Ahmed Reda Chami : "Il faut que l'on devienne un pays de citoyens anonymes"

Le président du Conseil économique, social et environnemental (CESE) a fait une longue intervention lors de la deuxième édition de l'université d'été de la CGEM. Nouveau modèle de développement, croissance, inclusivité des femmes… L’ancienne figure de l’USFP a appelé à un « changement de paradigme ».

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Le président du CESE, Ahmed Reda Chami. Crédit: Rachid Tniouni/TELQUEL

Au lendemain de sa sortie en faveur de la dépénalisation des relations sexuelles hors mariage, Ahmed Reda Chami a refait sensation pendant son intervention à la deuxième édition de l’université d’été de la CGEM. L’ancien représentant permanent du Maroc à l’Union européenne (UE) devait parler de l’entrepreneuriat comme « axe central de notre modèle de développement » . Son discours, prononcé le 14 septembre, est cependant allé au-delà de la thématique fixée par les organisateurs. « Le Maroc a des atouts parce qu’il ne faut pas être nihiliste et parce qu’il faut reconnaître ses forces. Le Maroc a fait beaucoup de choses sur les 20 dernières années et donc partant de ces deux points de force, on dit que le Maroc peut rêver et le Maroc se doit de réaliser une ambition », a d’abord souligné l’ancien ambassadeur du Maroc à l’Union européenne (UE).

Pour atteindre cette ambition, « il faut construire un modèle de développement dynamique qui assure une croissance forte, inclusive, durable, qui garantit l’égalité des chances, favorise l’épanouissement de l’individu et renforce ses capacités au sein d’une société prospère solidaire et centrée sur les citoyens », a-t-il plaidé appelant à un « changement de paradigmes ». Ahmed Reda Chami a ensuite dressé un « tableau de la situation actuelle » du Maroc.

« La croissance ne suffit plus »

Selon lui, « la croissance, qui a été bon an mal an de 3,3% entre 2012 et 2018 » n’est pas « suffisante ». « Quand on était au gouvernement, on s’enorgueillissait d’avoir un nouveau palier de 4%… nous sommes redescendus à 3%. Même l’intensité de l’emploi par rapport à la croissance a régressé. Pour chaque point de croissance, 38.000 emplois étaient créés dans les années 2000. Aujourd’hui, nous sommes descendus à 15.000 emplois par point de croissance. La croissance ne suffit plus par elle-même à créer de l’emploi qui va permettre aux jeunes de construire par le travail un avenir certain », a-t-il déploré.

Dans son discours, l’ancien ministre a également abordé la question de l’inclusivité des femmes. « Mesdames, vous le savez, on vous aime, mais on ne vous voit pas assez. Pour diverses raisons, le taux d’activité de la femme est de 22,3%. Le taux d’emploi est encore plus bas. Le taux d’activité au Maroc est de 46%. Ce n’est pas possible de développer un pays émergeant avec 46%, car on ne peut pas faire du développement avec la moitié de la force de travail qui est exclue », a-t-il relevé.

Sur « l’égalité des chances », Ahmed Reda Chami a estimé que l’ascenseur social ne fonctionnait pas. « Nous sommes tous des privilégiés dans cette salle! », a-t-il reconnu, indiquant que « le pourcentage des cadres supérieurs dont les parents sont agriculteurs est de 3,2% seulement » et que « ce pourcentage est de 6,8% pour les cadres issus de famille d’ouvriers ».

« Double taxation »

Le président du CESE a également parlé des services publics « dans lesquels nous ne sommes pas bons malgré les efforts ». Pour lui, le citoyen est aujourd’hui victime d’une « double taxation ». « Ce dernier paie à travers l’impôt le service public, et il le repaie directement aux écoles privées ou à la santé privée », a-t-il regretté.

Ahmed Reda Chami n’a pas mâché ses mots non plus concernant le « volet durabilité ». « Je vais vous parler juste de l’eau. Les experts mettent le niveau de la pénurie à 1.000 m3 par habitant et par an, nous en sommes à moins de 600 m3 par habitant par an et nous continuons dans nos villes à voir de l’arrosage de gazon avec de l’eau potable… Tout est dit », a-t-il lancé.

Le président du CESE s’est ensuite « interrogé sur les faiblesses structurelles qui expliquent ces constats soulevés », en l’occurrence : « la femme, le monde rural, les politiques des passe-droits, le climat des affaires et la gouvernance au niveau des politiques publiques ». Il a en outre fait savoir que son conseil a préparé un rapport sur le nouveau modèle de développement qui sera remis à la commission dès qu’elle sera installée.

Ce rapport est centré, selon lui, sur « quatre grandes catégories » et 180 actions. Ahmed Reda Chami a également donné « quelques exemples d’actions concrètes proposées » dans le rapport. Parmi elles,  « la suppression ou la réduction à minima, sur trois ans, de l’interaction entre le citoyen et l’administration et entre l’entreprise et l’administration » ou encore « l’établissement d’une liste de toutes les autorisations existantes et la suppression de 90% de ces autorisations en les remplaçant par des cahiers de charges ».

Le président du CESE a enfin donné sa définition pour « le Maroc de demain ». « Je dirai qu’il doit être le Maroc du citoyen anonyme. Il faut que l’on devienne un pays de citoyens anonymes. Cela veut dire que nous avons donné la possibilité à tout citoyen de renforcer ses capacités, que tout citoyen a été formé, qu’on lui a donné les moyens de s’exprimer que ce soit au niveau culturel, social ou économique, qu’il a été accompagné pour devenir entrepreneur et créer de la richesse. Et c’est la somme de toutes les richesses de tous ces citoyens anonymes qui font la force d’un pays », a-t-il plaidé.

Et de conclure « C’est de ce changement de paradigme dont je parle. C’est bien d’avoir des champions nationaux ou des acteurs connus, mais il faut qu’il y ait beaucoup plus d’entrepreneurs et de citoyens anonymes dans tous les secteurs de la société marocaine ».

 

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