L'oasis de Taghjijt et ses palmiers dattiers sont-ils en danger ?

L'oasis de Taghjijt et ses palmiers dattiers sont-ils en danger ?

Suite à un projet d’assainissement lancé à l’occasion de la fête de trône fin juillet, les habitants de Taghjijt, une petite oasis à 200 kilomètres d’Agadir, craignent de voir leurs palmiers dattiers, principale source de revenus de la ville, partir en fumée. Pour la commune en revanche, la crainte est injustifiée. 

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Entrée de la petite ville de Taghjijt, qui abrite une oasis et des palmeraies. Crédit: Association Himaya

Les eaux usées de Taghjijt, une commune de 12.000 habitants de la région de Guelmim-Oued Noun située à 70 km de Guelmim, se déverseront-elles directement dans son oasis ? C’est ce qu’affirment les associations locales après le lancement d’un projet d’assainissement. L’objectif : installer des canaux, sortes d’égouts, pour les eaux usées de la commune, dirigées vers une station de traitement.

Développé en 2017 à la suite d’études sur la faisabilité du projet à Taghjijt, le plan d’assainissement repose sur un investissement estimé à 66 millions de dirhams. Mais il pourrait menacer la culture des palmiers dattiers, principale économie de la ville. Les palmeraies sont alimentées par le cours d’eau qui traverse l’oasis. Un écosystème sensible à la moindre perturbation selon les associations locales. Leurs lettres de protestations, envoyées à la commune depuis un an, n’ont pas été prises en compte. Les travaux ont débuté fin juillet, après le lancement du projet à l’occasion de la fête du trône. Pour le moment, le traitement des eaux usées est assuré uniquement par un grand nombre de fosses septiques.

“Le gouvernement a une responsabilité écologique et économique envers Taghjijt”

“Si les palmiers meurent, les habitants vont déserter l’oasis”

Ibrahim Mastour est un militant et un chercheur en sciences humaines basé à Taghjijt. Depuis quelques jours, il voit les premières pierres être déposées dans les rues de la ville par les entreprises en charge des travaux. Selon lui, les autorités n’ont pas assez communiqué autour du projet et surtout, ne se sont pas concertées avec les habitants. “Il faut absolument que cet assainissement soit en adéquation avec la singularité territoriale. Le gouvernement a une responsabilité écologique et économique envers Taghjijt”, explique-t-il.

Les associations locales ne s’inquiètent pas de la construction des canaux, qui sont bienvenus pour purifier l’eau de la ville, mais s’alarment de l’implantation de la station de traitement. “Elle sera trop proche des populations et de l’oasis. Avec la chaleur, les courants d’airs frais de la zone et l’ensoleillement, il y a de grands risques de pollution, de développement de maladies et d’insectes”, reprend-il.

Selon Ibrahim Mastour, le seul enjeu est de garder l’oasis vivante. Une dizaine d’associations prévoit de se réunir après l’Aïd. “On réfléchit même à aller jusqu’au tribunal pour entamer une lutte légale”, menace-t-il. Cette oasis ressemble à de nombreuses autres dans le Sud. Ici, les populations sont surnommées “les gens d’octobre”, mois pendant lequel les dattes sont récoltées. “Les eaux usées ne sont pas la seule menace ici. Les populations sont modestes et le système social est très rudimentaire, nous avons beaucoup de problèmes de santé”, explique le chercheur et militant.

#تغجيجت_واحة_تحتضرتغجيجـت_واحــة_ تحتضربالرغم من صمُودها في وجه تقلبات المناخ ومقاومتها لجدب الأرض وفيض السماء،…

Publiée par ‎حماية المال العام بالمغرب‎ sur Lundi 29 juillet 2019

Lahcen Sahraoui, un militant du Centre Al Joudour pour l’information, précise que le cours d’eau est une “source de vie” pour les quelque 12 000 habitants de l’oasis. “On est tous d’accord sur l’importance des projets d’assainissements, mais il faut qu’ils soient bien organisés.” Selon lui, la fragilité de l’environnement, des palmeraies et de l’économie locale n’est jamais prise en compte dans les projets d’aménagements dans le Sud, en particulier à Taghjijt. “Si les palmiers meurent, les habitants vont déserter l’oasis”, affirme Sahraoui. L’immigration vers les grandes villes comme Agadir ou Guemim est déjà très importante.

Une station de traitement au cœur du débat 

Selon les deux militants et les associations qui se mobilisent en ville contre ce projet, la station de traitement des eaux usées serait implantée trop proche des habitations. Ils estiment son implantation à une distance insuffisante de 300 à 500 mètres des habitations. Les normes de l’Office National de l’Electricité et de l’Eau Potable (ONEE), mentionnent trois kilomètres minimum.

Mais la commune de Taghjijt dément et affirme respecter les normes imposées par l’ONEE. “Le seul risque est celui de l’odeur et peut-être du développement de quelques insectes. Mais la station sera loin des palmeraies, plus de 2 kilomètres, donc en dehors de la limite urbaine”, affirme Andelkassem Akbil, conseiller à la commune. Il n’y aurait que deux maisons à côté de la future station. “La procédure est très claire, il y a une distance minimum, donc on l’applique”, affirme-t-il. Selon lui, l’objectif sur le long terme est un accès complet à l’eau potable en ville, ce qui n’est pas le cas à présent.

Son ancien collègue, Lahcen Oulmahjoub, président de la commune entre 2009 à 2015, soutient également le projet, qu’il juge indispensable pour Taghjijt. “Avec le wali de la région, nous recherchons des fonds depuis 2008 pour l’assainissement. Cela va éradiquer la pollution.” Lahcen Oulmahjoub affirme que les associations tentent de créer une polémique autour du sujet mais qu’il faudrait “laisser la politique hors de ce projet, puisqu’il va grandement avantager la commune.” Validé par le Conseil du gouvernement en juin 2017, le projet s’inscrit dans la “stratégie régionale de l’environnement et du développement durable de la région Guelmim-Oued Noun.” Les travaux devront durer environ un an et demi, avant l’ouverture des canaux et de la station de traitement des eaux usées.

La crainte d’une contamination de l’oasis et des dattes de la région, avec ses 140.000 palmiers dattier et ses 1.200 tonnes de marchandises, était déjà dans les esprits ces dernières années. En octobre 2018, des rumeurs sur une possible infection des dattes de Taghjijt avait été éteinte par des analyses de l’ONSSA. Selon les associations, les palmiers dattiers sont très sensibles à la météo et les dernières récoltes ont déjà moins rapportées que les précédentes. De plus, l’oasis abrite de nombreuses espèces animales et végétales endémiques, “qui doivent être protégées”, conclut Ibrahim Mastour.

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