Discrimination capillaire : La révolte des cheveux crépus

Discrimination capillaire : La révolte des cheveux crépus

Des témoignages poignants de victimes de discrimination capillaire exposent la réalité de ce que beaucoup ne voient toujours pas comme une forme avérée de racisme.

Par

La discrimination capillaire fondée sur la texture des cheveux est une réalité à laquelle plusieurs Marocains font face chaque jour et qui contribuerait à la perpétuation d’une idéologie colonialiste des canons de beauté. Crédit: Lucas Macario/ Pexels

Au centième coup de brosse, le verdict tombe : les cheveux ne poussent pas égaux. La discrimination capillaire fondée sur la texture des cheveux est une réalité à laquelle plusieurs Marocains font face chaque jour et qui contribuerait à la perpétuation d’une idéologie colonialiste des canons de beauté.

On m’a offert une kératine pour avoir réussi le brevet de sixième”, raconte Leena. Cette jeune bachelière à la crinière bien fournie dit l’assumer aujourd’hui malgré les remarques qu’on lui lance toujours dans la rue. Si les complexes ont disparu, la discrimination demeure.

Le témoignage de Leena n’est pas un cas isolé, plusieurs jeunes femmes sont sujettes à ce racisme ordinaire qui se présente sous l’apparat de répliques bien attentionnées ou d’humour : “Tu es beaucoup plus jolie quand tu te lisses les cheveux”, “On arrive enfin à voir ton visage”, “Mchaâka !” (échevelée),  “Tu es la Shakira du Maroc”, “Tu sais, une brosse ça coûte juste 1 dirham”…

Défrisages à répétition à la maison

Salma, elle, raconte le souvenir de la fête de la rupture du jeûne de ses cinq ans, une occasion pour laquelle sa mère avait décidé de lui offrir une visite chez le coiffeur afin de dompter “la texture laide de ses cheveux”. Déjà, complexée par le besoin ressenti par ses proches de changer la nature de sa chevelure, elle se retrouve victime de ségrégation capillaire. L’enfant est mise dernière sur la liste de passage des clientes et doit laisser son tour à quelqu’un avec des cheveux plus lisses. La raison ? La texture de ses cheveux est jugée trop dure à traiter et ne doit pas retarder les autres clientes avec des chevelures plus raides.

Cela m’a donnée une idée claire de ce que je valais. A cause de mes cheveux, j’étais médiocre par rapport aux autres filles. Ma confiance en moi en a largement pâtit pendant des années”.

Plusieurs de ces filles, afin d’aplatir les frisottis sur leur crâne, ont tendance à avoir recours à des traitements chimiques extrêmes, voire même abrasifs. Ces cures capillaires aux résultats non permanents sont à renouveler de manière régulière afin de conserver un poil de cheval. Les dégâts subis par le cuir chevelu sont dans la majorité des cas difficilement récupérables. Leena en a d’ailleurs payé les frais après sa kératine : “Mes cheveux sont restés cassés et très abîmés pendant toute la période du collège”, déplore-t-elle.

Chaimae enfant métisse, a elle, hérité des cheveux de son père. Sa mère qui ne savait pas gérer la texture plus épaisse des cheveux crépus lui a infligé des défrisages à répétition depuis la puberté. Après avoir fait le choix d’interrompre les traitements, elle subit continuellement les invectives de ses proches.

Hasnaa, quant à elle, se souvient des odeurs de son enfance. Les relents sulfureux des produits chimiques, les mixtures à base d’oignons qui lui servaient de soin, les huiles parfumées qui collent à la nuque sont pour elle les marqueurs d’une époque qu’elle a vécu à rebrousse poils. Harcelée partout où elle va, elle choisit de porter le voile afin de cacher sa toison maudite. Mais le harcèlement persiste dans le cercle familial, elle pense alors au suicide.

“Je n’arrivais plus à vivre. Même après avoir choisi de me voiler, les personnes qui connaissaient la nature de mes cheveux comme mes cousins en profitaient pour tirer sur mon foulard afin de faire rire. J’étais une blague durant les rassemblements familiaux, un clown”, raconte-t-elle dans une capsule  partagée sur les réseaux sociaux qui provoque aussitôt un effet boule de neige.

