Anas Doukkali : “Il reste du chemin à faire pour atteindre l'universalité du système de santé”

Anas Doukkali : “Il reste du chemin à faire pour atteindre l'universalité du système de santé”

À l'occasion du forum Crans Montana, qui s'est tenu à Dakhla les 16 et 17 mars, le ministre de la Santé est revenu sur le système de santé marocain lors d'une session plénière intergouvernementale sur la couverture sociale universelle. Un système qui doit s'appuyer davantage sur le numérique et le partenariat public-privé, tant il “reste du chemin à faire pour atteindre l'universalité”, selon lui.

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Anas Doukkali lors d'une rencontre avec les représentants de l'industrie pharmaceutique Crédit: MAP

Pour bien vivre et prospérer, l’Afrique doit repenser ses fondamentaux, la santé en tête. L’accès de toute la population d’un pays, des plus pauvres aux plus aisés, aux services de santé de base – la couverture sociale universelle (CSU) – serait même l’une des grandes préoccupations du siècle pour le continent. C’est ce qui est ressorti le 17 mars de l’un des moments forts du forum d’influence Crans Montana de Dakhla (16 et 17 mars). Lors d’une session intergouvernementale, le ministre marocain de la Santé Anas Doukkali a longuement exposé les enjeux et perspectives d’un système qui est, selon lui, à “réformer profondément” à l’échelle du continent entier.

Bien vivre, c’est d’abord être en bonne santé. Une nécessité vers laquelle doit tendre le continent, argue Anas Doukkali. “L’Afrique doit d’abord bien réfléchir à la valorisation de ses ressources humaines, de son capital humain par des systèmes efficaces, démocratiques, et surtout par des systèmes de santé forts, sûrs, et accessibles à tous”, a-t-il déclaré. Le ministre de la Santé a aussi souligné les progrès réalisés par le Maroc en la matière, sans omettre de relever les lacunes de la politique de santé pratiquée par le Royaume. Il a également insisté sur la nécessité de repenser le partenariat public-privé comme moyen novateur et incontournable pour atteindre une couverture globale, mettant en exergue la notion d’excellence comme “crédo de l’hôpital public”.

Limites, pressions et perte de qualité

Au Maroc, il “reste du chemin à faire pour atteindre l’universalité”, pose Anas Doukkali. Le ministre estime néanmoins que les premières bases sont là. Dans le Royaume, la couverture de santé universelle est de 64%, contre une moyenne de 45% sur le reste du continent. Selon le ministre, cette avance est héritée de deux décennies au cours desquelles deux dispositifs ont été mis en place: l’assurance maladie obligatoire (AMO) et le système d’assistance médicale pour les populations les plus paupérisées.

Des ”résultats structurants”, explique le ministre nommé en janvier 2018, mais qui ne permettent pas d’effacer les conditions d’extrême précarité auxquelles font face les hôpitaux publics marocains. “Le privé a pu bénéficier de l’assurance maladie pour les fonctionnaires et salariés, mais ce ne sont que 5 % des dépenses qui vont vers l’hôpital et les structures publiques”, déplore-t-il. Pour lui, “le régime destiné aux populations pauvres a montré ses limites”, malgré les quelque deux milliards de dollars engagés dans des projets d’investissements qui ont amené le Maroc à se doter de huit centres hospitaliers universitaires (CHU), 150 hôpitaux provinciaux et 3.000 centres de santé.

Nous avons gagné sur la quantité, mais beaucoup perdu sur la qualité. Nous n’avons pas réfléchi à la bonne adéquation entre offre et demande”, regrette le ministre de la Santé. En cause, la pression “effroyable” exercée sur les structures de santé, mais aussi le manque de prévention. Il cible également “ces médecins qui attendent beaucoup, mais qui donnent si peu”.

Chaque année des milliers de personnes s’ajoutent pour bénéficier de médicaments contre le diabète, l’insuffisance rénale. Et dans le même temps, peu de choses ont été faites en matière de prévention”, détaille le ministre, reconnaissant dans son discours l’échec du Régime d’assistance médicale (RAMED). Depuis plusieurs mois, les professionnels de la santé et différents organismes montent au créneau pour désavouer le RAMED, mis en place en 2011. En cause : un ciblage qui exclurait les plus défavorisés, ainsi qu’une généralisation accrue. A cela, s’ajoutent des financements opaques qui plombent une politique trop “tributaire des moyens financiers qui lui sont consacrés et de la qualité de leur gestion”, pointait récemment l’ONDH.

L’e-santé, accélérateur de réformes

Anas Doukkali a aussi appelé à “une refonte profonde pour changer le CSU”. “Nous ne pouvons pas autoriser l’hôpital et lui donner peu de moyens pour se mouvoir dans un système de santé bicéphale (public – privé). Il faudrait tendre vers des moyens pour que l’hôpital public puisse offrir ses services à ceux qui ne pourront jamais aller dans les structures payantes”, insiste-t-il, alors que de nombreuses couches de populations désertent le service public.

