Bullshit jobs et quête de sens : le ras-le-bol des cadres juniors

Bullshit jobs et quête de sens : le ras-le-bol des cadres juniors

Ils sont chefs de projet, consultants, analystes, ou chargés de communication. Ils ont deux choses en commun : un parcours académique impressionnant, et la conviction que leurs fonctions sont tout à fait inutiles, voire même nocives pour l’humanité. Autopsie du malaise des premiers de la classe devenus des salariés en quête de sens.

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Théorisés en 2018 par l’anthropologue anarchiste David Graeber, les “bullshit jobs” (jobs à la con) désignent une “forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence, bien qu’il se sente obligé pour honorer les termes de son contrat de faire croire qu’il n’en est rien”.

Les « jobs à la con » seraient, selon Graeber, un artifice de l’élite qui multiplierait les fonctions inutiles pour prouver sa légitimité. Un équivalent moderne des larbins utilisés dans le système féodal au Moyen-âge. Théorie de complot sordide ou crise dans le monde du travail ? Nous sommes partis à la rencontre des personnes exerçant ces métiers.

Ambiguïté des missions et surqualification des candidats

Les employés exerçant des “bullshit jobs” sont, dans la majorité des cas, des diplômés de formations ultra-sélectives. Ils sont souvent issus d’écoles de commerce ou d’autres prestigieux instituts. Ils occupent des postes dont l’intitulé suggère un degré important de responsabilité au sein de l’entreprise. Dans les faits, leur impact sur les décisions est quasi nul.

Je dois faire des tâches qui ne méritent même pas 10% de mon énergie, et sur lesquelles je dépense bien plus à cause d’une pression et d’un stress incroyable exercés par la hiérarchie. Je suis en même temps chargé de régler les petits incidents comme je suis censé jouer le rôle d’intermédiaire entre les différentes parties prenantes d’un projet”, raconte Anis*, chargé de programmes dans une agence de coopération internationale.

Après un bachelor en sciences politiques, il est admis dans un prestigieux Institut d’études politiques (IEP) en France. Il choisit alors d’entamer sa carrière au sein d’une agence de coopération. A sa grande déception, le poste n’est en phase ni avec ses prérequis, ni avec ses ambitions professionnelles.

 “Ils demandent des profils surqualifiés pour des postes d’assistant, dans le sens photocopie et agrafeuse. En fin de compte, je n’ai pas forcément l’impression que mon travail a l’impact qu’il est censé avoir”.

Nour*, cheffe de projet éditorial dans une maison d’édition à Casablanca, a suivi des études dans une école de commerce privée de la métropole. Son master en entrepreneuriat et développement international en poche, avec une double diplomation en communication et Marketing digital, elle effectue une première expérience en agence de communication, puis en tant qu’autoentrepreneure.

Elle s’engage alors sur des missions ponctuelles. Au terme de sa première année de freelance, le bilan est négatif. Nour remet alors en question la pertinence de sa décision de se lancer dans l’autoentrepreneuriat. “J’ai dû faire face au fait que ça n’allait pas du tout et me résoudre à revenir vers le salariat”, confie-t-elle.

C’est donc à l’issue de cette première expérience  qu’elle intègre son nouveau poste. Passionnée par l’écriture et les livres, elle s’oriente vers le domaine de l’édition par soif de découverte et afin de se “garantir un revenu régulier, un contrat et une couverture maladie”.

Au bout de six mois, elle déchante, découvrant un travail “carré, monotone”, et qui ne lui offre “pas une grande marge de manœuvre”. “A ce moment-là, je commence à me dire que c’est une perte dans les deux sens. C’est une perte pour moi, car je n’ai pas l’impression d’exploiter tout mon potentiel et une perte pour mon entreprise,  car je ne m’investis pas à 100% ,et je n’amortis pas mon salaire”, regrette Nour.

Sentiment d’inutilité et quête de sens

Même si Nour et Anis estiment être dans le confort grâce à un revenu satisfaisant et une situation stable, ils considèrent leur situation dans leurs entreprises respectives comme dénuée de sens et pensent qu’elle résulte d’une mauvaise gestion managériale.

Tous deux passent leur journée à servir d’intermédiaires en répondant à des mails, et à bricoler des solutions pour des problèmes ne relevant pas forcément des tâches qui leur incombent. Ils pensent alors – à des degrés variables – qu’ils ne sont pas forcément indispensables et qu’ils pourraient être remplacés sans que le bon déroulé du travail soit forcément impacté.

