Rétrospective : Melehi, l’empreinte de 60 ans de création

Rétrospective : Melehi, l’empreinte de 60 ans de création

Jusqu’au 30 mars 2019, la galerie d'art Espace Expressions CDG consacre ses murs aux œuvres de Melehi. « 60 ans de création, 60 ans d’innovation » est l’occasion de mesurer l’évolution d’un artiste qui aura marqué de son empreinte l’art marocain.

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Femme contemplant l'œuvre de Melehi, spécialement conçue pour les 60 ans de la CDG. Crédit: Meryem Bedda

Jeudi 21 mars, 18 heures, Rabat. La galerie d’art de la CDG, espace situé en contrebas de la Place Piétri, fourmille d’une foule d’artistes, peintres, critiques et autres férus d’art. Si ces aficionados se sont réunis en ces lieux, c’est pour assister à l’une des expositions les plus attendues de l’année. En effet, « 60 ans de création, 60 ans d’innovation », retrace le parcours et l’évolution stylistique d’une figure incontournable de l’art contemporain marocain, Mohamed Melehi.

Tout en symboles

« Dans mes tableaux, je n’accepte pas de tâches de couleurs accidentelles, car tout doit être construit et harmonisé », témoigne Melehi. Et pour cause, sa peinture, comme les observateurs l’expriment à l’unisson, associe à la fois la rigueur, l’esthétique et la technique. Ses œuvres se présentent le plus souvent comme un entrelas de lignes et de formes géométriques, encastrées les unes dans les autres, et pénétrées par des ondulations.

S’agissant des couleurs fétiches de l’artiste, celui-ci affiche des tropismes prononcés pour des teintes à la fois vivides et cordiales, oscillant du vert, au rouge, en passant par le jaune, l’ocre et le fushia. La simplicité de sa production se perçoit notamment à travers sa capacité à confectionner des toiles à partir de matières simples: le jute par exemple.

Composition/ 80×66 cm. Burri B/ 80×64 cm. Technique mixte sur toile de jute (1958). Crédit : Meryem Bedda

Dans la toile intitulée Burri B, qui a particulièrement attiré l’attention des visiteurs, Melehi fait un usage original du jute en puisant son inspiration dans une exposition d’Alberto Burri, qui s’était tenue à Rome en 1958. A l’époque, Burri avait présenté des toiles de jute brulées, tachetées de rouges, presque suturées. Melehi en fut sidéré. Or, contrairement à l’approche de Burri, l’artiste marocain a dans l’idée « d’ordonner ce qui était en désordre, de recoudre les plaies, et d’abolir les tâches de rouge (symbole de sang), » décrit le catalogue de l’exposition.

« Une peinture en perpétuelle évolution, une peinture jeune»

Abdelkrim Ouazzani

« La peinture de Melehi évolue d’une exposition à l’autre », confie l’artiste peintre sculpteur, Abdelkrim Ouazzani à TelQuel. « C’est une peinture qui contient beaucoup de lumière, de chaleur, de contrastes et de mouvements. Elle est en perpétuelle évolution. C’est une peinture jeune, et c’est ce qui est formidable ! Ce n’est pas facile de rester jeune dans le milieu de l’art, » ajoute t-il.

Cette fraîcheur intemporelle caractérise l’œuvre de Melehi qui décrit ses créations comme représentant « tantôt la nature, en faisant allusion au ruissellement de l’eau, aux vagues et aux montagnes, tantôt la vie, en rappelant le battement du cœur humain, la sensibilité, la tendresse ou encore la féminité ».

Affiche de l’exposition collective de Melehi, Chabaa et Belkahia (1965). Crédit: Meryem Bedda

La révolution de la modernité

L’exposition rétrospective « 60 ans de création, 60 ans d’innovation » est également l’occasion de ressasser le charme d’une époque révolue : les sixties. Précisément, l’art de l’époque et l’émergence de sa modernité au Maroc.

Parmi les œuvres présentées, figure également l’affiche de l’exposition collective (1965) de Mohamed Melehi, Mohamed Chabaa et Farid Belkahia, au Théâtre National Mohammed V de Rabat, qui témoigne de la naissance du groupe de Casablanca.

