de vulnérabilité.

“Pourquoi focaliser sur les immigrés et pas sur les dégâts causés par les politiques néolibérales (…) ou bien sur le terrorisme lui-même, en tant qu’organisation criminelle ?”

Jean Zaganiaris

L’ennemi, ce ne sont pas nos frères humains originaires d’autres pays, notamment des pays anciennement colonisés par certaines puissances impérialistes. Doit-on être suspecté et tracassé parce que l’on a des origines étrangères, parce que l’on est marié à une personne provenant d’un autre pays ? Aujourd’hui, le métissage, la mixité culturelle, la fusion hybride et le partage des cultures sont des composantes démocratiques à part entière, avec lesquelles nous devons composer, que cela plaise ou pas.

L’ennemi, ce n’est pas l’immigration, c’est l’obscurantisme, c’est-à-dire le refus de ce pluralisme des modes de vie et de pensée bien réel, qui existe partout autour de nous. Pourquoi focaliser sur les immigrés et pas sur les dégâts causés par les politiques néolibérales qui laissent dans le dénuement un nombre important de personnes, toutes nationalités confondues, ou bien sur le terrorisme lui-même, en tant qu’organisation criminelle ?

Le mot “obscurantisme” est apparu en 1819 sous la plume des libéraux et désignait toute pensée s’opposant à la philosophie des Lumières, plus particulièrement à l’usage autonome de la raison ou bien à des valeurs telles que le cosmopolitisme, le progrès des sciences et des arts ainsi que le rejet du despotisme.

Pour un monde plus humain

Ce n’est pas en mettant en œuvre des mesures antihumanistes à l’égard des personnes issues de l’immigration que nous empêcherons des jeunes de se radicaliser, des attentats de se produire ou les valeurs de la République d’être bafouées, mais plutôt en repensant l’école comme lieu d’épanouissement de ceux qui la fréquentent (élèves, professeurs, équipes de direction, vie scolaire), en replaçant une culture plurielle et diversifiée au sein de la société, en permettant à tous les artistes, même les moins connus, de s’exprimer, en revalorisant avec efficience toutes les politiques d’insertion professionnelle, notamment pour les demandeuses et demandeurs d’emploi de longue durée.

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C’est en s’interrogeant sur la façon de construire un monde plus humain, plus intégrateur, plus agréable à vivre pour tout le monde, malgré les difficultés structurelles, que l’on pourra se rendre dignes des valeurs démocratiques partagées sur le territoire français par une population composite.

L’écrivaine Anna Gavalda n’a pas tort d’écrire que “ce qui empêche les gens de vivre ensemble, c’est leur connerie, pas leurs différences”. Il semble plus urgent que jamais, aujourd’hui, de repenser comment “vivre ensemble” ou “vivre avec” dans ce monde commun avant qu’il ne devienne le pire des mondes possibles.

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