Pédalage dans la semoule

Pédalage dans la semoule

Par Fatym Layachi

Régulièrement, tu trouves le moyen d’atterrir dans des plans complètement scabreux. Et la plupart du temps, tu le fais sans la moindre contrainte, tu fais ça toute seule comme une grande. Ce déjeuner du vendredi en est un exemple parfait. Tu es donc attablée en train d’attendre un couscous chez la belle-famille de la sœur de Zee.

Tu te demandes quel mécanisme mental saugrenu t’a fait dire oui à Zee quand elle t’a téléphoné lundi pour te proposer de te joindre à eux. Ça doit être son “après tout, toi aussi tu es la famille” qui a dû te toucher. Parce qu’à bien y réfléchir, ces gens-là, tu ne les connais pas du tout! Tu les as vus en caftans et costumes sombres il y a trois ans au mariage de la sœur de Zee.

Tout le monde était heureux, ça s’embrassait, ça se souriait, mais tu n’as pas particulièrement interagi avec eux et tu es absolument incapable de dire qui est qui aujourd’hui. Tu as soigné ton look. Tu as camouflé ton teint gris à coups de terracotta. Tu as ramassé tes cheveux. Et tu as mis cet adorable nouveau chemisier à soie et à fleurs que tu as acheté en soldes il y a deux jours. Tu le trouvais parfait pour paraître fraîche à un déjeuner familial.

C’était sans compter sur cette légère transparence et le regard, pas léger du tout par contre, d’un oncle et qui n’a même pas la courtoisie d’être discret. La maîtresse de maison est face à toi. Elle est polie, elle demande des nouvelles de ta petite famille. Elle a fait son tberguig, elle te situe parfaitement. Hamdoullah tout va très bien. Tu souris. Tu trouves que cette dame a un look étonnant. Elle a une espèce de foulard en mousseline sur la tête. Ce n’est pas exactement un voile au sens hijabeux du terme. On voit tout le haut de ses cheveux.

Tu ne sais pas ce qu’est censé exprimer ce morceau de tissu. Tu réalises que son foulard est porté comme les Iraniennes qui sont obligées de se voiler et qui dégagent le plus possible leur chevelure sans faire tomber ce voile que la loi leur impose. Sauf qu’on n’est pas du tout en Iran et que personne n’a obligé cette dame à quoi que ce soit. Tout en te resservant de la semoule, tu continues d’observer son accoutrement.

“Un petit cousin a mangé avec la main gauche, sa mère lui a tapé sur les doigts et lui a hurlé dessus”

Fatym Layachi

Si elle avait voulu se voiler, cacher ses atours et sa chevelure, tu aurais compris. Enfin bref, tu n’as pas le temps de te poser plus de questions, la discussion est en train de s’enflammer autour de la table. Un petit cousin a mangé avec la main gauche, sa mère lui a tapé sur les doigts et lui a hurlé dessus en lui rappelant que c’est un péché selon tu ne sais plus quel hadith. Bien évidemment, tu n’as pas commenté la réaction de la mère indignée.

Zee a levé les yeux au ciel. Et les autres se sont mis à débattre. Il y a celui qui a tapé du poing sur la table en affirmant qu’elle apprenait à son gosse “des conneries sans fondements”, celui qui a commencé à citer les écritures Saintes et celle qui s’est mise à rechercher la protection contre Satan à coups de “a3oudhou billah”. Les esprits s’échauffent encore plus que la sauce piquante. La discussion mélange spiritualité, mysticisme, charlatanisme et concepts étranges.

Chacun a l’air extrêmement convaincu par ses arguments. Personne ne s’écoute vraiment. C’est à celui qui prêchera le plus fort. Tu ne vois pas du tout comment ils pourraient se mettre d’accord. Tu trouves ça assez triste que les discussions sur la religion ne soient que rarement sereines. Finalement, tu te dis que si c’est aussi crispé, c’est que ce n’est pas vraiment clair dans les esprits. Et ça, à l’échelle d’un pays, c’est même potentiellement inquiétant.

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