Coronavirus : le Maroc est-il prêt ?

Contrôles sanitaires aux frontières, annulation d’événements, campagnes de sensibilisation… le royaume, qui craint une propagation du coronavirus, assure pouvoir y faire face. Les Marocains en doutent.

Par , et

Telquel

Il fallait bien qu’il arrive. Le ministère de la Santé a annoncé, le 2 mars au soir, le premier cas de covid-19, de corona virus disease 2019, appelé communément nouveau coronavirus, au Maroc, trois mois après le début de l’épidémie en Chine. Il s’agit d’un Marocain de 39 ans, habitant du royaume et revenant d’un séjour à Bergame, en Italie, fin février. Confiné à l’hôpital Moulay Youssef de Casablanca, son état est stable.

Dans les prochains 14 jours, il restera en quarantaine et nous opérerons des tests au fur et à mesure. Les personnes qui ont été en contact avec lui dans l’avion ainsi que sa famille ont été contactées et placées en isolement obligatoire, à Casablanca, El Jadida et Ouarzazate”, a déclaré le ministre de la Santé, Khalid Aït Taleb, lors d’une conférence de presse organisée à Rabat, le 3 mars.

Le lendemain, le ministère annonçait un deuxième cas: une femme âgée de 89 ans de retour de la ville italienne de Bologne, le 25 février dernier. “La patiente ne présentait pas de symptômes et n’a commencé à développer des signes de maladie que mardi dernier (le 25 février)”, a précisé le directeur de l’épidémiologie et de la lutte contre les maladies, Mohamed Lyoubi, lors d’une conférence de presse organisée pour l’occasion. Souffrant d’une maladie chronique, elle se trouve dans un “état critique”, selon le ministère de la Santé.

Une communication brève, mais intense

En quatre jours, trois conférences de presse ont été organisées par le gouvernement marocain. La première – tenue le 2 mars par le Chef du gouvernement lui-même, quelques heures avant l’annonce du premier cas de nouveau coronavirus – était censée tranquilliser l’opinion publique. Saâd-Eddine El Othmani y a déclaré que “la réussite de l’opération de rapatriement des Marocains de Wuhan démontre la maturité du pays dans le traitement des épidémies”.

Dans son intervention, El Othmani a insisté sur “les mesures de prévention prises dans les aéroports, ports et postes-frontières terrestres”. D’abord, l’interruption le 31 janvier de la ligne directe de la Royal Air Maroc reliant Casablanca à Pékin, deux semaines à peine après son ouverture commerciale, le 16 janvier.

Puis, des normes de sécurité ont été mises en place sur les avions en provenance d’Italie et de Chine. “Tous les vols en provenance d’Italie sont contrôlés de manière rigoureuse depuis le 25 février, particulièrement ceux en provenance des régions les plus touchées par le coronavirus (la Lombardie et la Vénitie, ndlr). La pratique est généralisée à l’échelle nationale dans tous les ports et aéroports”, explique Mohamed Moussif, médecin en chef de l’aéroport Mohammed V de Casablanca.

“Les voyageurs doivent remplir des questionnaires sanitaires distribués à bord et passent ensuite dans une file d’attente spéciale avec prise de température”

Mohamed Moussif, médecin en chef de l’aéroport Mohammed V

Le médecin ajoute que “ces personnes arrivent dans des avions isolés sur un parking spécifique éloigné des autres. Les voyageurs doivent remplir des questionnaires sanitaires distribués à bord et passent ensuite dans une file d’attente spéciale avec prise de température”. Les données personnelles récoltées grâce à cette “fiches sanitaires” permettent de contacter les personnes exposées au risque ou potentiellement en phase d’incubation. Ce fut le cas pour les personnes ayant accompagné les deux personnes touchées par le virus dans les avions en provenance d’Italie. Ces mesures concernent également les voyageurs ayant séjourné en Chine et en Corée du Sud.

Les autorités ont mis en place des mesures de prévention pour la détection des cas de coronavirus dans tous les aéroports et ports du Maroc. Car ce sont autant de points d’entrée potentiels du virus dans le royaume.Crédit: Fadel Senna/AFP

Un dispositif budgétivore

Pour se préparer à une éventuelle épidémie, le ministère de la Santé a réservé 671 lits exclusivement aux patients potentiels dans les différents hôpitaux du royaume, qui disposent chacun de cellules de confinement. Interrogé par TelQuel sur le nombre de kits de dépistage dont dispose actuellement le Maroc, le ministre s’est contenté de répondre: “Suffisamment.”

“Tous les Centres hospitaliers universitaires sont capables de faire les dépistages, mais aujourd’hui il n’est pas question de les mobiliser”

Le ministre de la Santé, Khalid Aït Taleb

Au Maroc, les deux laboratoires autorisés par les pouvoirs publics à faire des tests restent l’Institut national de l’hygiène, à Rabat, et l’Institut Pasteur de Casablanca. Néanmoins, “tous les Centres hospitaliers universitaires (CHU) sont capables de faire les dépistages, mais aujourd’hui il n’est pas question de les mobiliser”, estime Aït Taleb qui, interrogé sur l’aptitude du Maroc à affronter le virus, a répondu que “même dans les pays développés, tous les laboratoires ne peuvent pas faire les dépistages”.