Dans la section des commentaires, la parole se libère, des centaines de témoignages d’expériences similaires à la sienne sont publiés. Hasnaa se voit alors partagée entre le réconfort qu’elle ressent du soutien immense qu’elle reçoit en ligne et la perplexité d’être devenue le visage d’une lutte.

“Après la vidéo, j’ai choisi de m’éclipser. Je suis arrivée à la conclusion que le désamour des cheveux n’était pas forcément ce qui avait causé mon mal être, mais surtout la facilité avec laquelle les gens se permettent d’harceler la différence. Toute ma vie, ma famille m’a répétée qu’ils me faisaient faire des défrisages parce que j’étais complexée par mes cheveux. Mais la vérité c’est que si j’avais développé un complexe vis-à-vis de la forme de mon nez, on ne m’aurait jamais imposée la chirurgie esthétique et c’est là que réside toute la différence”.

A l’école, “il faut les lisser”

“On ne te dit pas de ne pas les lâcher, tu peux le faire comme toutes les autres filles, mais il faut les lisser.” C’est ce qu’on a dit à Leena avant de la renvoyer de son école. “Je trouve cela scandaleux et discriminatoire”, commente-t-elle. Indignée d’être exclue en raison d’une nature de cheveux qu’elle n’a pas choisi, elle change d’établissement sans pour autant porter plainte.

Ce genre de remarques dans le milieu scolaire n’est pas aussi rare qu’on l’espérerait. Chaimae, étudiante à Beni Mellal se remémore “J’avais un prof qui se moquait de moi à chaque fois que je prenais la parole. Il disait en s’esclaffant de rire : ‘On va voir ce que cet échevelée a à dire’. Je crois que je n’oublierai jamais la profondeur de cette humiliation”

Nappy ou la révolte des bouclettes

A l’instar du mouvement Nappy (expression anglophone qui veut dire dire crépus, revisitée en contractant deux mots : “natural” et “happy”, naturel et heureux) qui encourage l’acceptation et l’appréciation des cheveux au naturel pour les populations afro-descendantes, le mouvement “Hrach is beautiful”  (le texturée est beau) souhaite célébrer la beauté des cheveux « Hrach » (texturés) chez la population nord-africaine.

Lancé en 2018, l’ambition du mouvement est “de devenir une structure qui permet la réappropriation de la beauté du cheveux hrach et de se solidifier à travers des projets importants. Notamment, un documentaire et une exposition de photos”, explique à TelQuel Yassine Alamy, son fondateur .

Lui aussi, a souffert de discrimination capillaire. Avant d’inspirer les autres à trouver de la beauté dans leur nature de cheveux, il cachait les siens sous des bonnets ou les coupait à l’apparition des premières boucles. “Ce qui a été le plus difficile ce sont les insultes pendant tout le primaire et le collège… c’est seulement à l’université, à travers de nouvelles rencontres et des lectures sur la réappropriation de la beauté que j’ai pu dépasser le traumatisme que j’avais développé vis-à-vis de me cheveux”.

La colonisation et le rejet de l’identité africaine

Selon lui, la discrimination capillaire – qu’elle soit liée au contexte maghrébin ou européen – est clairement raciste:  “le rejet des populations immigrées, des cheveux, en plus de la couleur de peau, de la religion, de la culture est raciste. A travers le rejet du cheveux frisé, il y a aussi ce rejet de notre africanité et bien entendu une négro-phobie qui est prégnante en Afrique du Nord.”

Des propos confirmés par Lamyâa Achary, féministe, doctorante en sciences sociales: “Il faudra d’abord que la population maghrébine reconnaisse son africanité. Au Maghreb, les colonisations arabes et européennes ont engendré une sorte de répulsion identitaire. Une déconnexion avec les corps voire même une haine de soi. L’aliénation est alors imminente, preuve à l’appui tous les lissages que nos parents et grands-parents nous ont infligés depuis l’enfance. Colonialisme, néocolonialisme, colonialisme interne, propagande néolibérale de critères de beauté, patriarcat … et la liste est bien longue. Ce sont tous finalement des facteurs menant au racisme”.

Questionné sur l’influence de la colonisation sur l’uniformisation des canons de beauté, Yassine Alamy est sans équivoque.

