Laila Marrakchi : “Les jeunes femmes ne demandent que ça : se raconter”

Smyet bak ?

Azzedine

Smyet mok ?

Khadija

Nimirou d’la carte ?

De tête, BE670365… mais je ne suis pas sure.

À part vos premiers courts métrages, vous avez commencé par raconter votre jeunesse dorée à Casablanca de manière dramatique dans ‘Marock’, ça n’est pas un peu chouiner pour rien ?

Oui peut-être. De toute façon c’est une sorte de teen movie, sur une certaine jeunesse à Casablanca, privilégiée, qui fréquentait le lycée français… alors oui, on pourrait dire que Marock est une bluette, mais c’est quand même un film générationnel pour toute une jeunesse.

“Oui, on pourrait dire que Marock est une bluette, mais c’est quand même un film générationnel pour toute une jeunesse”

Laila Marrakchi

C’est surtout les autres qui en ont fait un plat, moi j’ai juste fait un film! Les réactions ont été énormes par rapport au film qui est une sorte de La Boum (film français sur des amourettes de jeunesse, ndlr) à Casablanca.

Après, chouiner… ce film j’avais envie de le faire, je l’ai fait c’est tout! Je me pose pas la question de cette manière-là. Et puis c’est un film très authentique dans ce qu’il raconte, pour les gens qui viennent de ce milieu, ils s’y sont reconnus, encore aujourd’hui parce que les codes sont les mêmes, et pour les autres, c’est aussi une histoire d’amour, d’amis, l’année du bac, l’insouciance et dans ce sens-là, je pense que ça parle à tout le monde. L’idée c’était de faire un film universel et humain, qui touche tout le monde.

Vos personnages représentent quand même une toute petite frange de la population, pourquoi ne pas raconter le vrai Maroc, pas doré ?

On ne peut pas raconter tout le Maroc en un seul film. C’est sûr que c’est une minorité, mais cette minorité existe aussi. Dans le film, il y a quand même une copine qui vient de la classe moyenne marocaine et qui est critique d’ailleurs, par rapport à ce milieu privilégié.

Mais ça n’est pas un film qui raconte les rapports de classe, c’est un film sur la jeunesse, les rêves, le premier amour et la liberté… Ce qu’on laisse et ce qu’on quitte pour partir, notamment Rita qui part à Paris. Après on ne peut pas s’arrêter à un seul film, j’ai d’autres envies aujourd’hui, celles d’explorer d’autres milieux et d’autres histoires humaines…

Zawaje El Wakt a fait polémique lors de sa diffusion. Parler de sexe à la télé marocaine, c’est pour provoquer ?

“J’ai parlé de ça avec des couples que j’interviewais, donc forcément il y a aussi des histoires de corps, mais l’idée première c’était de questionner ces gens sur leur intimité”

Laila Marrakchi

Non. Ce qui m’a intéressée c’est de se demander comment on se rencontre comment on s’aime. J’ai parlé de ça avec des couples que j’interviewais, donc forcément il y a aussi des histoires de corps, mais l’idée première c’était de questionner ces gens sur leur intimité. Oui ça peut déranger, mais je pense que c’est important de déranger, ça pousse aussi à la réflexion et au débat…

Vous avez compris les réactions ?

Je crois qu’elles ont été assez virulentes, sûrement parce que c’est encore tabou de parler d’intimité à visage découvert. On est dans une société pudique, par rapport à nos émotions, à l’amour, donc ça reste quelque chose de fragile et le rapport à l’image est encore compliqué aujourd’hui, ce qui fait que ça peut déranger certaines personnes. Mais en même temps c’est bien parce que ça permet de libérer la parole.

De plus en plus de femmes arabes, avec lesquelles vous avez travaillé d’ailleurs comme Sofia Alaoui ou Nadine Labaki, sont récompensées par des prix prestigieux, vous pensez que l’industrie évolue ?

Il y a de plus en plus d’intérêt pour la région. Aujourd’hui on soutient beaucoup de femmes qui viennent du monde arabe. Plus il y en aura mieux c’est, parce que ça va donner envie aux jeunes femmes des générations à venir de se lancer et de faire des films. C’est formidable et important que ces femmes-là apparaissent sur le paysage cinématographique international.

