Étudiants-médecins, duel au scalpel

Étudiants-médecins, duel au scalpel

Les étudiants en médecine du public ont franchi un nouveau palier dans le conflit avec l’Etat en boycottant les examens. Campant sur leur refus du résidanat pour les étudiants des facultés privées, ils sont lancés dans un bras de fer avec l’Exécutif, qui les accuse d’être manipulés par Adl Wal Ihsane. Qui cédera le premier?

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Un vent désertique souffle depuis le 10 juin sur les salles d’examen des facultés de médecine dans tout le Maroc. Selon la Commission nationale des étudiants en médecine (CNEM), le boycott annoncé depuis des semaines a été suivi à 100%. Le ministre de l’Education nationale, Saaid Amzazi, a quant à lui mesuré un “taux de présence aux examens à l’échelle nationale qui varie entre 17 et 33%”, comptabilisant les étudiants étrangers et les médecins militaires. “Et je peux vous dire que, de jour en jour, il y a de plus en plus d’étudiants menacés de révocation (qui ont cumulé plusieurs redoublements, ndlr) qui rentrent en salle d’examen”, assure le ministre.

« De jour en jour, il y a de plus en plus d’étudiants menacés de révocation qui rentrent en salle d’examen”

Saaid Amzazi, ministre de l'Education nationale

C’est que pour tenter de convaincre les étudiants de rejoindre les salles d’examen, le gouvernement a employé la manière forte. Les moqaddems ont été mis à contribution pour influencer les parents, des professeurs accusés d’avoir encadré le boycott ont été suspendus, le mouvement a été officiellement accusé d’être instrumentalisé par les islamistes d’Al Adl Wal Ihsane…

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Ce faisant, le gouvernement a aussi créé une vague de solidarité avec les étudiants-médecins. En réaction, les professeurs des facs de médecine de Casablanca et Marrakech se sont mis en grève, et les médecins internes et résidents du CHU Ibn Rochd de Casablanca prévoient d’en faire autant, dénonçant “toutes les formes d’intimidation menées par les autorités à l’encontre des étudiants et des médecins”.

Les étudiants en médecine grévistes ont reçu le soutien de professeurs, de médecins internes et résidents suite “aux tentatives d’intimidation menées par les autorités”.Crédit: RACHID TNIOUNI/TELQUEL

Face à un gouvernement qui revendique sa “fermeté”, les étudiants ne reculent pas non plus et n’hésitent pas à mettre leur avenir dans la balance. “Pour eux, la seule possibilité de revendiquer un projet sérieux est d’arrêter les études”, relève le sociologue Ahmed Al Motamassik (voir interview).

Du propre aveu de Saaid Amzazi, “cette question a pris des tournures incompréhensibles”. Selon le ministre, parce que les étudiants des universités publiques luttent contre la privatisation de l’enseignement supérieur, “c’est un débat de société”. Autant dire que c’est une crise qui en dit long sur le Maroc d’aujourd’hui, et dont les parties semblent inconciliables.

Les premiers symptômes

Toutes deux fondées en 2014, les facultés de médecine dites “privées” (voir encadré en bas de page) de Casablanca (Université Mohammed VI) et Rabat (Université internationale Abulcasis), voient cette année leur première promotion atteindre le concours d’internat après cinq ans d’études supérieures. Cette perspective de voir la concurrence renforcée a entraîné des manifestations éparses depuis le début de l’année du côté des facultés de médecine publiques, où les étudiants ont vu venir le spectre d’un concours commun, sans augmentation du numerus clausus. Plus d’appelés, autant d’élus.

Les étudiants du public perçoivent alors une concurrence déloyale de la part de leurs futurs confrères qui se seront préparés au cours d’une formation payée au prix fort, dans des universités dotées de plus de moyens. À l’inverse, les étudiants du privé craignent de voir les 650.000 dirhams investis dans leurs cinq ans d’études réduits à un concours parallèle au concours national, qui les priverait notamment de certaines spécialités.

Dès le 15 mars, les ministres de l’Éducation et de la Santé ont été amenés à se prononcer sur ce débat brûlant pour “dissiper toute confusion ou ambiguïté pour les étudiants” en médecine. Le statut actuel “ne permet pas aux étudiants inscrits dans les facultés de médecine privées de passer les concours d’internat organisés par les facultés de médecine et de pharmacie publiques”, ont-ils affirmé dans un communiqué conjoint.

