Ihssane Toujgani, la chercheuse qui veut sauver les châtaigniers du Rif

Ihssane Toujgani, la chercheuse qui veut sauver les châtaigniers du Rif

Ihssane Toujgani, une chercheuse en biodiversité, a remporté la bourse du programme“L’homme et la biosphère” de l’UNESCO pour continuer ses recherches sur le rapport des villageois du Rif avec un arbre oublié au Maroc, le châtaignier.

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Ihssane Toujgani sur le terrain dans le Rif, entre les châtaigniers. Crédit : Mohamed Rida Derdabi

Le Maroc a une grande diversité floristique. Mais certains arbres ont été négligés en faveur de l’agriculture intensive”. Ingénieure agronome spécialisée dans le paysage, Ihsanne Toujgani, 30 ans, s’est reconvertie dans la recherche en entamant un doctorat à l’Université Abdel Malek Essaadi de Tétouan. Alors qu’elle se consacre à la réalisation d’une thèse sur la culture du châtaignier au Maroc, elle a décroché au mois de juin une bourse de l’UNESCO pour continuer ses recherches.

Le châtaignier a servi à nourrir les Marocains depuis la nuit des temps”, explique la chercheuse. Amoureuse des forêts et des montagnes du pays, la jeune femme se penche sur la relation des villageois du Rif avec le châtaignier, un arbre délaissé dont les fruits pourraient être exploités pour alimenter l’économie de la région. Ces arbres n’existent au Maroc que dans la réserve de la biosphère intercontinentale de la Méditerranée située à cheval entre le nord du Maroc et le sud de l’Espagne. Faute d’entretien ces dernières décennies, les spécimens de châtaignier se font rares.

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Un savoir qui se perd…

Pour Ihsanne Toujgani, il ne faut pas s’arrêter à la dimension scientifique, mais aussi étudier les répercussions sociales et économiques. “Je veux mettre en valeur les pratiques ancestrales qui se sont perdues. Avant, les agriculteurs transformaient les châtaignes en farine ou en bissara et conservaient ces produits longtemps”, explique la chercheuse. Mais à présent, les villageois vendent les fruits bruts, sans les transformer. Une brève saison suffit donc à vider leur stock, qu’ils cherchent à écouler à prix moindre, de 5 à 30 dirhams le kilo.

Pour documenter les pratiques ancestrales en voie de disparition, la chercheuse se rend régulièrement dans les villages. “Je vais dans les mosquées, je prends des cafés avec eux”. Ihsanne Toujgani tisse d’importantes relations avec les anciens et tente de s’intégrer. “On s’appelle souvent pour avoir des nouvelles, surtout avec les femmes et les filles. Ils connaissent même ma famille !”, s’enthousiasme-t-elle.

Les informations qu’elle récupère sur la biodiversité dans la région ne sont pas collectées par le biais de questionnaires, mais bien au fil des discussions. Ihssane Toujgani est directement informée directement par les villageois de l’état des arbres, quand ils fleurissent ou lorsque les feuilles tombent. “Le contact est difficile au début, ils se méfient d’une étrangère qui débarque dans leur village. Mais beaucoup d’entre eux comprennent mon intérêt pour le châtaignier”, souligne la chercheuse.

Ces arbres ont une très grande valeur et ça me fait mal au cœur de voir qu’ils ont de moins en moins de place au Maroc”, reprend Ihsanne Toujgani. Sa passion de la nature du Rif, elle la partage avec sa fille et son beau-père, qui l’accompagnent parfois pendant ses recherches. Sur le terrain, Ihssane a déjà eu droit à une belle surprise. “On a trouvé une très grande population de châtaigners qui n’était connue que des villages alentour. C’est une grande découverte pour la région.”

Paysagiste passionnée

Lauréate de l’Institut agronomique Hassan II de Rabat, Ihsanne Toujgani s’est ensuite spécialisée dans le paysagisme. La jeune ingénieure agronome a travaillé à l’agence urbaine de Dakhla avant de déménager à Tétouan. Son défi : aménager l’espace public de la ville. Elle réalisait les places, les entrées des mosquées ou encore des piscines. “Il ne faut pas planter n’importe quelle espèce là-bas, l’environnement est très particulier. On doit aussi penser à un type de mobilier qui n’est pas sensible au sel et adapter la ville à sa population, qui est nocturne, avec des éclairages spéciaux par exemple”, explique-t-elle.

C’est en novembre 2017 que débute son projet sur les châtaigniers. “Aucune étude n’avait été réalisée au Maroc. J’ai dû faire des tours dans la région, aller voir les villages en 4×4 et en randonnée”. Pendant plusieurs mois, la jeune chercheuse multiplie les trajets dans les zones reculées du Rif depuis Tétouan. “C’est compliqué de dormir sur place, donc certaines de mes journées commençaient à 5h du matin. Quand on est passionné, on ne compte plus les heures et les efforts”, raconte Ihssane Toujgani.

Economie de la châtaigne

Pour obtenir sa bourse d’environ 5.000 $, Ihssane Toujgani a été sélectionnée avec 5 autres candidats parmi 48 chercheurs provenant de 34 pays. Avec ce financement elle compte retourner sur le terrain et terminer sa thèse. Son objectif : “faire revivre les connaissances humaines à propos du châtaigner, et redonner à l’arbre sa valeur d’autrefois. Je dois réaliser des analyses d’échantillons récupérés sur le terrain et ça coûte cher. Mes nombreux déplacements sont aussi onéreux”, explique-t-elle.

Ce qu’elle récolte dans un village, la chercheuse le sème ailleurs.  “Les gens ici ne bougent pas beaucoup, donc les savoir-faire restent dans un petit périmètre, à cause des montagnes”, explique-t-elle. Ihssane Toujgani se base sur l’étude d’une vingtaine de villages pour écrire plusieurs articles scientifiques, qui sortiront dans les mois à venir. “Décortiquer les fruits, travailler sur le calibrage, transformer les châtaignes pour pouvoir les conserver… C’est une ressource très importante, en particulier pour les femmes des villages”, explique-t-elle. La chercheuse espère que ses conclusions permettront à la région de développer une économie autour de l’arbre.

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