A l'église Saint Pie X de Rabat, une messe “en attendant François”

A l'église Saint Pie X de Rabat, une messe “en attendant François”

Pour clôturer sa visite au Maroc, le Pape François célébrera,  le dimanche 31 mars à Rabat, une grande messe devant plusieurs milliers de personnes. Pour un catholique, apercevoir la physionomie  du successeur de Saint Pierre est un privilège unique. À l'église Saint Pie X de Rabat, la messe du dimanche 10 mars était pleine de fidèles attendant François.

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Une messe dominicale à l'église Saint Pie X

On ne peut pas dire que l’église Saint-Pie X de Rabat soit jolie. Cependant, elle a d’autres mérites. Comme, par exemple, celui d’être pleine à craquer en ce matin de messe dominicale. La messe n’a pas encore commencé que les fidèles se pressent déjà dans la nef. C’est le premier dimanche de Carême, la période de jeûne des chrétiens. Elle dure quarante jours, en souvenir de l’errance de Jésus Christ dans le désert. Ensuite ce sera Pâques, la commémoration de sa résurrection. Dans sa chasuble blanche, le père Yves a chaud. Le prêtre a un visage sympathique et parle d’une voix qui porte. « Ouvrez la fenêtre, s’il vous plaît », gémit-il en s’éventant le visage. Une jeune fidèle se lève, vêtue d’un pagne africain coloré. « Passez la chaîne dans le clou, là. Comme ça, oui. Merci. »

Quatre murs, deux de long et deux de large, un toit de tôle ondulée, une immense croix verte peinte sur la façade et puis c’est tout. Tout autour du bâtiment, il y a un jardin planté d’arbres, un terrain de basket-ball, un dortoir pour les étudiants en théologie et, tout au fond, une salle de théâtre. Le décor simple et champêtre de cette “maison de Dieu” est tout le contraire de la majestueuse Cathédrale Saint-Pierre qui, à l’autre bout de la ville, élance vers le ciel ses deux grandes flèches. « Nous on préfère venir ici, c’est plus familial qu’à Saint-Pierre, confie Navalona, une étudiante malgache. Là-bas, c’est grand, mais c’est chacun pour soi. »

Rassemblée dans le coin gauche de l’église, la chorale entonne, sur un air tropical, un hymne en langue africaine. Maintenant, le père Yves a l’habitude. Seulement, il y a deux ans, quand le religieux a posé ses valises à Rabat pour la première fois, lui qui n’avait, jamais de sa vie ou presque, quitté sa campagne dijonnaise, ça lui avait fait un sacré changement. « J’ai toujours vécu dans mon petit monde rural, moi. Là-bas les églises étaient presque toujours vides, et ceux qui étaient là avaient plus de soixante-dix ans. Je faisais surtout des enterrements, cinq par semaines. Au bout d’un moment, j’ai senti une grande lassitude. Alors un autre prêtre, un dijonnais comme moi, m’a dit: “Fais quelque chose. Pars.”»

Crédits: Roland Benzaken

Frémissement général

Les chants s’estompent. Le Père Yves se racle la gorge dans le micro: « Pour ceux que ça intéresse d’aller à la grande messe du Pape François le dimanche 31 mars à Rabat… Frémissement général… C’est un peu compliqué. On nous dit qu’il y a aura 220.000 pla… Qu’est-ce que je raconte? 22.000 places! Pour l’heure, nous n’avons pas beaucoup d’informations. Quoiqu’il en soit, les autorités marocaines nous demandent de leur fournir la liste des participants. Et, agitant en l’air une feuille de papier: « Quelqu’un tiendra la liste à la sortie de la messe. Soyez bien sûrs d’y inscrire votre nom. »

« Et me voilà parti pour le Maroc. Au début, j’ai dû m’adapter à des pratiques différentes. Je n’ai jamais béni autant d’eau par exemple. Les Africains en consomment une quantité incroyable, pour chasser les démons. Ils donnent une couleur, une dynamique particulière au rite chrétien, mais je m’y suis vite fait. Je me sens même un peu privilégié aujourd’hui. » Après l’envoi, le troupeau des fidèles s’ébranle en direction du porche. Mais pas trop vite. Dans le jardin de l’église, les groupes de discussion se forment déjà à l’ombre des cyprès. Pour les étrangers européens, surtout lors des premiers mois après leur arrivée, la messe dominicale est une bonne façon de rencontrer des gens de sa communauté.

Diego et Valérie sont parisiens tous les deux. Le ventre de la femme de Diego ne peut pas être plus rond. L’accouchement est prévu pour la fin du mois, pile au moment de la visite marocaine du souverain pontife. Diego n’assistera pas à la grande messe, mais il n’en fait pas un drame, car il a déjà vu le Pape. C’était en 1997, à Paris, où Jean-Paul II s’était adressé à plus d’un million de fidèles. « Je ne suis pas du genre papiste. Le Pape n’est pas mon idole. Mais quand je l’ai vu apparaître à la fenêtre, mes cheveux se sont dressés sur ma tête », se souvient-il avec émotion.