“Le dossier revendicatif des étudiants en médecine est composé de 16 points, nous avons répondu favorablement à 14 points et nous nous sommes engagés à les exécuter”

Saaid Amzazi

Mais les étudiants du public ne lâchent pas sur l’autre concours, celui du résidanat, qui se passe en 8e année et qui détermine la spécialité des futurs praticiens. Alors que les étudiants en médecine campent sur leurs positions, Saaid Amzazi se dit “surpris par l’évolution négative de ce dossier, surtout que la proposition du gouvernement est plutôt satisfaisante”. “Le dossier revendicatif des étudiants en médecine est composé de 16 points, nous avons répondu favorablement à 14 points à travers le projet d’accord, et nous nous sommes engagés à les exécuter”, explique-t-il.

Le 15 mai, alors que les étudiants boycottent les cours depuis déjà plusieurs semaines, les ministres de la Santé et de l’Education nationale tiennent une réunion avec la CNEM pour discuter d’un projet d’accord. Ce projet porte sur plusieurs volets du dossier revendicatif de la CNEM (voir encadré ci-dessous). Comme déjà promis en mars, il est notamment prévu que les étudiants des facultés de médecine privées soient interdits de participer aux concours d’internat organisés par les facultés publiques. Les facultés privées seront donc contraintes de créer leurs propres espaces de formation hospitalière, indépendamment des Centres hospitaliers et universitaires (CHU) publics. Enfin, les ministères de tutelle s’engagent à réviser le décret sur l’organisation des concours de résidanat et à poursuivre l’augmentation des postes qui leur sont attribués.

Le débat se corse

Mais ce projet d’accord est rejeté le 18 mai par les étudiants des onze facultés de médecine, de médecine dentaire et de pharmacie du royaume, lors d’une séance de vote tenue simultanément dans chaque établissement. “Le vote national est venu rejeter le projet d’accord avec un taux de 91%, car il ne répond pas aux attentes justes et légitimes des étudiants en médecine et ne prend pas en considération l’ensemble des revendications de la Coordination”, explique un communiqué de la CNEM diffusé le lendemain.

“Les propositions du gouvernement ne comprennent aucune mesure concrète, aucun échéancier, ni aucune vision stratégique à long terme”

Communiqué du CNEM

Selon eux, leurs revendications s’articulent autour de trois points seulement, à savoir “la lutte contre la privatisation de l’enseignement supérieur, l’amélioration des conditions d’apprentissage au niveau des terrains de stage et l’interdiction d’accès aux étudiants du secteur privé aux concours d’internat et de résidanat du secteur public”. Et ils ajoutent que “les ministères de tutelle ont noyé ces trois points dans une liste de 16 revendications qui englobe des points déjà discutés en 2015 et qui n’ont pas été réalisés”. En définitive, le projet d’accord est jugé “vide de sens”, car “les propositions du gouvernement ne comprennent aucune mesure concrète, aucun échéancier, ni aucune vision stratégique à long terme”.

“Comment la question est-elle posée par les étudiants? “Non au privé, non à la privatisation!” Ce n’est pas une revendication estudiantine.”

Saaid Amzazi

Pour le ministre de l’Education nationale, les revendications des étudiants en médecine sortent du cadre pédagogique et empiètent sur le terrain du débat social. “Le fond du problème est complètement en dehors des questions académiques et pédagogiques. Les terrains de stage, la mention, etc., tout cela a été réglé. 14 points ont été satisfaits et garantis par le gouvernement”, martèle Saaid Amzazi. Il ajoute: “Le seul point qui reste c’est celui du concours de résidanat. Mais comment la question est-elle posée par les étudiants? “Non au privé, non à la privatisation!” Ce n’est pas une revendication estudiantine.

