À la Grande piscine de Rabat, les estivants goûtent aux vacances à domicile

À la Grande piscine de Rabat, les estivants goûtent aux vacances à domicile

Depuis son inauguration au début de l'été, la Grande piscine de Rabat est prise d'assaut par les estivants. Pour beaucoup, c'est une opportunité inespérée de s'accorder une journée de vacances et de loisir. Reportage, les pieds dans l'eau.

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Un maître nageur discute avec un baigneur à la Grande piscine de Rabat Crédit: Yassine Toumi

Il a sa place au paradis, celui qui a construit cette piscine”, clame Ahmed, le sourire jusqu’aux oreilles, tandis qu’il prend un virage à droite. Depuis plusieurs semaines, la nouvelle Grande piscine municipale de Rabat est le sujet de discussion favori des chauffeurs de taxi comme Ahmed. “Surtout, ça nous permet d’emmener nos enfants se baigner et s’aérer un peu”, poursuit-il.

La ruée vers l’eau

Bien avant l’inauguration officielle début juillet, des dizaines de personnes avaient enjambé les barrières de sécurité pour se jeter à l’eau avant tout le monde. Depuis, la piscine ne désemplit pas. Des foules d’estivants originaires de Rabat ou des villes voisines se ruent quotidiennement vers le bassin géant situé à Yaacoub Mansour, un quartier populaire de la capitale. 

Du haut de la corniche où elle a été creusée à flanc de falaise, la grande piscine apparaît. C’est une ruche au bord de l’océan, grouillant de monde, et d’où montent les sifflets stridents des maîtres nageurs. Des panneaux “interdit de stationner” ont été disposés le long de la route côtière. “ Les automobilistes s’arrêtaient pour prendre des photos et créaient des embouteillages”, explique un policier posté à cet endroit.

Le ministère de la Jeunesse et des Sports, qui gère l’infrastructure, avait initialement décidé de rendre la piscine totalement gratuite. Mais l’affluence massive des premiers jours s’est vite révélée incontrôlable. Un droit d’entrée de 10 dirhams, transat compris, a finalement été instauré pour filtrer le flux des visiteurs. Pas de quoi décourager une bonne partie d’entre eux. Ouverte de 10 heures à 20 heures, la piscine a accueilli environ 277.000 personnes à ce jour, selon les chiffres du ministère.

L’excitation est palpable autour de la cabane triangulaire qui fait office de guichet. Les estivants arrivent équipés de serviettes de bain, de sacs de provisions, et de chaises pliantes. Beaucoup sont venus en famille, parfois en compagnie de bébés et de personnes âgées. 

Quelques-uns semblent peu habitués aux sorties. Une femme en djellaba défraîchie surgit, un fichu noué sur la tête, traînant derrière elle une adolescente récalcitrante. La jeune fille est secouée d’un rire nerveux qu’elle a du mal à contenir. À travers la vitre de plexiglas, la dame au fichu tend au guichetier un billet de 20 dirhams plié en quatre et lève deux doigts. Elle s’empare ensuite des deux sésames glissés sur le comptoir et, sans prononcer un mot, d’une démarche pesante disparaît derrière les contrôleurs, suivie des gloussements de l’adolescente. 

 

Dès l’inauguration, la piscine a rencontré un large succès populaire Crédit: Yassine ToumiCrédit: Yassine Toumi

Une piscine n’est pas un lieu banal. Dans l’imaginaire collectif, ce bassin d’eau calme où l’on peut faire trempette sans risquer d’être piqué par une méduse ou malmené par les vagues est un symbole de réussite sociale. Immortalisée par l’âge d’or du cinéma américain, célébrée par le peintre californien David Hockney, la piscine c’est la mer sans les désagréments. Et chacun en veut sa part.

Dans les années 1980, la jeunesse dorée casablancaise se donnait rendez-vous dans les clubs privés de la Corniche aux noms exotiques (Hawaï, Tahiti…) et se prélassait en longueur d’après-midi dans des décors inspirés d’îles paradisiaques. Les happy few sirotaient des boissons fraîches au bord des grands bassins, allongés sur des transats, à l’ombre des parasols… Cultivée par les tour-opérateurs, cette esthétique de farniente chic s’est aujourd’hui imposée comme l’image des vacances idéales. La Grande piscine de Rabat a été conçue autour de cette image de club de vacances. 

Le royaume des familles

Sauf que transats et parasols ne sont pas ici les accessoires élégants d’une après-midi oisive. Ils font plutôt office de repaires familiaux, généralement gardés par des mamans peu enclines à la baignade. Leur rôle consiste essentiellement à surveiller les affaires, à préparer des sandwiches au thon ou au fromage, ou encore à s’accorder, la main sur le front, quelques minutes de sieste, qu’un petit garçon aux cheveux mouillés viendra interrompre en réclamant des biscuits.

