Mauvaise gestion à la CAF : une fuite révèle les rapports de force du football mondial (1/5)

En début de semaine, plusieurs médias ont eu accès à un rapport d’audit confidentiel du cabinet PwC, pointant une mauvaise gestion des finances de la Confédération africaine de football. Au-delà des informations communiquées sur les finances de la CAF, cette fuite est révélatrice des rapports de force dans le football mondial. 

Par et

Fouzi Lekjaa avec le patron de la FIFA, Gianni Infantino, et le boss de la CAF, Ahmad Ahmad, en 2017.
 Il aurait contribué à l’élection de ce dernier pour éjecter Issa Hayatou de la présidence de l’instance africaine. Crédit: Stringer/AFP

 

Enquête initialement publiée le 14 février 2020

La fuite d’un audit produit par PricewaterhouseCoopers (PwC) pour le compte de la Confédération africaine de football (CAF) pourrait paraître anodine dans une année footballistique où l’attention de la presse sportive mondiale est essentiellement tournée vers le Championnat d’Europe des Nations de football et les Jeux Olympiques. Mais elle prend une tout autre importance au vu des fautes de gestion qui sont révélées par les experts de la filiale suisse du cabinet d’audit PwC.

Mauvaise tenue des comptes, transactions en cash, manque de suivi et absence de mise à jour de la base de données financière… Les exemples de non-respect des règles basiques de gestion financière d’une entreprise sont légion dans ce rapport d’audit dont TelQuel détient copie. Il n’y a qu’à lire les premiers points du rapport inclus dans le sommaire exécutif pour comprendre l’étendue des dégâts :

  • Les registres comptables de la CAF ne sont pas fiables et ne sont pas suffisamment crédibles en raison de plusieurs ajustements manuels dans JD Edwards (système comptable utilisé par la CAF, ndlr) sans narration et pièces justificatives. De ce fait, PwC ne peut exclure la possibilité que des ajustements frauduleux ou écritures frauduleuses dans le système comptable JD Edwards avant et/ou pendant l’examen puissent entraîner des anomalies dans les états financiers de la CAF.
  • Plusieurs signaux d’alarme, éléments potentiels de mauvaise gestion et d’abus de pouvoir ont été décelés dans des domaines clés des finances et des opérations de la CAF. Compte tenu de la gravité de certaines constatations et signaux d’alarme identifiés lors de la due diligence préliminaire, nous ne pouvons exclure la possibilité d’éventuelles irrégularités.
Extrait du rapport de l’audit réalisé par le cabinet PWC, dont TelQuel détient copie.

CAF en peine

Amateurisme, incompétence, malhonnêteté ? La question mérite d’être posée, surtout lorsqu’on sait que l’instance dirigée par le Malgache Ahmad Ahmad souffre de manque de financements.

Au mois de décembre, la Chambre internationale de commerce a rejeté une procédure d’urgence initiée par l’entreprise française Lagardère Sports à l’encontre de la CAF, suite à l’annulation unilatérale d’un contrat liant les deux parties par l’instance gouvernante du football panafricain. L’accord scellé par la filiale du groupe et la Confédération continentale, pour un montant d’un milliard de dollars, prévoyait la cession des droits télévisés et de sponsoring à l’agence spécialisée dans les droits marketing. Un litige judiciaire qui a directement impacté les fans de football africain. Car désormais, seul le géant qatari BeinSport, en raison de son statut de diffuseur mondial (et qui détient des sous-droits de diffusion pour le Moyen-Orient et les Amériques), peut retransmettre les rencontres organisées par la CAF.

Une situation qui risque de perdurer, car l’instance panafricaine n’est, pour le moment, pas autorisée à effectuer un nouvel appel d’offres pour l’acquisition de ses droits médias et sponsoring. Entre-temps, des millions de fans de football se retrouvent donc (officiellement) privés des matchs de leurs équipes favorites.

Des millions de fans de football ont été privés des matchs de leurs équipes favorites en raison du conflit entre Lagardère et la CAF. © Romain Lafabregue/AFP

On notera néanmoins que dans un communiqué publié ce 14 février 2020, la CAF explique avoir mis en place, avec l’aide de la FIFA, “une gestion intérimaire de la diffusion média et prestations techniques marketing pour la saison 2019-2020 de la CC (Coupe de la Confédération) et CL (Champions League africaine)”.

L’instance affirme également avoir entamé la “préparation des appels d’offres à partir de la saison 2020-2021”. Dans le même temps, d’autres droits télévisés, comme ceux pour les éliminatoires du Mondial 2022, semblent générer une faible attractivité. En témoigne la diffusion par les supports média de la FIFA des rencontres comptant pour le premier tour des éliminatoires du Mondial qatari, au mois de septembre.