Revoilà le boycott

Alors que le bras de fer se poursuit, de même que le boycott des cours, les examens de fin d’année approchent. Et les étudiants finissent par mettre leur menace à exécution en boycottant massivement les examens le 10 juin. En filigrane, c’est la perspective d’une année blanche qui se dessine, la hantise du gouvernement. Le système peut-il supporter que des promotions entières d’étudiants-médecins redoublent ? “Ils ne se sont pas présentés, que voulez-vous que l’on fasse?”, répète Saaid Amzazi à TelQuel au lendemain du boycott.

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Dans un premier temps, le ministre envisage de “continuer les examens jusqu’aux dates prévues (du 10 au 25 juin, ndlr), puis d’annoncer la session de rattrapage et d’appliquer les règles du redoublement pour ceux qui seront concernés”. Mais le 11 juin, il hausse le ton. Son ministère suspend trois professeurs exerçant à l’université Cadi Ayyad de Marrakech, Ibn Zhor d’Agadir et Hassan II de Casablanca. Tous sont membres du Syndicat national des enseignants du supérieur (SNESUP) et d’Al Adl Wal lhsane.

C’est absolument en lien avec le sujet des étudiants boycotteurs. Ils sont accusés d’avoir poussé d’autres professeurs à ne pas assurer l’encadrement des examens et d’avoir coordonné l’action des étudiants dans le boycott”, justifie Amzazi. Dès lors, c’est l’escalade. Le lendemain, solidaires de leur collègue Saïd Amal, les professeurs de la faculté de médecine de Marrakech décident “la cessation de toutes activités pédagogiques, dont les examens des étudiants, les examens de spécialité”. Les professeurs de la faculté de Casablanca leur emboîtent le pas.

Les ministres de la Santé et de l’Education nationale, Anas Doukkali et Saaid Amzazi, ont soumis un projet d’accord aux étudiants grévistes, le 15 mai. Ces derniers l’ont rejeté.Crédit: RACHID TNIOUNI/TELQUEL

L’Intérieur s’en mêle

« Ma mère a ouvert la porte et le moqaddem était là. Elle a eu très peur. Il a encouragé ma mère à parler avec moi. Il a tenté de la convaincre que nos revendications n’étaient pas légitimes”

Un étudiant en médecine à Rabat

Dans le même temps, les autorités dégainent une autre arme de persuasion. TelQuel a recueilli les témoignages d’étudiants en médecine dont les parents ont reçu la visite d’un moqaddem ou ont été convoqués par le caïd, voire le wali, après leur décision de boycotter les examens. Selon ces témoignages, les parents ont été interrogés sur l’implication de leurs enfants dans le mouvement de boycott et ont été incités à les raisonner pour reprendre le chemin des salles d’examen. “On est venu sonner à ma porte dans l’après-midi. Ma mère a ouvert la porte et le moqaddem était là. Il lui a posé des questions sur moi. Est-ce que j’étais politisé ? Est-ce que je fais partie d’une association ? Elle a eu très peur. Il a encouragé ma mère à parler avec moi. Il a tenté de la convaincre que nos revendications n’étaient pas légitimes”, confie un étudiant en médecine à Rabat.

Un témoignage qui fait écho à celui du père d’une étudiante à Fès. “Nous avons été contactés par le moqaddem qui nous a posé des questions concernant notre statut social, nos emplois et nos revenus. Nous avons refusé de répondre. À partir de là, le caïd nous a convoqués à la wilaya. Nous avons rencontré le wali qui a essayé de calmer le jeu. Il nous a dit ‘pensez à vos enfants, pensez à votre pays !’. Nos enfants sont des adultes, ils savent ce qu’ils font, nous n’avons rien à ajouter”, déclare-t-il.

Contacté, le wali de la région de Fès-Meknès et gouverneur de la préfecture de Fès, Saïd Zniber, a confirmé avoir reçu des parents d’étudiants en médecine. Sur les réseaux sociaux, les témoignages se multiplient. Ayoub Aboubaiji, représentant de la CNEM, confirme qu’à Marrakech aussi “plusieurs parents ont reçu la visite des autorités pour leur demander si leurs enfants boycottent les examens et leur indiquer qu’il faut qu’ils reviennent sur cette décision”.

Par ailleurs, des étudiants font aussi le lien entre leur contestation et des suspensions de travail signifiées à leurs parents exerçant dans le milieu médical. Selon une lettre datée du 13 juin, à entête du ministère de la Santé, le représentant du ministère pour la région de Berkane informe un médecin, parent d’une étudiante en médecine, qu’il est suspendu pour exercice illégal dans le secteur privé.