Nour et Anis sont alors selon la classification établie par Graeber à la fois des “duct tapers” (rafistoleurs) et des “box tickers” (des boulots case à cocher). Il leur est demandé de colmater en permanence les défauts d’une structure inefficace, et leur présence au sein de l’entreprise permet à celle-ci de dire qu’elle fait quelque chose qu’elle ne fait pas réellement.

“Je peux toucher à tout, sans pour autant être experte dans quoi que ce soit. Je ne trouve pas forcément de sens à mon boulot. Je pense qu’ils sont satisfaits parce qu’il y a une personne qui peut tout faire. Ils savent que je suis surqualifiée et que peu importent les lacunes à combler ou les tâches à réaliser, ce sera fait”, nous explique Nour.

Questionné sur le sentiment d’utilité, Anis a une réponse plus nuancée : “L’utilité de ma fonction n’est pas liée au rendement de la boite pour laquelle je bosse, mais c’est plus au niveau du fonctionnement interne. Les responsables ne maîtrisent pas ce qu’ils font. Je suis un maillon efficace au sein d’une chaîne qui ne sert absolument à rien et par conséquent je n’ai pas d’utilité ou d’impact en dehors de cette chaîne”.

Ahmed a lui enchaîné les postes à responsabilité dans les multinationales. De contrôleur de gestion au sein d’une compagnie aérienne à analyste financier pour un géant du transport dans le Golfe, il envisage désormais de quitter une bonne fois pour toutes le monde de la finance. Pour lui, tous les jobs par lesquels il est passé sont des “bullshit jobs”. D’après lui, les actions au niveau du top management “ne sont pas le fruit d’une rationalité ou d’un engagement éthique quelconques, mais plutôt le résultat de jeux politiques internes menés à des fins de copinage. Je reçois régulièrement des directives de mes supérieurs hiérarchiques qui me demandent de manière directe et franche de faire en sorte que telle personne soit contente, même si ça me paraît illogique”.

Ahmed regrette que malgré les valeurs humaines revendiquées par son employeur qui se targue de faciliter les déplacements de millions de personnes, “la compétence des individus ne compte pas”. “ Ce qui est réellement pris en compte, c’est leur aptitude à influencer par tous les moyens – éthiques ou non – au sein de l’entreprise”, poursuit-il.

Violence spirituelle

Le sentiment de mal-être ressenti par les personnes exerçant des “bullshit jobs” répond dans le lexique de Graeber au nom de “violence spirituelle”. Selon lui, ce mal-être est lié à la conscience d’exercer un métier inutile. De manière générale, l’anthropologue considère que le salariat de la modernité a entraîné un sentiment de dépossession du temps et de la finalité des actions. Un sentiment qui est exacerbé lorsque l’utilité même du travail est remise en cause.

Le poids psychologique de devoir feindre la pertinence de ses tâches afin de conserver une source de revenus ainsi que la reconnaissance sociale liée au fait d’être un membre actif de la société constituent également un enjeu pour les personnes exerçant ces métiers.

Ghita*, étudiante dans une école de commerce, candidate idéale pour un “bullshit job”, redoute déjà de se retrouver dans cette posture. “En étant uniquement en stage et en discutant avec quelques-uns de mes amis de prépa ou de promo, on se rend compte du vide. Cela m’angoisse déjà et vraiment énormément de devoir produire des diaporamas à la chaîne dans le futur. Ce n’est pas tant le fait de ne rien faire que je redoute, mais plutôt le fait de trop en faire pour rien”.

Ghita confie que certains de ses camarades, également stagiaires, sont heureux d’assurer des revenus en passant de longues heures au bureau. Elle craint cependant que ces derniers finissent à un moment par perdre leurs repères, comme dans ces “histoires sur des personnes qui ont tout arrêté en finance pour ouvrir une pizzeria ou un shop écolo”, plaisante-t-elle.

Du privilège de tout plaquer

Il ne demeure pas moins vrai que dans un contexte de chômage massif des jeunes diplômés (17,1% en février 2019), plusieurs seraient ravis d’avoir un revenu stable même en exerçant un job inutile. Quitter un emploi qui n’est pas satisfaisant devient dans ce contexte, un acte réservé aux plus privilégiés, qui eux peuvent se passer d’un salaire le temps de trouver une autre issue.

“Je me dis que le meilleur choix serait peut-être de démissionner. Mais pour l’instant, je suis en position de confort par rapport à d’autres gens. Je suis quand même consciente que ce n’est pas la vie en rose”, reconnait Nour. Tiraillée entre son épanouissement personnel, la quête de la stabilité financière, et la tentation de tout plaquer pour privilégier son bien-être, la jeune femme a fait le choix pragmatique de préserver les acquis. Pour l’instant…

*Les prénoms ont été changés pour préserver l’anonymat des sources.

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