Qui (n’)a (pas) aimé “Joker” ? Comment le positionnement politique influence la réception d’une fiction

Véritable phénomène culturel au moment de sa sortie, le “Joker” de Todd Phillips a été couronné par deux Golden Globes et deux Oscars. Beau palmarès pour une œuvre aux perceptions multiples.

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Joaquim Phoenix a reçu un Oscar, le 9 février, pour sa prestation dans Joker. Crédit: Allociné

Lors de la cérémonie des Oscars, dimanche 9 février, Joaquin Phoenix a remporté l’oscar du meilleur acteur pour son rôle dans Joker, et la musique du film a également été récompensée. L’œuvre de Todd Phillips était en lice pour pas moins de onze statuettes.

Malgré un succès public et critique indéniable, le film a fait l’objet d’importantes polémiques, notamment aux États-Unis. Là où certains voient dans le film une critique sociale acerbe, d’autres parlent d’une fiction complaisante qui érige un “mass shooter” (tueur de masse) en héros.

En outre, certains privilégient une lecture politique du film, tandis que d’autres y discernent un récit davantage psychologique, voire intimiste, où le message politique n’est que secondaire.

Cette remarquable diversité dans les interprétations a piqué notre curiosité de chercheurs en psychologie. Nous avons mené une étude pour examiner dans quelle mesure le positionnement politique des spectatrices et spectateurs influençait, d’une part, l’appréciation du film (par exemple, par rapport aux personnes favorables au capitalisme, les personnes hostiles à celui-ci ont-elles en moyenne plus aimé le film ?), et d’autre part, la façon dont ils ont interprété le film (par exemple, les gens “de gauche” attribuent-ils au film un autre message que les gens “de droite” ?). Au passage, nous avons cherché à répertorier les différentes lectures du film au sein du public.

310 personnes de 16 à 70 ans qui avaient vu le film ont pris part à notre étude par questionnaire, diffusée sur les réseaux sociaux peu après sa sortie. La première partie du questionnaire sondait dans quelle mesure les participants (n’)avaient (pas) apprécié le film, s’ils étaient entrés en empathie avec le personnage principal, et quel(s) message(s) ils avaient perçu dans le film.

Dans un second temps, les participants rapportaient certaines de leurs attitudes politiques : positionnement sur le spectre gauche/droite, progressisme/conservatisme sur le terrain des valeurs, libéralisme économique, préoccupations écologiques, etc.

Nous avons examiné de manière exploratoire (c’est-à-dire que nous n’avions pas de prédictions formulées a priori) comment ces différents aspects étaient statistiquement associés les uns aux autres.

L’opinion politique des spectateurs affecte-t-elle leur appréciation du film ?

Nous n’avons observé dans nos données aucun lien direct entre les variables idéologiques et l’appréciation de Joker. En d’autres termes, le fait d’être plus ou moins de gauche ou de droite, libéral, écologiste… n’était pas lié au fait d’avoir plus ou moins aimé le film (une exception cependant : les personnes qui nourrissent la croyance que les médias mentent sur les événements majeurs semblent avoir davantage apprécié le film, ce dernier étant de fait porteur d’une critique des médias).

En revanche, des relations intéressantes existent entre l’idéologie politique et l’empathie éprouvée vis-à-vis d’Arthur Fleck (Joker). En effet, les participants nourrissant un sentiment anti-élite (par exemple, un sentiment de délitement moral de la classe dirigeante ou la croyance que les médias traditionnels mentent systématiquement sur les événements majeurs) rapportaient avoir éprouvé en moyenne davantage d’empathie pour le personnage ; ils comprenaient davantage ses motivations, sa vision du monde et ses états émotionnels.

Plus surprenant, les préoccupations écologiques étaient également associées à une empathie accrue pour Arthur Fleck. A contrario, les personnes qui tendaient à considérer que les inégalités font partie de l’ordre naturel des choses exprimaient une empathie moindre.