Depuis le mois d’août 2019, et en vertu d’un accord scellé avec les 54 fédérations membres de la CAF, la FIFA est la gestionnaire des droits médias des rencontres qualificatives pour la Coupe du monde 2022. En novembre, l’organisation dirigée par Gianni Infantino lançait un appel d’offres pour les droits médias des rencontres comptant pour les deuxième et troisième tours de ces éliminatoires. Depuis la fermeture de ces appels d’offres, au début du mois de décembre, aucune communication n’a été faite sur le sujet, que ce soit par l’instance reine du football mondial ou par la CAF.

Hello FIFA my old friend

La fuite du rapport d’audit de PwC intervient dans un contexte où la FIFA est de plus en plus impliquée dans les affaires du football africain. Au-delà des liens supposés entre Ahmad Ahmad et Gianni Infantino précédant l’élection du Malgache à la tête de la CAF, l’implication de la FIFA dans les affaires de la Confédération africaine s’est matérialisée le 20 juin 2019.

Ce jour-là, l’instance gouvernante du football mondial annonce la nomination de sa secrétaire générale, l’ancienne diplomate sénégalaise Fatma Samoura, au poste de déléguée de la FIFA pour l’Afrique. Une décision annoncée deux semaines après l’arrestation, et la libération, quelques heures plus tard, du président de la CAF Ahmad Ahmad dans le cadre de l’enquête relative à l’affaire Tactical Steel.

La nomination de Fatma Samoura au poste de déléguée de la FIFA pour l’Afrique a été mal reçue dans le milieu du football. © Franck Fife/AFP

Une nomination mal reçue dans le monde du football, comme en témoigne une lettre adressée par le président de l’UEFA (l’instance dirigeante du football européen), Aleksander Ceferin, au président de la FIFA, Gianni Infantino. Une missive dont des éléments ont été fuités dans la presse, où le Slovène dénonçait le manque de clarté concernant les fonctions de Fatma Samoura au sein de la CAF et pointait l’absence “d’un écrit signifiant l’adhésion du comité exécutif de la CAF à cette décision”. “Jamais dans l’histoire de notre institution nous n’avons vu la FIFA nommer un secrétaire général pour diriger une confédération, même avec le consentement de celle-ci”, peut-on encore lire dans les extraits fuités de cette lettre rédigée par le président de l’UEFA.

Idem pour certains membres du Comité exécutif de la CAF (où siège le président de la Fédération royale marocaine de football, Fouzi Lekjaa), à en croire la BBC. Témoignage de l’hostilité envers Fatma Samoura, la plainte déposée par le désormais ex-président de la fédération libérienne de football, Musa Hassan Bility, devant le tribunal arbitral du sport (TAS), pour contester la décision prise, officiellement, conjointement par la FIFA et la CAF.

Au lendemain de l’enregistrement de cette plainte par le corps judiciaire spécialisé dans le sport, le 24 juillet, le Libérien était condamné à une suspension de 10 ans de toute activité liée au football et à une amende de 500.000 francs suisses par la FIFA pour “mauvaises gestions de fonds alloués par la FIFA et l’obtention d’avantages et conflit d’intérêts”, comme le rappelle le site spécialisé Josimarfootball. Aucune suite n’a été donnée à cette plainte.

C’est dans le cadre de sa mission auprès de la CAF que Fatma Samoura a employé les services de la filiale suisse de PwC. À noter que cette filiale du géant de l’audit est le commissaire aux comptes attitré de la FIFA. Pour rappel, la Sénégalaise s’est vue confier les tâches suivantes par la CAF et la FIFA :

  • La supervision de la gestion opérationnelle de la CAF, y compris les procédures administratives et de gouvernance ;
  • L’organisation efficace et professionnelle de toutes les compétitions de la CAF ;
  • La croissance et le développement du football dans tous les pays et régions de la CAF.

Fatma Samoura s’est vu accorder un mandat de six mois renouvelables, après approbation des deux instances, entamé le 1er août 2019. Lors d’une journée d’étude organisée par la CAF ce 1er février 2020 au Complexe Mohammed VI de football, l’organisation dirigeante du football africain a confirmé son intention de ne pas renouveler le mandat de la déléguée de la FIFA pour l’Afrique. Les premières fuites du rapport de PwC ont eu lieu près d’une dizaine de jours après cette annonce.

Une CAN dévalorisée

La journée d’étude organisée par la CAF au Complexe Mohammed VI de football a été marquée par la participation d’une grande figure du football mondial : le président de la FIFA, Gianni Infantino. À cette occasion, l’Italo-Suisse a présenté des suggestions qui, selon lui, permettront d’élever le niveau du football africain. Parmi elles, des mesures pour la professionnalisation des arbitres africains (contrats et salaires) ou encore une réévaluation de la périodicité de la Coupe d’Afrique des Nations qui passerait d’une édition tous les deux ans à une édition tous les quatre ans, selon la vision d’Infantino. Une proposition mal accueillie par les présidents de fédération du continent qui y percevaient une nouvelle tentative d’ingérence de la FIFA.