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TelQuel a également reçu une copie d’une lettre du wali de Rabat, datée du 12 juin, adressée à un pharmacien d’officine et professeur de droit pharmaceutique à la faculté de Casablanca, également parent d’étudiant en médecine. Le wali intime l’ordre à ce dernier de fermer “son local qui sert de pharmacie à côté du CHU Cheikh Zayed” à Rabat, et ce pour “des failles dans l’autorisation d’exercice du métier de pharmacien dans ce local”. Contacté par TelQuel, le pharmacien affirme qu’il s’agissait d’une “erreur” et que l’incident a été “résolu”.

“Tout le monde se mobilise autour de cette question. Et nous avons demandé au ministère de l’Intérieur de nous aider”

Saaid Amzazi

Lorsque l’on pose la question à Saaid Amzazi sur l’implication de son ministère dans ces actions des autorités, il rétorque du tac au tac: “Mais absolument! Aujourd’hui, dans un esprit de cohésion gouvernementale (…) tout le monde se mobilise autour de cette question. Et nous avons demandé au ministère de l’Intérieur de nous aider à les contacter”. Effectivement, à l’instar du corps médical derrière les étudiants, le gouvernement fait lui aussi bloc derrière Saaid Amzazi et Anas Doukkali.

Le gouvernement suit avec grand intérêt ce dossier et approuve l’ensemble des mesures et initiatives prises par le ministère de l’Éducation nationale (…) et le ministère de la Santé, pour trouver une solution à la situation que connaissent les facultés de médecine, de pharmacie et de médecine dentaire au niveau national, en répondant favorablement aux revendications légitimes et raisonnables”, déclare un communiqué du gouvernement, lu par son porte-parole Mustapha El Khalfi à l’issue du Conseil de gouvernement du 13 juin.

Le gouvernement affirme aussi que les examens resteront ouverts pour tous les étudiants jusqu’au 25 juin 2019, et réitère “sa détermination à mettre en œuvre les dispositions juridiques et procédurales en vigueur dans de telles situations, y compris le redoublement de l’année universitaire ou la révocation pour les étudiants ayant déjà consommé les années de redoublement autorisées”. Selon des informations de TelQuel Arabi, les partis de la majorité se sont réunis en amont de ce Conseil de gouvernement pour coordonner leurs actions. Selon un participant à cette réunion, ils ont notamment approuvé l’implication des moqaddems.

En revanche, un point soulevé par le gouvernement n’avait pas été discuté par la majorité : le fait de pointer la responsabilité d’Al Ald Wal Ihsane.

Le lien est “vite fait” avec la Jamaâ

D’autres parties, particulièrement le mouvement Al Adl Wal Ihsane, ont exploité cette situation pour inciter les étudiants à mener des actions servant un agenda contraire à leurs intérêts”, conclut en effet le communiqué du gouvernement lu par Mustapha El Khalfi. Quelles sont les preuves de cette implication de la mouvance islamiste?

Réponse de Saaid Amzazi: “Les enseignants suspendus, tout le monde sait qu’ils font partie du mouvement. Le professeur de Casablanca, qui est d’ailleurs le secrétaire local du SNESUP, a organisé une assemblée générale pour demander aux enseignants de boycotter les examens. (…) Quand vous lisez tous les commentaires Facebook du professeur d’Agadir, vous avez juste envie de vous suicider. C’est donner une image noire et catastrophique du système.

“Les étudiants sont sous l’emprise d’un groupe qui les menace, les agresse, les harcèle… Nous estimons que ce n’est plus du ressort du pédagogique, mais bel et bien du politique”

Saaid Amzazi

Et sur le lien avec la Coordination des étudiants ? “La méthodologie qui est adoptée par cette coordination, ce n’est pas une méthodologie d’étudiant, je suis désolé. J’ai été étudiant, je connais les étudiants. Je peux vous certifier que ça n’a rien à voir. C’est une méthodologie bien appliquée, bien instrumentalisée, bien coordonnée sur la démarche, la rédaction, tout… Cela ne peut être que le fruit d’une organisation. Le lien est vite fait quand on sait que les enseignants sont membres de Al Adl Wal Ihsane.” Et d’insister : “Les étudiants sont sous l’emprise d’un groupe qui les menace, les agresse, les harcèle… Nous estimons que ce n’est plus du ressort du pédagogique, mais bel et bien du politique”.