Ces données sont d’autant plus intéressantes que l’empathie ressentie pour les protagonistes d’un récit est intimement liée au plaisir de la fiction. De fait, dans notre échantillon, les personnes qui rapportaient avoir ressenti de l’empathie pour Arthur Fleck avaient une forte tendance à rapporter également un plus grand plaisir de visionnage. En conclusion, s’il n’y a pas de lien direct entre idéologie et appréciation du film, ce lien pourrait être indirect, et passer par l’empathie éprouvée à l’égard du personnage principal.

Des interprétations multiples et idéologiquement marquées

À la question “pensez-vous que Joker est porteur d’un message particulier ?”, seulement 52 participants sur 310 ont répondu par la négative. Conformément à nos attentes, l’analyse des 258 réponses restantes a mis en évidence une certaine diversité d’interprétations du film.

Une analyse statistique de l’ensemble des réponses révèle l’existence de trois thématiques récurrentes, distinctes mais liées : la violence (sociale et criminelle, la seconde répondant à la première), la responsabilité de la société dans la production des “monstres”, et la maladie mentale.

Les deux premières thématiques sont fortement associées, et semblent se distinguer essentiellement par le vocabulaire employé : la première mobilise un vocabulaire plus politisé (“social”, “riche”, “pauvre”, “politique”, “inégalités”, “lutte des classes”…) que la seconde (“société”, “monstre”, “créer”, “faible”, “humain”…).

La question de la maladie mentale se distingue davantage des deux autres et constitue la thématique centrale du film pour de nombreux répondants. À ce sujet, certains voient dans Joker une dénonciation du rejet de la différence, et de l’intolérance en général. D’autres insistent sur la dimension politique et sociale de la maladie mentale, insuffisamment reconnue et mal prise en charge dans nos sociétés (et en particulier dans la société américaine).

Outre cette approche globale et statistique du lexique employé par les répondants, un examen individuel des réponses révèle d’autres interprétations du film moins fréquentes, mais pas moins intéressantes. Certains participants expriment par exemple l’idée que l’intérêt du film réside dans son ambiguïté : la violence sociale y est effectivement dénoncée, mais le soulèvement qui y répond n’est pas vu comme constructif. Cela va à contre-courant d’autres interprétations qui voient dans ce film un appel à la révolution.

Plusieurs participants, par ailleurs, établissent un parallèle entre Joker et un leader populiste qui se servirait de la tension sociale comme tremplin pour enfin connaître la gloire tant désirée. D’autres rapportent avoir vu un film qui montre l’influence des traumatismes d’enfance sur les trajectoires individuelles. Enfin, plusieurs participants évoquent une critique des médias et de la société du spectacle en particulier…

Les analyses statistiques n’ont pas révélé de lien significatif entre ces différentes interprétations et les variables idéologiques mesurées. Reste que les interprétations sont variées et que nombre d’entre elles sont chargées politiquement.

Limites de l’enquête

Nos moyens limités ne nous ont pas permis de recruter des participants issus de toutes les sensibilités politiques ni de toutes les couches sociales (malgré une relative diversité dans les niveaux d’éducation rapportés). Notre échantillon étant biaisé et non représentatif, nous ne pouvons tirer aucune conclusion quant à la prévalence des différentes interprétations du film.

Par ailleurs, nous ne pouvons prétendre avoir fait le tour des interprétations existantes (aucun de nos participants, par exemple, n’a établi le parallèle avec les “mass shooters” évoqué en introduction). Toutefois, il est clair que la complexité du film et les multiples thèmes brassés par celui-ci constituent une porte ouverte à de nombreuses interprétations.

Ces dernières semblent bel et bien influencées par l’idéologie des spectateurs, qu’ils soient critiques professionnels ou non. À l’instar du personnage éponyme, Joker est somme toute un miroir tendu à la société.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Voici l’article original, signé Kenzo Nera, doctorant en psychologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles et Vincent Yzerbyt, professeur d’université. Texte relu et commenté par Axel Lange.

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