Entrepreneuses africaines : en avance sur le reste du monde, des trajectoires plurielles

Entrepreneuses africaines : en avance sur le reste du monde, des trajectoires plurielles

La nouvelle étude de Roland Berger investigue une Afrique entreprenante et plurielle. Plus nombreuses que dans l’ensemble du reste du monde, les entrepreneuses du continent font face à des obstacles liés au genre, et l’Afrique du Nord n'est pas épargnée.

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Conférence sur la Culture au WIA 2019. Crédit: Jeanne Fourneau

Il est temps d’arrêter de parler de charité quand on parle d’Afrique. L’Afrique est une terre d’entreprises”, déclarait Aude de Thuin, fondatrice de l’évènement Women In Africa (WIA), lors de son ouverture à Marrakech le 27 juin. Une nouvelle étude sur les entrepreneuses africaines a été présentée à cette occasion par le réputé cabinet de conseil européen Roland Berger. Son édition de l’année dernière visait à expliquer la prépondérance de l’Afrique en matière d’entrepreneuriat féminin.

Cette année, l’étude met en lumière les trajectoires individuelles des cheffes d’entreprise du continent. Réalisée sur 48 des 54 pays d’Afrique, avec 1.200 répondants – femmes et hommes, entrepreneurs, étudiants, professionnels, mais aussi soutiens externes à l’entrepreneuriat – l’enquête de cette année s’intitule “Plongée au coeur de la ruche entrepreneuriale” et divise le continent en quatre groupes.

L’Afrique du Sud, le Nigéria, mais aussi le Sénégal, la Tunisie et la Côte d’Ivoire sont très représentés.Crédit: Roland Berger

Le premier groupe, “les Émergents”, est composé de 11 pays caractérisés par le plus haut PIB par habitant et le plus haut taux d’alphabétisation du continent. Le groupe des “Traditionnels”, où figure le Maroc, est composé de 6 pays aux caractéristiques semblables à celles des Émergents, mais avec une économie légèrement plus faible, et une culture qui diffère par la prédominance de la religion musulmane. Le groupe le plus peuplé, celui des “Persévérants”, est lui composé de 18 pays avec un PIB par habitant plus faible que ceux des groupes Émergents et Traditionnels, mais un taux d’alphabétisation d’au moins 60%. Enfin, “les Combattants” : 19 pays, économiquement aussi développés que ceux du groupe des “Persévérants”, mais avec des niveaux d’éducation plus faibles. Il est à noter que la moitié de la population interrogée vient des pays du groupe “Émergents“ – qui comprend notamment l’Afrique du Sud et le Nigéria – en raison de leur actuelle expansion économique, très forte.

Les Africaines, reines de l’entrepreneuriat social

Les taux d’activité entrepreneuriale (global, moyen et régional) de la population féminine âgée de 18 à 64 ans entre 2012 et 2017 placent l’Afrique en haut du podium mondial. Ainsi, 24% des femmes actives ont créé leur propre entreprise et seraient à l’origine de 65% de la richesse du continent (soit entre 150 et 200 milliards de dollars de valeur ajoutée créée). Elles devancent l’Europe et l’Asie centrale (6%), le Moyen-Orient (9%), l’Asie du Sud-Est Pacifique (11%), l’Amérique du Nord (12%), et l’Amérique latine et les Caraïbes (17 %).

Selon l’étude, les entrepreneuses africaines spécialisent en majorité leurs structures dans l’agriculture et l’éducation (respectivement 23% contre 13% chez les hommes, et 18% contre 4% des hommes). Au total, 41% des entrepreneuses ont leur entreprise spécialisée dans ces deux domaines, et 84 % de toutes celles interrogées se disent guidées par la recherche d’un impact positif sur leur environnement et le monde. La majorité s’investirait dans une organisation non gouvernementale en tant que carrière alternative à l’entrepreneuriat. Les hommes, quant à eux, se concentrent plutôt sur l’IT (16% d’entre eux contre 4% chez les femmes) ou les services financiers (11% contre 3% chez les femmes).

L’Afrique du Nord, en retard ?