La Commission nationale des étudiants en médecine estime que “le boycott est la seule issue à l’absence d’un dialogue sérieux”.Crédit: RACHID TNIOUNI/TELQUEL

La réaction des membres de la CNEM à ces accusations ne s’est pas fait attendre. Lors d’une conférence de presse le 17 juin, les étudiants ont dénoncé la politisation du dossier par le gouvernement. “La CNEM est une instance indépendante dont les décisions émanent des assemblées générales qui impliquent l’ensemble des étudiants concernés, dans le cadre d’un processus démocratique et transparent”, assure Ayoub Aboubaiji, Coordinateur national de la CNEM.

“Comment peut-on douter de l’indépendance de la Coordination (la CNEM) alors que nos assemblées générales sont diffusées en live sur les réseaux sociaux ?”

Ayoub Aboubaiji, Coordinateur national de la CNEM

Et il s’interroge: “Comment peut-on accuser les 18.000 étudiants d’avoir un lien avec Al Adl Wal Ihsane ? Et comment peut-on douter de l’indépendance de la Coordination alors que nos assemblées générales sont diffusées en live sur les réseaux sociaux ?” Contacté par TelQuel, un professeur à la faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca et membre de la Jamaâ assure qu’“Al Adl Wal Ihsane ne dispose plus d’une base solide au niveau de la faculté de Casablanca, et que rares sont les médecins affiliés au mouvement qui pratiquent toujours au sein du CHU Ibn Rochd de Casablanca”.

“On ne peut pas tout mettre sur le dos de la Jamaâ. D’autres tendances qu’Al Adl, de gauche comme de droite, sont hostiles au processus de privatisation”

Mohamed Darif, politologue et islamologue

Mohamed Darif, politologue et islamologue, n’est pas du même avis. Pour lui, “la Jamaâ demeure très active dans les facultés de médecine, particulièrement celle de Casablanca. C’est là qu’Adl Wal Ihsane a marqué son essor en 1990”. Puis de nuancer: “On ne peut pas tout mettre sur le dos de la Jamaâ. D’autres tendances qu’Al Adl, de gauche comme de droite, sont hostiles au processus de privatisation de l’école et de l’université publiques et auraient un intérêt à intervenir auprès des étudiants. On ne peut pas non plus résumer le fond du problème à son instrumentalisation par Al Adl Wal Ihsane, surtout que le boycott des examens est réussi à 100%”.

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Dans la foulée, la CNEM a également confirmé le maintien du boycott en dénonçant “toutes les formes d’intimidation menées par les autorités à l’encontre des étudiants, leurs familles et leurs enseignants”. Ils ont aussi rappelé les différents points de leur dossier revendicatif pour contrecarrer “une campagne de désinformation” orchestrée par la tutelle. Une série d’actions de protestation a enfin été pré-annoncée par les membres de la CNEM, en attendant de la soumettre au vote des 18.000 étudiants concernés. Pour Ayoub Aboubaiji, le boycott demeure “la seule issue en l’absence d’un dialogue sérieux avec le gouvernement, qui doit proposer des actions plus concrètes, des formules plus claires et des dates précises de mise en œuvre”.

Le même jour, les internes et résidents à Casablanca ont apporté leur soutien aux étudiants en annonçant “qu’ils n’accepteront jamais les adhésions de nouveaux membres, autres que les lauréats des facultés publiques de médecine”. Ces jeunes médecins, qui constituent l’essentiel des médecins d’un CHU, envisagent également de faire grève, faisant courir le risque d’une interruption de la continuité du service public à l’hôpital.

Nous sommes passés à un niveau beaucoup plus inquiétant de confrontation. Il y a aussi les thèses qui ne seront pas soutenues, les diplômes de spécialité médicale qui ne seront pas délivrés… Et puis, le 18 juillet, le passage du concours pour les bacheliers qui veulent intégrer la première année de médecine… Je ne sais pas si d’ici là les hostilités se seront calmées”, s’inquiète un professeur du CHU Ibn Rochd de Casablanca.

