À Bahreïn, l'administration américaine présente un plan de paix israelo-palestinien qui occulte l'essentiel

À Bahreïn, Kushner présente un plan qui occulte l'essentiel

Conseiller et gendre de Donald Trump, Jared Kushner a présenté les 25 et 26 juin sa “nouvelle approche” pour la question israélo-palestinienne devant un parterre d’investisseurs du Golfe, d’Europe, ainsi qu’une faible représentation politique du monde arabe. Le volet économique du plan peine à faire l’unanimité.

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Conseiller et gendre du président Donald Trump, Jared Kushner présente le "Deal du siècle" à Bahreïn ces 25 et 26 juin. Crédit: AFP

Appelez-le “deal” ou “occasion du siècle”, a réaffirmé Jared Kushner à l’intention des dirigeants palestiniens, absents, lors du sommet de Manama. La grandiloquence du nom n’a pourtant pas suffi à évacuer les doutes, comme prévu.

Réunis à Bahreïn à la demande de l’Administration Trump, responsables économiques du Golfe, figures d’institutions internationales et quelques personnalités politiques du monde arabe — quasiment toutes de second ordre — ont assisté à la présentation du “volet économique” du plan de paix américain pour le Proche-Orient. Le plan mené par Jared Kushner, gendre et conseiller du président américain, a été baptisé “De la paix à la prospérité”, et a nécessité quelque trente mois d’études.

L’idée est la suivante : investir 50 milliards de dollars en Palestine sur dix ans, afin d’impulser une nouvelle dynamique structurelle, créer de l’emploi, des infrastructures et favoriser le tourisme. Au total, quelque 179 projets sont envisagés, dont celui du fameux projet de corridor routier entre la Cisjordanie et Gaza, vieille chimère longtemps brandie par différents responsables américains au cours des dernières décennies.

Notre vision, c’est de dire que cette prospérité économique est possible par la paix”, a avancé le gendre de Donald Trump lors de la première journée du sommet, modestement appelé “workshop” (atelier de travail). Autrement dit : investissez et la paix suivra. À Bahreïn, ces deux jours pour convaincre d’éventuels donateurs du Golfe, d’Europe, mais aussi la classe dirigeante dans la région, ont suscité très peu d’engouement.

“L’éléphant dans la pièce”

Le désintéressement était déjà palpable chez les premiers concernés, les Palestiniens. En marge du sommet, les dirigeants des territoires occupés avaient annoncé leur rejet du plan américain. “Une décision collective, du président Mahmoud Abbas, du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), de tous les partis politiques palestiniens, des personnalités nationales, du secteur privé et de la société civile”, indiquait l’OLP.

La raison ? La crainte de voir Donald Trump tenter de les “acheter” par des promesses d’investissement. “Le deal du siècle, comme ils l’appellent, a en réalité trois buts, évoquait Ismaël Haniyeh, leader du Hamas, le 20 juin dernier. D’abord, en finir avec la cause palestinienne, ensuite donner le feu vert à l’ennemi sioniste pour étendre son occupation, et enfin, ouvrir la porte à une normalisation des relations entre les pays arabes et cet occupant”.

Même son de cloche, ce mercredi, pour la responsable palestinienne Hanan Ashrawi qui évoquait un plan “totalement coupé de la réalité”, le qualifiant d’“insulte à notre intelligence”. “La paix économique qui nous a déjà été plusieurs fois proposée, et qui a déjà échoué parce qu’elle ne traite pas les vrais problèmes, nous est présentée une nouvelle fois, estime-t-elle, avant d’ajouter : L’éléphant dans la pièce à Manama est bien sûr l’occupation israélienne elle-même. Elle n’a pas été mentionnée. Pas une seule fois”.

Un monde arabe fragmenté

Ce mardi, plusieurs milliers de Palestiniens ont manifesté leur refus du plan à Gaza et en Cisjordanie. “Les dirigeants palestiniens n’ont fait qu’accuser Israël et tout le monde d’être responsables des problèmes de leur peuple, alors qu’en fait tous s’accordent à penser que tout cela est faisable si leur gouvernement accepte ces réformes”, a quant à lui soutenu Jared Kushner, homme d’affaires de 38 ans.