“L’objectif derrière le test n’est pas d’établir un diagnostic x ou y pour savoir de quoi la personne est malade, il est fait pour un besoin de santé publique”

Le directeur de l’épidémiologie Mohamed Lyoubi

Si pour le moment, “il n’y a pas d’antidote ni de vaccin”, il faut s’en remettre à la prévention: le lavage des mains avec du savon, éviter les rassemblements et les endroits mal aérés, éternuer dans son coude, etc. “L’objectif derrière le test n’est pas d’établir un diagnostic x ou y pour savoir de quoi la personne est malade, il est fait pour un besoin de santé publique afin que l’on entreprenne les mesures par rapport à l’entourage du malade”, indique Mohamed Lyoubi.

L’indication du test, c’est un patient qui répond aux critères établis par le ministère de la Santé. Il faut que l’on suspecte que quelqu’un a la maladie en présentant des signes d’infection respiratoire aigüe, et qu’elle soit récemment revenue d’une zone de propagation du virus. Une personne avec un simple mal de tête et un pic de fièvre ne sera pas soumise au test”, assure notre interlocuteur.

“Tout dépend de la façon dont les cas importés seront contenus, si l’on va bien respecter un auto-confinement, respecter les mesures d’hygiène, etc.”

Maryam Bigdeli, représentante de l’OMS au Maroc

Comment évaluer le dispositif du Maroc? “Il est clair que dans tous les pays du monde, et le Maroc n’y échappe pas, c’est une situation qui va tirer sur les ressources du système de santé. Des personnes ont été contact avec les deux cas confirmés. Les retrouver et les contacter nécessite des ressources. Tout dépend de la façon dont les cas importés seront contenus, si l’on va bien respecter un auto-confinement, respecter les mesures d’hygiène, etc. Dans d’autres pays, c’est allé très vite. Mais le Maroc n’est pas sans ressources et a d’ailleurs mis en place son plan de veille et de riposte”, rappelle Maryam Bigdeli, représentante de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) au Maroc.

Le directeur de l’épidémiologie et de lutte contre les maladies, Mohamed Youbi, a annoncé un deuxième cas de coronavirus au Maroc, lors d’une conférence de presse le 5 mars. Les autorités communiquent désormais, mais n’arrivent pas à calmer une peur quasi irrationnelle.Crédit: Rachid Tniouni/TelQuel

Ecoles: une couverture sanitaire imparfaite

Dès l’annonce du premier cas de nouveau coronavirus, le secteur de l’éducation a pris ses précautions. Pas de fermetures d’écoles mais une campagne de sensibilisation à grande échelle, pour le moment. “Elle concerne les 11.000 établissements du pays et 13.000 écoles satellites”, précise une source au ministère de l’Education nationale.

Les campagnes de sensibilisation auprès des élèves seront quant à elles assurées par “les enseignants et les clubs de santé, en coordination avec le médecin chargé de la santé scolaire au niveau des académies”.

Sont également prévus des prospectus, des posters affichés dans les établissements, ainsi que des vidéos explicatives. Sans doute un emplâtre sur une jambe de bois, à en juger par la vétusté des écoles.

En 2018, un rapport conjoint de l’Unicef et de l’OMS a pointé du doigt les carences flagrantes des écoles en installations sanitaires et en eau potable, particulièrement dans le monde rural. Selon le document, un tiers des écoles du primaire sont complètement dépourvues d’installations sanitaires, et 16% d’entre elles ne disposent pas d’eau potable.

La fièvre de l’annulation d’événements

Plusieurs événements ont été annulés, reportés ou altérés par les autorités et les entités organisatrices depuis l’annonce des deux premiers cas de nouveau coronavirus. Parmi ces événements, le 15e édition du Salon international de l’agriculture au Maroc (SIAM), qui devait avoir lieu du 14 au 19 avril à Meknès, la 3e édition du Grand Prix de judo, prévue initialement du 5 au 8 mars à Rabat, le Salon de l’automobile, Auto Expo, qui devait se tenir en juin prochain à Casablanca, et le Tour du Maroc de cyclisme.

“Tous les événements rassemblant plus de 1000 personnes résidentes ou pas dans un lieu fermé, tous les festivals, exception faite des moussems” sont annulés.

La Fédération royale marocaine de football a, pour sa part, annoncé que tous les matchs des différentes compétitions, dont la Botola, se dérouleront désormais à huis clos, jusqu’à nouvel ordre. Le 5 mars, le gouvernement a annoncé l’annulation de tous les événements avec “participation étrangère, y compris les conférences, les rencontres culturelles ou sportives, quelles qu’elles soient”. Plus généralement, la décision concerne “tous les événements rassemblant plus de 1000 personnes résidentes ou pas dans un lieu fermé, tous les festivals, exception faite des moussems”.