Les pistes d’une sortie de crise

Alors que chacun campe sur ses positions, le risque de l’année blanche se fait en effet de plus en plus pressant. Que faire des centaines d’étudiants dans le privé (voir débat) dont l’avenir dans la profession est également incertain? Un autre professeur au CHU casablancais s’ouvre sur d’éventuelles solutions: “L’arrivée des futurs résidents du privé dans les CHU publics ne poserait aucun problème, dans la mesure où le nombre de postes ouverts par le ministère de la Santé ne se fait pas au détriment des médecins du public. La crainte du public, c’est que le nombre de postes reste le même, et que l’afflux du privé leur prenne les postes. C’est une crainte qui est parfaitement légitime, mais le Maroc a besoin de plus de spécialistes, donc il faudrait garder les postes initiaux destinés aux résidents du public et rajouter des postes destinés aux résidents du privé”.

Le 18 juin, 13 représentants des étudiants grévistes ont rencontré le ministre d’État chargé des Droits de l’homme. Selon des informations de TelQuel Arabi, pour éviter l’année blanche, El Mostafa Ramid a demandé aux étudiants d’accepter les propositions du gouvernement et de regagner les amphithéâtres. Il a suggéré l’organisation de cours durant la période estivale afin de permettre la tenue d’examens au mois de septembre. À l’heure où nous mettons sous presse, les étudiants n’avaient pas encore communiqué sur la décision qu’ils auraient prise.

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Pénurie: cherche médecin désespérément

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande un minimum de 23 médecins pour 10.000 habitants. Or, le Maroc ne parvient pas à dépasser le seuil de 7,1 médecins pour 10.000 âmes. Selon les dernières statistiques du ministère de la Santé, le royaume compte 8442 médecins généralistes, dont 3818 dans le secteur public et 4624 dans le privé, et 14.932 médecins spécialistes, dont 7414 dans le public et 7518 dans le privé, soit un total de 23.374 médecins.

“Le Maroc fait partie des 57 pays du monde identifiés par l’OMS comme présentant une offre médicale insuffisante”

Saaid Amzazi

“Notre pays manque de médecins, c’est un fait avéré. Il fait partie des 57 pays du monde identifiés par l’OMS comme présentant une offre médicale insuffisante”, a souligné Saaid Amzazi, ministre de l’Éducation nationale. Pour pallier ce déficit, les facultés de médecine, de pharmacie et de médecine dentaire doivent former 3300 médecins par an à l’horizon 2020, conformément à la stratégie ministérielle adoptée en 2007.

Or, les 11 établissements publics de formation en médecine n’en forment que 1900, en dépit de l’ouverture de deux nouvelles facultés de médecine à Tanger et Agadir. “Nous sommes encore loin d’atteindre les objectifs, car les bassins de stage qui devaient accueillir les étudiants au-delà de leurs deux premières années de médecine, notamment les CHU, faisaient cruellement défaut”, justifie le ministre de l’Éducation nationale. Pour lui, ce problème sera bientôt dépassé, sachant que “3 nouveaux CHU sont en cours de construction et qu’une stratégie nationale, émanant du ministère de la Santé, ambitionne de doter chaque région de son propre CHU”.

Universités privées, qui sont-elles?

L’Université Internationale Abulcasis des sciences de la santé de Rabat, l’Université Mohammed VI des sciences de la santé de Casablanca et l’Université privée de Marrakech sont les trois structures “semi-publiques” à proposer des formations en méde- cine. Elles accueillent près de 2500 étudiants enclins (eux ou leurs parents) à débourser plusieurs centaines de milliers de dirhams pour obtenir leur diplôme de médecin. Celles de Casablanca et Rabat sont soutenues par les fondations Cheikh Khalifa et Cheikh Zayed (organismes à but non lucratif), respectivement gérées par le professeur Abdelaziz Maaouni, médecin du roi, et Mounir Majidi, directeur du secrétariat particulier du roi. Les premières promos du semi-public qui terminent leur 5ème année arriveront au niveau de la spécialisation d’ici 2 ans.

 

 

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