Dans les pays que l’étude qualifie de “traditionnels”, dont le Maroc fait partie, 7% des femmes initient un business, alors que ce chiffre s’élève à 26% en Afrique subsaharienne. A titre de comparaison, en France, ce nombre est de 6% selon l’étude. “Les femmes entreprennent pour créer leurs propres opportunités quand elles n’ont pas accès à un marché du travail structuré – car soit il est inexistant, soit elles n’ont pas fait les études pour. Dans le groupe Traditionnels, les femmes sont plus éduquées, l’accès à l’éducation et à l’emploi est plus développé. Elles ont donc tendance à se tourner vers des emplois plus classiques et un peu moins risqués que l’entrepreneuriat”, explique Anne Bioulac, “co-managing partner” de Roland Berger France.

Pourtant, 9% des femmes entrepreneuses africaines le sont devenues à défaut de trouver un emploi, contre 33 % chez les hommes. L’étude de l’année dernière expliquait que “les femmes africaines entrepreneuses sont le plus souvent celles qui ont beaucoup d’enfants, car elles doivent subvenir, non pas seulement à leurs besoins, mais à ceux de toute leur famille”.

Trois grands obstacles

Les entrepreneuses africaines sont principalement handicapées par le manque d’éducation, l’absence d’acteurs extérieurs qui permettraient de mieux attirer les investissements, et l’inégalité entre les genres. En effet, selon l’étude, les femmes sont plus confiantes que les hommes quant à leurs capacités à diriger une équipe et à se constituer un réseau de contacts professionnels, mais une majorité déplore le manque de formation technique et sectorielle.

Les filles et garçons ne sont pas sur un même pied d’égalité quant aux taux d’alphabétisation en Afrique,qui est supérieur chez les hommes. Au Maroc, en 2017, 42 % des femmes et 22 % des hommes étaient analphabètes. Pourtant, les formations sont primordiales, notamment dans le rentable domaine de la technologie : “c’est le gros enjeu du moment”, approuve Anne Bioulac. Aussi, les entrepreneurs n’auraient pas assez d’information pour attirer des acteurs extérieurs : 70 % des entreprises africaines n’opèrent qu’au niveau national. Le nombre de structures de soutiens est insuffisant – la majorité d’entre elles se trouve en Afrique du Sud et au Nigéria. L’Afrique compte 36 fois moins d’incubateurs et d’accélérateurs que l’Amérique du Nord, et 17 fois moins qu’en Europe alors que la population d’entrepreneurs est beaucoup plus importante. Les pays traditionnels quant à eux, après les persévérants, pourraient être considérés comme “les étoiles montantes” en termes de soutien externe.

Une inégalité des genres

Le troisième obstacle peut être illustré par un chiffre. 70 % des femmes entrepreneuses considèrent être désavantagées par leur genre, et la statistique s’élève à 82 % dans les pays Traditionnels. “Les dynamiques culturelles tendent à exclure les femmes de la vie professionnelle en particulier en Afrique du Nord”, explique Hanae Bezad, PDG de Le Wagon implanté à Casablanca. Seulement 78% des femmes étudiantes et professionnelles des pays Traditionnels pourraient envisager l’entrepreneuriat comme un choix de carrière, contre 93%, 98% et 98% pour les trois autres catégories de pays.

L’émancipation des femmes est en équilibre avec ce qui se passe à la maison, et dans les pays Traditionnels, l’image de la femme est directement liée au foyer”, explique Anne Bioulac. Les raisons principales de ce handicap féminin actuel selon l’étude : un manque de confiance des femmes en leur propre capacité à réussir, suivi par leur difficile accès aux sources de financement. Les femmes seraient moins enclines que les hommes à considérer l’entrepreneuriat comme prestigieux : 61 % des étudiantes et professionnelles le considèrent comme tel, contre 77 % de leurs homologues masculins. Hafsat Abiola, présidente du WIA 2019, soulignait lors de son ouverture que “la moitié des startups féminines africaines ne sont pas profitables”.

À l’inverse, seulement 36 % des hommes considèrent que les femmes sont désavantagées par leur genre selon l’étude. Anne Bioulac indique vouloir expliquer ce “biais de perception” dans la prochaine édition de l’étude, afin de mesurer la vision des hommes sur l’entrepreneuriat féminin et comment ils peuvent l’accompagner et aider à son développement.

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