Une exception surprenante et surtout injustifiée qui nous interpelle sur l’omission des prières du vendredi, rassemblement à grande échelle de millions de Marocains une fois par semaine dans les 51.000 mosquées du royaume. Une interrogation amplifiée par l’approche du ramadan, prévu fin avril, lors duquel les lieux de culte sont archicombles. La mosquée Hassan II par exemple accueille à elle seule 30.000 fidèles par jour en moyenne, sans oublier des pics de 250.000 le jour du scellement du Coran (Khatm Al Quran).

Fake news, l’autre épidémie

En parallèle de la propagation du nouveau coronavirus, les fausses informations pullulent, tout aussi virales. Le 26 février à Tétouan, la police avait procédé à l’arrestation d’un homme à l’origine de fausses informations sur la propagation du virus au Maroc. Au cours d’un live sur le réseau social Facebook, l’individu avait prétendu que les autorités sanitaires de la ville tentaient de “cacher la vérité”, invitant les citoyens à se procurer des masques et des gants médicaux pour se protéger du virus et à éviter de se rendre à Tétouan.

Sur WhatsApp, un faux circulait sur l’application de messagerie, reprenant l’identité visuelle de nos confrères d’Hespress. Rédigé en arabe, le pseudo-article faisait état d’une “fermeture imminente de toutes les écoles à partir de mercredi en raison de l’enregistrement de la première infection par le coronavirus au Maroc” dans son titre.

Un procédé dont le quotidien L’Economiste a également été victime. Le journal a publié un vif démenti quant à une image qui circulait sur WhatsApp depuis plusieurs heures. Celle-ci reprenait la maquette et l’identité visuelle du quotidien économique, pour faire part de l’apparition d’un deuxième cas de coronavirus, prétendument contracté par un étudiant du Lycée français Louis Massignon, dans la ville verte de Bouskoura.

Dans son allocution en ouverture de la réunion du Conseil de gouvernement ce jeudi 5 mars, Saâd-eddine El Othmani a menacé de poursuites judiciaires si nécessaire, “quiconque invente des informations fatales, factices ou mensongères, et provoque de ce fait la panique parmi les citoyens”. Leur paranoïa est due à un fait obtus: un secteur public de la santé sinistré.

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A/H1N1, on s’est déjà planté

Au début de l’année 2019, la grippe A/H1N1 frappait le Maroc, tuant 16 personnes et causant une large psychose au sein de la population. Dans un article publié dans TelQuel à l’époque, nous constations une “communication grippée de la part du gouvernement.

A chaque victime qui succombait au virus, l’Exécutif appelait au calme et annonçait que la situation épidémiologique était “normale”, précisant que les victimes de cette grippe étaient des patients ayant “d’autres pathologies ou terrains favorisant la propagation de la maladie”, soit quasiment le même mode d’emploi que pour le coronavirus.

Parallèlement, les actions menées par le ministère de la Santé semblaient en dissonance avec sa communication. En témoignent les commandes de Tamiflu, médicament administré lors de l’apparition des symptômes grippaux. En temps normal, la consommation annuelle de cet antiviral au Maroc s’élève à 1000 boîtes. Or, deux commandes de 1000 et 15.000 boîtes avaient été passées à deux jours d’écart.

Dix ans plus tôt, en 2009, 376 cas de personnes touchées par la grippe A/H1N1 avaient été recensées par le ministère de la Santé, alors dirigé par l’Istiqlalienne Yasmina Baddou. Pour faire face à l’épidémie, cette dernière avait ordonné l’achat de 16 millions de vaccins. Une commande qui avait fait scandale lorsque, en 2012, la Cour des comptes a reproché au département de Yasmina Baddou d’avoir importé ces vaccins alors que les données épidémiologiques ne le justifiaient pas.

Selon le rapport, il n’y avait pas de crédits prévus pour l’achat de tels vaccins. L’argent a donc été puisé sur une enveloppe extra-budgétaire de 640 millions de dirhams destinée au soutien du RAMED. Le montant annuel des deux marchés représentait près de 86% du budget de l’ensemble des programmes de santé publique concernant, entre autres, la maternité sans risque, la lutte contre les IST-Sida et le cancer. A titre de comparaison, la commande de Yasmina Baddou équivalait à 90% du budget médicaments des hôpitaux SEGMA (établissements gérés de manière autonome).

Les règles à observer pour lutter contre le coronavirus

1- Il est recommandé de se laver fréquemment les mains avec une solution hydro-alcoolique, disponible en pharmacie ou en grande surface, ou bien du savon, de façon à tuer les virus et germes présents.

2- Concernant l’hygiène respiratoire, il est recommandé de se couvrir le nez et la bouche avec un mouchoir en papier lors de quinte de toux ou d’éternuement. Par la suite, lavez-vous les mains avec une solution hydro-alcoolique ou à l’eau et au savon et jetez le mouchoir à la poubelle.

3- Evitez les contacts proches entre les personnes et maintenez une distance d’un mètre pour éviter toute inhalation éventuelle du virus. Dans l’absolu, pensez à vous laver les mains après tout contact avec un autre individu.

4- En cas de toux, de problèmes respiratoires ou de fièvre, consultez un médecin.

5- Si vous revenez d’un pays où le coronavirus est présent et que vous ressentez ces symptômes, contactez le 0801004747, numéro mis en place par le ministère de la Santé.

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