Vous avez aussi travaillé sur 3 saisons du ‘Bureau des Légendes’. Une série similaire au Maroc, c’est possible ?

Sur les services de renseignements marocains ? Je n’y avais jamais pensé… Pour Le Bureau des légendes, tout a été documenté et pendant la saison 4 on a tourné quelques scènes dans les locaux de la DGSE. Disons qu’au Maroc c’est assez opaque, donc il faudrait tout inventer. Mais tout est possible, n’est-ce pas?

Vous êtes en train de préparer ‘Casa girls’. Vous citez ‘Girls’ comme inspiration. Vous pensez vraiment pouvoir montrer la réalité des jeunes Marocaines dans une série ?

“L’un des enjeux sera de mettre en scène l’intimité et le rapport à l’amour dans une société qui n’ose pas forcément le montrer, sur le ton de la comédie et de l’humour, parfois en utilisant même les codes de la censure…”

Laila Marrakchi

Oui. L’idée c’est de faire une série pop et drôle avec la collaboration des figures importantes à la fois de la scène musicale et artistique marocaine qui reflète notre société en pleine ébullition… L’un des enjeux sera de filmer la transgression, mettre en scène l’intimité et le rapport à l’amour dans une société qui n’ose pas forcément le montrer, sur le ton de la comédie et de l’humour, parfois en utilisant même les codes de la censure…

Ça ne va pas trop tomber dans le cliché ?

Non. Parce que je crois dans les personnages qu’on a imaginés avec les scénaristes… Là, nous sommes en phase d’écriture, mais l’idée c’est de prendre de jeunes comédiennes. Et je suis sûre que je vais trouver des filles incroyables qui vont même nourrir nos personnages. Je pense qu’il y a une vraie émulation et qu’il faut utiliser cette jeunesse et l’intégrer dans la série.

Les jeunes femmes ne demandent que ça: se raconter. On n’a pas de série sur ces sujets: comment on s’aime, comment on sort, comment on est une jeune femme célibataire à Casablanca. Ça sera l’histoire de quatre jeunes femmes issues de milieux différents et comment elles se rencontrent et ce qui va les lier…

Ça sera une série marocaine, du coup ?

Franco-marocaine.

Donc vous l’écrivez aussi pour un public occidental…

“J’ai envie de poser un regard différent sur ces jeunes femmes en pleine mutation loin des clichés véhiculés par les médias occidentaux”

Laila Marrakchi

J’ai envie de poser un regard différent sur ces jeunes femmes en pleine mutation loin des clichés véhiculés par les médias occidentaux. Un regard de l’intérieur, pop et décalé, de ces jeunes adultes prises dans leurs propres contradictions qui se battent pour pousser les limites d’une société patriarcale et inventer leurs propres modèles. Ce sera avec la collaboration de jeunes réalisatrices comme Sofia Alaoui et d’autres qui sont en prise avec les jeunes femmes que je veux raconter…

LE PV

Je pensais que c’étaient des questions types, mais en fait pas du tout”, commence Laila Marrakchi lorsque TelQuel la contacte. Peu habituée à être cuisinée, la réalisatrice se prête au jeu avec méfiance. Repérée en 2004 lors du carton de son premier film Marock – qui fera d’ailleurs polémique tant on était peu accoutumés, à l’époque, à voir les déboires d’une certaine partie de la jeunesse – elle est sélectionnée au Festival de Cannes dans la catégorie “Un certain regard”.

Certains lui reprochent de ne parler que du Maroc privilégié, dont elle est issue? Qu’importe. Son deuxième long-métrage, Rock the Casbah, mettra en scènes des personnages venant de ce même milieu “doré”. C’est que Laila Marrakchi entend bien raconter les histoires qui l’inspirent à travers son propre prisme, tout en abordant des thèmes universels.

Son prochain projet, Casa girls, a pour ambition de dépoussiérer les clichés sur les amours de la jeunesse marocaine, apportant une touche pop et réaliste à ce sujet encore peu traité. Les mauvaises langues souligneront encore le décalage, une diffusion au Maroc n’étant pour l’instant pas prévue…

 

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