La quête « urgente » de Melehi d’une identification culturelle, notamment après son retour au Maroc, l’a poussée à observer de près les traditions artistiques marocaines de l’époque. Il a été persuadé, par conséquent, de la nécessité de reconvertir l’art traditionnel marocain, tout en gardant son authenticité. C’est cette reconversion d’un art existant, qui allait permettre au Maroc une modernité artistique : « on ne pouvait pas importer le modernisme. La réhabilitation de nos propres valeurs était une action autrement plus vitale et plus urgente. Et le modernisme, pour moi, réside justement dans cette réhabilitation », affirme Melehi.

« C’était une période merveilleuse, c’était la première pierre posée pour bâtir cet édifice artistique moderne du Maroc »

Mohamed Melehi

Aspirant à émanciper l’art marocain des méthodes classiques de la peinture, et à rompre avec les pratiques artistiques académiques qu’il qualifie de « dogmatiques », Melehi, aux côtés des artistes Mohamed Chabaa et Farid Belkahia, initient ensemble, à l’Ecole des Beaux-arts de Casablanca, une pédagogie novatrice qui s’aligne avec un approfondissement de connaissances du patrimoine artistique marocain, d’où l’émergence d’une modernité artistique ancrée dans la culture nationale.

Le Groupe de Casablanca, posant devant leurs œuvres accrochées place Jamaâ El Fna, 1969. L’exposition manifeste a fait date dans l’histoire de l’art moderne marocain.

Et ce n’est que le début d’une révolution artistique : en 1969, Melehi organise, avec ses collègues professeurs, l’exposition historique de la Place Jamaa El Fna à Marrakech. Une exposition qui marquera à jamais l’art marocain. Cette bataille artistique que menaient ces figures, s’accompagnait d’une bataille d’idées, marquée par un bouillonnement et un désir de renouveau culturel. Artistes, poètes et intellectuels se réunissaient pour discuter des questions de tout ordre. Entre 1971 et 1977, Melehi fonde, avec les poètes Mostafa Nissaboury et Tahar Ben Jelloun, Intégral, une publication artistique et culturelle.



« L’œuvre de Melehi est une œuvre qui se réfléchit »

Moulim Laaroussi

« C’était une période merveilleuse, c’était la première pierre posée pour bâtir cet édifice artistique moderne du Maroc. Imaginez, si le groupe, ni les expériences des années 60 n’ont jamais existé, qu’est-ce qu’on aurait pu récolter aujourd’hui ? » déclare Mohamed Melehi à TelQuel lors de l’exposition. « C’était une époque où on agissait comme des idéalistes. Tout était idéaliste, et maintenant on en cueille les fruits, » ajoute t-il.

Langage politique 

Flamme, Années 70. Crédit : Meryem Bedda

À travers ses créations, l’artiste montre également son intérêt pour les causes sociales et politiques. Son œuvre Flamme, exposée en plein milieu de la galerie en est la preuve concrète.

A travers ce tableau, Melehi galvanise la vision commune sur la cause palestinienne, celle de l’impuissance, l’oppression et la misère. « Le choix de flamme, lui vient du fait qu’il avait constaté que les artistes arabes, quand ils traitaient la question palestinienne en art, faisaient toujours allusion à la misère, la tristesse et le malheur » affirme Moulim El Aroussi, écrivain, critique d’art et commissaire d’exposition.

Flamme symbolise, de ce fait, la résistance ; une flamme de force des combattants pour l’indépendance, une flamme d’espoir qui lance des étincelles sans cesse. Une flamme réfléchie. « Quand on voit Flamme, on constate que l’œuvre de Melehi est une œuvre qui se réfléchit. Ses tableaux ne sont pas faits pour décorer un salon, on arrive à les lire comme on lit un grand livre d’histoire, de poésie… » confie Moulim Laaroussi à TelQuel.

Mohamed Melehi évoque des questions primordiales à travers son art, et les exprime le plus simplement possible. C’est ainsi qu’il arrive à tisser un lien avec les visiteurs. Avis aux retardataires, l’exposition s’achève le 30 mars.

 

Galerie d’art CDG, exposition « 60 ans de création, 60 ans d’innovation », à Rabat.

 

 

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