Face à ce système de santé à la dérive, le budget du ministère a augmenté de 10,6%. Il ne représente toutefois que 5,6% du budget national. Trop peu pour le ministre, d’autant plus que les dépenses de santé ne représentent que 6% du PIB. Un taux loin des standards internationaux. En outre, le Maroc fait partie des 57 pays où la pénurie aigüe en ressources humaines sanitaires se fait le plus ressentir, avec 1,5 personnel de santé pour 1.000 habitants. Un chiffre loin de la norme régionale MENA qui est de 4,5 pour 1.000 habitants.

Il nous faut une nouvelle vision, une nouvelle approche”, explique le ministre, appelant à revoir le système de santé pour éviter la fuite des cerveaux et la déperdition sanitaire. Se référant au discours du Trône d’août 2018, dans lequel Mohammed VI avait appelé à changer de “paradigme”, Anas Doukkali estime que la santé numérique sera l’un des leviers qui permettront de tendre vers une meilleure couverture sociale. Cet outil permettra aussi d’alléger l’État, “qui ne peut financer à lui seul le système de santé”.

Le numérique permettra l’optimisation des moyens, un changement de culture et de pratique autant qu’un meilleur contrôle des dépenses. Il nous faut aussi des organismes avec des approches de terrain, sachant mesurer le risque et imposer des parcours de soins coordonnés pour une meilleure optimisation”, déclare le ministre.

Le partenariat public-privé comme salut ?

Anas Doukkali voit dans le partenariat public-privé un “moyen important de gouvernance et de bonne gestion qui permet de libérer le potentiel du privé et d’accompagner l’hôpital public dans sa volonté d’atteindre le CSU”. Il en parle même comme d’un pilier de l’investissement. Le ministre prend en exemple des pays d’Europe de l’Est dont le système de santé est passé d’un stade “embryonnaire” à un modèle “fort” en quelques décennies. C’est ce vers quoi la nouvelle approche marocaine devrait tendre selon le ministre.

Beaucoup de firmes se sont présentées et veulent accompagner cet élan”, assure-t-il. C’est que l’enjeu est bien trop grand pour ne pas concerner tout le monde. “Le CSU est un facteur de stabilité sociale !”, s’exclame le ministre PPS, ajoutant que le secteur de la santé va devenir le premier secteur économique mondial.

Dernier volet évoqué, l’accès pharmaceutique en Afrique. Le ministre est revenu sur sa réunion de Marrakech le 20 février avec les autorités sanitaires.On se prépare ensemble pour une intégration, et on veut peser ensemble face aux lois dictées par l’industrie pharmaceutique mondiale”, a-t-il déclaré. Anas Doukkali en a profité pour mettre en avant l’expérience marocaine. Il a ainsi évoqué la réduction de 75 % en 25 ans de la mortalité maternelle grâce, selon lui, à une politique pharmaceutique nationale liée à l’augmentation de la couverture et du suivi de la grossesse. “Il nous faut renforcer notre veille sanitaire alors que sur notre continent, les maladies transmissibles continuent de donner une charge de morbidité.” Le ministre appelle également à taxer tout ce qui pourrait “nuire” à la santé, comme le tabac, afin de tendre vers une Afrique en meilleure santé.

“L’Afrique doit faire confiance à l’Afrique”, a-t-il conclu. Une thématique abordée lors de cette matinée de discussion au cinquième Crans Montana de Dakhla, dont le sujet a essentiellement tourné vers la coopération sud-sud. “La santé sans les autres politiques ne peut pas s’établir. Une Afrique forte est une Afrique en bonne santé”, finit-il par constater au terme d’une discussion qui a souligné l’irresponsabilité de certaines gouvernances africaines à accompagner les systèmes de santé. Dans ce sens, une déclaration de Dakhla a été adoptée à la fin de cette plénière présidée par le ministre Doukkali.

Cette déclaration du 17 mars 2019 propose de réfléchir à un nouveau paradigme et sera proposée aux instances internationales pour l’endosser et refondre le système de santé autour de “six axes concrets et mesurables” : tendre vers une CSU aux effets bénéfiques aux populations les plus vulnérables; réduire la mortalité maternelle et infantile; innover dans le financement des systèmes de santé en s’appuyant sur  la participation des entreprises; ériger un système d’accès aux médicaments, régulés et de qualité; mettre en place un  système de vigilance épidémiologique ; et favoriser l’intégration des nouvelles technologiques de l’information dans les réseaux de santé à hauteur de 20%. La situation presse : en moyenne, un Africain vit neuf ans de moins qu’un Asiatique et dix-sept ans de moins qu’un Européen ou un Américain.

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