L'UNESCO somme le Maroc de revoir sa copie sur la transformation de Rabat

L'UNESCO somme le Maroc de revoir sa copie sur la transformation de Rabat

Inscrite au patrimoine mondial de l’humanité, la capitale connaît un important lifting dans le cadre du projet “Rabat, ville lumière et capitale culturelle”. De quoi agacer l’UNESCO qui a fait part de ses regrets de ne pas avoir été suffisamment consultée sur ces vastes chantiers, jugeant deux d’entre eux “agressifs”.

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L'UNESCO demande une “étude d’impact” visuel et paysager des projets en cours, dont ceux concernant la vallée du Bouregreg. Crédit: Rachid Tniouni/TELQUEL

Et si l’UNESCO coupait l’herbe sous le pied aux aspirations d’essor de Rabat ? C’est ce que semble indiquer en substance un récent article de l’agence espagnole EFE dans lequel l’institution des Nations unies semble reprocher à la capitale marocaine de vouloir aller plus vite que la musique. Et d’une bien mauvaise façon.

Pour l’agence de presse espagnole, “les autorités ne semblent pas avoir pris en compte le fait qu’après avoir déclaré Rabat patrimoine de l’humanité en 2012, elles ont des comptes à rendre à l’UNESCO, comme la communication préalable des grands projets urbains prévus pour la ville, promue capitale de la culture”.

En ligne de mire, “les détails” de certains grands projets d’urbanisation qui, d’après le Comité du patrimoine mondial, “n’ont pas été soumis à l’avance pour examen par l’ICOMOS [Conseil international des monuments et des sites]”. Des “regrets” répétés par l’UNESCO, notamment cristallisés sur deux projets jugés “agressifs” : l’extension de la gare de Rabat-ville et l’édification de la tour Mohammed-VI, symbole de l’essor économique de la vallée Bouregreg.

Remontrances et ultimatum

De la façade littorale au pied du barrage Sidi Mohammed Ben Abdallah, les deux villes jumelles, Rabat et Salé, si souvent opposées, ont entamé leur mue, ensemble, en suivant une tendance mondiale actuelle : la reconquête des fronts d’eau. Moins de cinq ans plus tard, les premières pierres étaient posées à ce chantier colossal qui a vu depuis s’ériger rocades, ligne de tramway, ponts d’envergure, marina ou encore un grand théâtre national. Au total, l’aménagement couvre plus de 6000 hectares, et ce rien que pour la vallée du Bouregreg. Depuis, les travaux ont pris du retard, connu un déséquilibre financier, bien que le projet soit estimé livrable à l’horizon 2026.

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Une partie de la mutation qui contrarie l’UNESCO. A la demande du Centre du patrimoine mondial, le Maroc a soumis, le 22 février 2019, un rapport sur l’état de conservation du projet “Rabat, ville lumière et capitale culturelle du Maroc”, lancé en 2014. Un rendu qui a nécessité au préalable, les 2 et 5 mai 2018, la visite d’une mission conjointe du Centre du patrimoine mondial, de l’ICOMOS et de l’ICCROM (Centre international d’études pour la conservation et la restauration des biens culturels) sur les lieux, mais aussi le rendu descriptif des principaux éléments de ces grands projets.

Ils restent incomplets aux yeux de la mission d’évaluation : “Les projets sont décrits comme conformes au cadre de planification fourni au moment de l’inscription, mais des évaluations d’impact sur le patrimoine (EIP) formelles n’ont pas été réalisées pour garantir que les projets satisfont non seulement aux contraintes de planification mais également à l’inscription au patrimoine mondial en ce qui concerne le respect de la valeur universelle exceptionnelle du bien.”

En juillet dernier, le gouvernement a reçu une lettre de la part du comité du patrimoine mondial de l’UNESCO. Celle-ci a été rédigée en des “termes inhabituellement durs”, explique EFE. Dans ce sens, l’instance a donné au gouvernement jusqu’au 1er février 2020 pour réaliser une “étude d’impact” de ces projets, avec un accent particulier sur l’impact visuel et paysager qu’ils représentent. Un rapport actualisé sur l’état de conservation du bien, qui devra comprendre une étude du profil de la Vallée du Bouregreg, mais aussi des maquettes 3D ou physiques sur les volumes et cadres des mutations amorcées.

Une politique agressive d’urbanisation pour entrer dans le Maroc de demain ?

Un recadrage net aux ambitions portées par le projet “Rabat, ville lumière”. Selon des sources consultées par EFE, “la lettre a fait l’effet d’une bombe dans les hautes sphères”, ajoutant que plusieurs experts connaissant l’affaire en ont été informés. Au cœur des crispations, l’extension de la gare ferroviaire Rabat-ville et l’édification de la tour Mohammed-VI. Deux gros chantiers menés par l’agglomération qui risqueraient, pour l’un, de “défigurer” le centre historique, et pour l’autre de faire subir “l’impact visuel négatif potentiel d’une tour de 250 mètres de haut sur le bien”.

Des conséquences majeures sur l’attribution de l’étiquette patrimoine mondial de l’humanité accordée à la capitale marocaine en 2012, après une procédure et un cahier des charges drastiques, mais dont le label n’est pas sans conséquence en termes d’impact économique et touristique. En ce sens, la question du centre-ville de Rabat cristallise toutes les frustrations de la commission menée par l’UNESCO. Edifiée en 1912 sous protectorat français, la gare avait été appréciée pour sa “petite taille” et son “intégration” à une avenue qui a connu peu de changements significatifs en l’espace d’un siècle.

Pour l’instance, l’aménagement futur d’une galerie commerciale de verre et d’acier en son sein pose problème. Et notamment sa disproportion, tant elle est quatre fois plus grande que la gare elle-même, et son toit “en forme de boîte qui engloutira le bâtiment original de la gare”, explique EFE, mais aussi les murailles qui bordent l’édifice. “Le Comité du patrimoine mondial regrette qu’il n’ait été possible d’apporter que des modifications mineures au projet d’extension de la gare ferroviaire afin d’atténuer son impact sur les murailles de la ville”, mentionne le document de la mission.

Le roi a “lancé les travaux” en novembre 2018 de la tour Mohammed-VI que BMCE érigera sur 55 étages le long du Bouregreg, pour 4 milliards de dirhams. A force d’engager des milliards pour financer des méga-projets royaux, la BMCE a besoin d’une recapitalisation.Crédit: MAP

Des inquiétudes également portées sur le projet O Tower, ou tour Mohammed-VI, qualifié comme “la pièce maîtresse du plan sur la rive droite de la rivière”. Cette tour, dessinée par Rafael de la Hoz et avoisinant les 250 mètres, pensée pour être le bâtiment le plus haut d’Afrique et le symbole du Maroc de demain, suscite bien des inquiétudes “au niveau de son impact visuel”.

Dans le document de synthèse rédigé par la mission onusienne sur le patrimoine mondial, il est mentionné que la mission qui s’était rendue en mai 2018 avait proposé “de déplacer le projet ailleurs”. Une recommandation qui, comme souligné par EFE, avait déjà eu lieu à Vienne, Séville voire Saint-Pétersbourg. Seule cette dernière avait finalement accepté de déplacer le projet de tour Okhta à quelques kilomètres de son emplacement initial. Peu de chances que cette recommandation aboutisse tout de même, tant les fondations de la tour sont déjà en place, et son érection “plus qu’une question de mois”, d’après EFE.

 

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