Chronique d’un confinement. Jour 23

Confinée dans son appartement parisien, notre chroniqueuse Fatym Layachi nous fait le récit quotidien d’une vie entre quatre murs.

Par

Jour 23. Mercredi, c'est poésie !

Mercredi 8 avril

Jour 23

Comme la semaine dernière et celle d’avant, j’ai décidé que le mercredi ça serait poésie.

Parce que les mots peuvent apaiser, rassurer, faire rêver ou faire grandir.

Parce que la littérature permet parfois de mieux lire le monde.

Donc mercredi, poésie !

 

À ceux qu’on foule aux pieds

Oh ! je suis avec vous ! j’ai cette sombre joie.

Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie

M’attirent ; je me sens leur frère ; je défends

Terrassés ceux que j’ai combattus triomphants ;

Je veux, car ce qui fait la nuit sur tous m’éclaire,

Oublier leur injure, oublier leur colère,

Et de quels noms de haine ils m’appelaient entre eux.

Je n’ai plus d’ennemis quand ils sont malheureux.

Mais surtout c’est le peuple, attendant son salaire,

Le peuple, qui parfois devient impopulaire,

C’est lui, famille triste, hommes, femmes, enfants

Droit, avenir, travaux, douleurs, que je défends ;

Je défends l’égaré, le faible, et cette foule

Qui, n’ayant jamais eu de point d’appui, s’écroule

Et tombe folle au fond des noirs événements ;

Étant les ignorants, ils sont les incléments ;

Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire

À vous tous, que c’était à vous de les conduire,

Qu’il fallait leur donner leur part de la cité ;

Que votre aveuglement produit leur cécité ;

D’une tutelle avare on recueille les suites,

Et le mal qu’ils vous font, c’est vous qui le leur fîtes.

Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,

Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ;

Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.

Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;

C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.

Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté ;

Ils n’ont rien dont leur âme obscure se repaisse ;

Ils cherchent des lueurs dans la nuit, plus épaisse

Et plus morne là-haut que les branches des bois ;

Pas un phare. À tâtons, en détresse, aux abois,

Comment peut-il penser celui qui ne peut vivre ?

En tournant dans un cercle horrible, on devient ivre ; La misère, âpre roue, étourdit Ixion.

Et c’est pourquoi j’ai pris la résolution

De demander pour tous le pain et la lumière.

 

Victor Hugo

Extrait du recueil L’année terrible (1872).