“La colonisation si elle n’a pas joué un rôle primordial a eu une influence importante sur les critères de beauté en Afrique du Nord. Lorsque le colon est arrivé, il avait une volonté d’acculturation des populations et cela passait entres autres par le corps et, par extension, par les cheveux. A force d’avoir eu une influence importante, la colonisation a même laissé ses critères de beauté européens en Afrique du Nord. Jusqu’à aujourd’hui plus on est clairs de peau, plus on est blanc, plus on est beau. Les cheveux lisses sont alors un gage de beauté.”

Il insiste, sur le fait qu’ “il existe tout de même un fantasme oriental au Maghreb qui se traduit dans la volonté de ressembler à ce qu’on appelle ‘les arabes du Golfe ou du Moyen-Orient’ qui ont une certaine image du cheveux lisse et des traits fins, liée aux clips et chansons libanaises”.

Selon Lamyaâ Achary : “Nous vivons dans un monde où la colonisation a fait d’énormes ravages sur nos perceptions, la colonisation a généré une neutralité de critère de ce qu’est un être humain. Ce que j’entends par ça, c’est la création de repères devenu une norme, entre autre la blancheur de peau, les cheveux lisses, les yeux verts/bleus. Cette norme est devenue un critère de beauté par excellence. Normes renforcées par ailleurs par le cinéma hollywoodien depuis ses débuts. Se rajoute à cela une hyper-sexualisation des corps des femmes, la femme blanche aux cheveux lisses devient alors critère de beauté et de fantasme. J’ai le souvenir d’une publicité qui passait à la télévision marocaine, montrant une femme aux cheveux bouclés/crépus utiliser un produit de lissage, elle devient alors belle et tout le monde l’applaudit. Elle devient une femme désirée qui rentre dans les critères de beauté. Ce genre de “propagande blanche” engendre chez nous – peuple ayant été colonisé – une haine de soi, une dévalorisation de nos attributs, de ce que qu’on est et une fascination pour le colonisateur”.

En ce qui concerne l’interdiction des cheveux crépus dans les cadres scolaires et professionnel, la chercheuse est claire:

“Interdire les cheveux crépus/bouclés est une manière extrêmement violente de dire aux gens que leur nature ne convient pas, que leur code génétique n’est pas valide, n’est pas valable. Car il ne rentre pas dans le grand agenda de ce qu’est une norme dominante. Dès le moment où une forme de cheveux, une couleur de peau devient la norme qui valide ou invalide un être humain, on est clairement devant une violence inouïe du racisme.”

Réconcilier les Marocains et le Hrach

Selon Yassine Alamy, afin de réconcilier le Maroc avec les cheveux Hrach, il faut montrer que c’est un cheveu qui peut être beau. Qu’il y ait des role models ayant des cheveux Hrach. Ainsi qu’encourager une diversité capillaire plus forte à la télé qui serait beaucoup plus fidèle à la réalité capillaire marocaine.

Le témoignage de Chaimae confirme cela : “C’est en regardant les stars afro-américaines sur MTV que j’ai compris qu’il était possible de trouver de la beauté dans les frisotis, grâce à ça j’ai pu accepter mon physique”.

Dans le croisement des différents témoignages recueillis, un modèle se répète : le harcèlement au sein du cocon familial et de l’école, le recours aux défrisages et autres produits chimiques, puis finalement une émancipation du poids de l’avis des autres. Si ces personnes qui racontent leurs histoires ont réussi d’une manière ou d’une autre à s’accepter, qu’arrive-t-il à ceux qui, pour se protéger, se sont rendus tellement discrets, qu’ils ont oublié de posséder une voix ?

article suivant

Malgré le remaniement, les clashs entre PJD et RNI persistent

Engagez-vous à nos côtés, pour un journalisme indépendant et exigeant.
Abonnement 100% numérique.

Tout TelQuel en illimité

Accédez à tous nos articles sur
ordinateur, tablette et mobile.

Les alertes confidentielles

Recevez par mail, les informations
confidentielles, en avant-première.

Le magazine en numérique

Recevez le magazine TelQuel en format
numérique en avant première.

Abonnement 100% numérique, à partir de 10DH le premier mois, puis 49DH par mois.