Une clé du succès des clubs de vacances dans le monde réside dans leur autonomie de fonctionnement. Alors qu’une journée à la plage implique de préparer un pique-nique pour se restaurer, les stations de loisirs ont pensé à aménager sur place toutes les commodités pour encourager la consommation.

À Rabat, c’est pareil. Un bâtiment d’une centaine de mètres carrés abrite un snack/pizzeria, une boutique qui vend des chips, des sodas et loue des chaises en plastique. De plus, le centre dispose de vestiaires aménagés, de dizaines de postes de douche, d’une “clinique de piscine”, et même de quatre ambulances prêtes à porter les premiers secours.

Car ici la sécurité est partout. D’une surface de 27.000 m2, la grande piscine de Rabat est remplie d’eau de mer et offre quatre niveaux de profondeur pour s’adapter à tous les âges. Avec un bataillon de 140 maîtres nageurs en t-shirt jaune postés à tous les coins du bassin, guettant depuis des abris surélevés, dans l’eau parmi les nageurs, les risques de noyade sont réduits au minimum. 

Un bataillon de 140 maîtres nageurs en t-shirt jaune a été posté à tous les coins du plan d’eauCrédit: Yassine Toumi/ TelQuel

Une absence de danger qui donne à certains l’envie de jouer les casse-cous. Juste derrière l’enceinte de la piscine, un groupe d’adolescents frondeurs s’amuse à sauter dans un bras de mer, ceint par deux rochers noirs. À tour de rôle, les garçons exécutent des acrobaties périlleuses et retombent au milieu des vagues sous les acclamations du public. Enthousiasmé par le spectacle, un employé municipal se lâche : “ Ça, c’est de la baignade ! Ne montez pas à la piscine surtout, c’est un truc de bourgeois”.

Une mère et ses enfants quittant un bassin  Crédit: Yassine ToumiCrédit: Yassine Toumi

Sur la terre ferme, la sérénité règne aussi. Ceci grâce aux 60 agents de sécurité qui ratissent le périmètre en polo rouge et aux policiers qui multiplient les rondes. Sans compter ceux qui patrouillent sur la voie routière aux abords de l’établissement, le dispositif est propre à dissuader tout larcin ou début de conflit. 

Sur les plages du royaume, porter un maillot de bain peut valoir à une femme des commentaires agressifs de la part d’hommes – ou de femmes – qui jugent ce vêtement impudique. À cause de ces tensions qui dégénèrent parfois en altercations sur le sable, de plus en plus de femmes aujourd’hui renoncent à fréquenter les plages publiques.

Club de vacances

Ce problème a été également pris en compte. Une pancarte située à l’entrée du bassin indique que le port du maillot de bain est “ obligatoire” pour les femmes. Cependant, beaucoup de jeunes filles enfilent encore un short par-dessus leur maillot. Peut-être une façon de couper la poire en deux, alors que d’autres, plus âgées, plongent dans l’eau tout habillées, en jeans ou en survêtement de sport.  

Totalement mixte, la grande piscine ressemble à un laboratoire du mélange des genres, dans une société encore très marquée par la séparation des sexes. Un lieu l’illustre bien : la piste de danse. Installé devant une immense bâche aux couleurs du drapeau marocain, un DJ fait pulser les tubes de l’été dans les haut-parleurs. Loin de toute surveillance parentale, filles et garçons laissent libre cours à leur envie et dansent côte à côte, sans que cela provoque un scandale.

En Europe, c’est un tableau banal. Au Maroc en revanche, une scène de danse mêlant filles et garçons dans un espace municipal a quelque chose de surprenant, tant elle va à rebours du code de conduite admis en société. Le volume redouble d’intensité, la troupe de fêtards agglutinés sur la piste de danse répond par des cris de joie et lève les bras au ciel. Visiblement ému, le DJ prend le micro : “Gloire à Dieu, le peuple n’a rien à apprendre, il sait comment s’amuser !”.

Dans un contexte économique morose, l’ouverture de la Grande piscine ressemble à une opportunité inespérée Crédit: Yassine ToumiCrédit: Yassine Toumi

Les parents qui emmènent leurs enfants se baigner à la Grande piscine sont-ils passés, du temps de leur jeunesse, devant les piscines privées à la mode dans les années 1980 ? Ont-ils désiré un jour goûter eux aussi au bonheur de s’allonger à l’ombre d’un parasol après une baignade rafraîchissante ? Comme Ahmed le chauffeur de taxi, on croise à Rabat des pères de famille tout aussi joyeux que les enfants qu’ils accompagnent.

Dans un contexte économique morose, l’ouverture grande de la Grande piscine ressemble à une opportunité inespérée. Celle qui permet aux parents d’offrir à leurs enfants une journée de loisirs à moindre coût et débarrassée des contraintes du voyage. Comme un club de vacances au bout de la rue.

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