Le président de la FIFA, Gianni Infantino, souhaite que la CAN soit organisée tous les quatre ans. © Giuseppe Cacace /AFP)

Une réaction compréhensible tant elle va à l’encontre des projets de la CAF pour étendre l’aura du football africain. En effet, une coupe d’Afrique des Nations (CAN) moins fréquente ne permettrait pas de faire émerger de nouvelles nations du football, alors que l’instance reine du football africain vient tout juste d’approuver l’élargissement du nombre de participants à la compétition (passé de 16 à 24 lors de la CAN 2019).

Comme l’écrit le professeur en communication et spécialiste du football Chuka Onwuchemili, dans un article publié sur The Conversation, une CAN moins fréquente engendrerait un désintérêt “des sponsors qui cherchent généralement à avoir plus d’exposition pour leurs produits et leurs services, pas moins”.

Autre clé permettant de comprendre la frustration des dirigeants du football africain, le traitement de la CAN. C’est en raison de la pression générée par les clubs européens (et par extension par la FIFA), privés de leurs éléments africains durant le mois de janvier, que la CAF avait décidé de programmer le tournoi pendant l’été. Une décision qui a directement impacté l’édition 2019 de la compétition dont la majorité s’est déroulée sous le soleil de plomb de l’été égyptien.

Sauf qu’en décembre 2019, Gianni Infantino présente son tout nouveau projet qui vise à remplacer une Coupe des confédérations (compétition rassemblant les champions continentaux, le champion du monde et le pays organisateur de la prochaine édition de la Coupe du monde) suscitant peu d’engouement chez les professionnels du football ainsi que les supporters.

Le président de la FIFA décide de donner une nouvelle vie à la Coupe du monde des clubs (compétition organisée par la FIFA et à laquelle participent les clubs ayant remporté les compétitions continentales) en élargissant le nombre de participants qui passe de 7 à 24. Un format qui permettrait d’améliorer l’attractivité de cette compétition FIFA grâce à l’intérêt généré par les grands clubs, européens notamment. La première édition de la compétition doit, selon les plans de Gianni Infantino, se tenir à l’été 2021 en Chine. Un programme en conflit direct avec celui de la CAN, ce qui a poussé la CAF à réinstituer la compétition en hiver.

La CAF, outil de contrôle du football mondial?

Lors de la journée d’étude organisée par la CAF, le président de la FIFA a également suggéré la création d’une Super ligue africaine de football semi-fermée (20 clubs sélectionnés d’office, d’autres soumis à un processus de qualification). Une proposition qui, si elle était acceptée, empêcherait l’émergence de nouveaux clubs à l’échelle continentale et réduirait considérablement l’influence des championnats nationaux. Sur le papier, cette Super ligue permettrait “d’élever le niveau des clubs africains qui seraient capables d’attirer des figures reconnaissables du football africain”, signale The Conversation, qui pointe également le fait que la FIFA bénéficierait “d’un pouvoir d’attractivité plus élevé pour attirer des sponsors généreux”.

Les présidents de l’UEFA et du CONMEBOL sont en froid avec Gianni Infantino.

À terme, la création de cette nouvelle compétition permettrait de concurrencer l’hégémonie footballistique de la Ligue des Champions européenne (organisée par l’UEFA) et de la Copa Libertadores (organisée par la confédération sud-africaine, la CONMEBOL). Et c’est là tout l’enjeu pour un Gianni Infantino qui semble vouloir donner de la valeur à la Coupe du monde des clubs, dans un contexte où la CONMEBOL et la FIFA semblent être en désaccord avec le patron du football mondial. En témoigne le renouvellement du protocole d’accord entre les deux confédérations qui prévoit notamment “la possibilité d’organiser des matchs intercontinentaux européens/sud-américains, pour une variété de groupes d’âge et pour les femmes et les hommes”. Une idée en conflit direct avec les plans de Gianni Infantino.

Comme le pointe le média spécialisé l’Équipe, “ce rapprochement entre Européens et Sud-Américains est surtout politique et dirigé contre la FIFA”. Ces derniers apprécient “assez peu l’interventionnisme de la Fédération internationale et de son président Gianni Infantino” ainsi que sa décision de relancer la Coupe du monde des clubs sans les avoir consultés au préalable, signale le média spécialisé.

C’est donc dans ce contexte qu’il faut analyser la fuite du rapport d’audit mené par PwC. Une fuite qui a l’avantage de fournir des informations sur la (mauvaise) gestion de la CAF, qui brasse chaque année des centaines de millions de dollars, mais permet également de comprendre les mouvements de plaques au niveau du football mondial.

Lire la suite de notre série :

Les détails de l’affaire Tactical Steel, révélés par le rapport PwC

Comment la CAF gère (mal) son argent