Les manifestations palestiniennes ont connu une résonance ailleurs dans le monde arabe. Notamment au Maroc où, le dimanche 23 juin, des milliers de personnes ont battu le pavé à Rabat à l’appel de partis politiques et d’ONG afin de condamner “le deal de la trahison” présenté à Manama.

Ce qui n’a pas empêché le Maroc d’y dépêcher Faouzi Lekjâa, directeur du Budget au ministère des Finances, après plusieurs semaines d’incertitude sur la participation du Royaume. Sa présence n’a été confirmée qu’à la veille du sommet par le ministère des Affaires étrangères. Les Émirats arabes unis et l’Égypte ont également fait le choix d’envoyer leur numéro deux des Finances.

Des personnalités de second rang dans l’ordre diplomatique ont également été envoyées par le Qatar et la Jordanie. Amman a d’ailleurs estimé que cette conférence “ne pouvait se substituer à un accord de paix politique en bonne et due forme”.

Seuls l’Arabie saoudite, qui a dépêché son ministre des Finances, et Bahreïn, représenté par son prince héritier, ont affiché leur participation par un haut responsable étatique. Le Sultanat d’Oman, longtemps incertain, a finalement renoncé à participer et annoncé son souhait “d’ouvrir une ambassade dans les Territoires palestiniens”.

Kushner élude la solution « à deux États”

Un intérêt timoré donc, de la part des pays du monde arabe, inquiets de la grogne que pourrait provoquer un tel sujet, notamment quant à la normalisation des relations avec Israël. La délégation de l’Etat hébreu, elle, n’a d’ailleurs pas été conviée par Washington dans le souci de faire de la conférence “un évènement apolitique”.

Israël, qui n’a pas dépêché de représentant officiel, a approuvé la tenue de cette conférence. Et, “fait sans précédent” selon l’agence AFP, des chercheurs et des journalistes israéliens, invités par la Maison-Blanche, y côtoyaient, dans les grandes salles, des officiels des pays du Golfe.

Plus de bruit en marge de la conférence, donc, que pendant. Car derrière ce plan Marshall pour le Proche-Orient, le scepticisme reste de mise sur les contours du projet. Aussi bien que même le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo a émis des doutes sur un plan qu’il juge “inapplicable”. “Je comprends pourquoi les gens pensent qu’il s’agit d’un accord que seuls les Israéliens pourront aimer”, a-t-il détaillé au Washington Post.

De nombreux experts affirment que le plan néglige d’emblée les questions politiques sous-jacentes, comme la sécurité ou la souveraineté palestinienne. “Cette conférence est une perte de temps, estime Ilan Goldenberg du Center for a New American Security. L’Administration Trump a boycotté les Palestiniens et propose un plan inapplicable tant qu’Israël contrôle leur vie. Elle ne demande strictement rien aux Israéliens.”

L’État hébreu, allié solide des États-Unis garde le soutien américain, tant Trump ne déroge pas à cette proximité. Ce dernier avait d’ailleurs fait le choix, controversé, de déplacer son ambassade à Jérusalem en mai 2018, provoquant un tollé ailleurs dans le monde. L’Administration américaine a aussi laissé entendre que le volet politique de son plan pourrait ne pas faire référence à un Etat palestinien, contrairement à la position américaine depuis des décennies sur la solution “à deux États”.

Resterait pour la Palestine la solution économique donc. Une solution appuyée par Christine Lagarde, directrice du Fonds monétaire international (FMI), ce mardi à Manama : “S’il y a un plan économique et s’il y a urgence, il faut s’assurer que l’élan soit maintenu”. Le volet politique, lui, attendra au moins les élections israéliennes, reportées à novembre suite à une crise parlementaire et l’incapacité de Benjamin Netanyahou de créer une coalition de gouvernement.

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