Valérie aussi était présente ce jour là. Valérie est la maman de Juliette, dont c’est bientôt l’anniversaire. Elle ira à la grande messe avec sa famille. Non pas qu’elle veuille leur imposer sa religion, mais pour qu’ils sentent et comprennent l’importance du moment. « De nos jours, personne ne naît plus chrétien, analyse Valérie. Les structures d’antan sont tombées. Je crois que les chrétiens sont plus convaincus de leur foi aujourd’hui. Car, à un moment donné, ils ont fait le  choix de croire », constate Valérie.

“Rihanna a côté, c’est rien du tout”

« Monsieur, Timothée et moi nous sommes athées », nous fait savoir Raphaël, garçonnet de dix ans, en plongeant la main dans un sachet de chips à l’oignon. « Il ne nous intéresse pas vraiment, le Pape. Mais on ira quand même à la messe. Pour profiter de la sortie. » Raphaël, Timothée et tous les autres garçons qui déjeunent sur l’herbe sont des scouts du Maroc. On les reconnaît à leur chemisette bleu clair et au foulard jaune et rouge qu’ils portent noué autour du cou. Habillées de la même façon, les filles sont assises un peu plus loin sur la pelouse. Juliette, un sandwich à la main, déborde d’enthousiasme: « Je suis contente parce que mon grand-père va faire le déplacement de France pour assister à la grande messe. Mais il vient aussi parce que c’est mon anniversaire. »

Un peu plus tôt, tous les scouts, filles et garçons, étaient assis au premier rang pour écouter la messe. Le Père Yves en était au milieu de son sermon. Il citait Saint-Paul: « L’homme ne vit pas seulement de pain », quand il a senti que les enfants ne tenaient plus en place. Alors il leur a donné l’autorisation d’aller pique-niquer dans le jardin de l’église Saint-Pie X de Rabat, avant de reprendre: « Et la faim de nourriture aide à se souvenir de la faim de Dieu ».

À l’autre bout du jardin, une fumée mince et grise s’élève dans le ciel bleu. Au-dessus du barbecue, un étudiant africain s’évertue à faire démarrer le feu en agitant un bout de carton. Joël et Patrick sont quant à eux chargés d’aménager sur la pelouse un endroit pour le déjeuner. Il tournent et retournent les draps dans tous les sens, sans jamais trouver satisfaction. « Déplace-le un peu par là, encore, encore… Non, on change tout. » Joël est Camerounais, Patrick Togolais. Ils étudient à Rabat. Pour rien au monde il ne raterait une occasion de venir à l’église pour répéter avec leurs amis de la chorale.

Crédits: Roland Benzaken

Quand on lui demande s’il compte participer à la grande messe, Joël éclate de rire: « Bien sûr que j’irai, c’est hyper important. » Le personnage déjà, les impressionne. « Le mec est une célébrité, quoi. Rihanna à côté…pffff… c’est rien du tout », explique Patrick au comble de l’excitation, tandis qu’ils continuent de déplacer les draps sur la pelouse, semblant chercher une figure géométrique parfaite. « Nous venons tous de pays africains différents: Côte d’Ivoire, Gabon, Burkina Faso… Là-bas, le Pape n’ira probablement jamais. Quand il vient au Maroc, pour nous c’est comme s’il passait individuellement dans chacun de nos pays. On le racontera à nos proches », confie l’étudiant.

“C’est absurde que Dieu ait un fils”

À Madagascar, la maman de Patricia s’inquiète parfois pour sa fille. Il faut dire que ce que la télévision montre des pays musulmans n’est pas de nature à la rassurer. Dans ces conditions, la visite de l’évêque de Rome au Maroc n’est pas anodine. Le souverain pontife posant son pied en terre d’islam, c’est un signe en faveur de l’apaisement des peurs. « On est catholiques dans un monde totalement musulman, ça peut être effrayant pour ceux qui sont au pays et qui s’imaginent je-ne-sais-quoi… Le voyage du Pape, ça veut dire qu’il n’y a pas de danger pour nous à vivre ici, que c’est la sérénité… » commente en vitesse Patricia, avant de reprendre sa place au milieu de la chorale.

La sérénité, pas tout à fait. Jonathan apprécie le fait que ses amis musulmans lui posent des questions sur sa foi, s’intéressent à sa religion, se renseignent sur le culte chrétien. Le problème, c’est que les interrogations laissent vite la place aux tentatives de conversion. « Quand j’explique aux chauffeurs de taxi que je suis catholique, ils me demandent d’abord pourquoi, puis il me conseillent de changer de religion », déplore Jonathan. Navalona aussi est préoccupée: « J’aimerais que le Pape nous enseigne la bonne façon de réagir lorsque des gens nous incitent à nous convertir. Certains disent “C’est absurde que Dieu ait un fils”. »

Il est midi. Comme le père Yves, la plupart des fidèles sont retournés à leurs occupations laïques. Dans l’église aux trois-quart vide, les choeurs, eux, continuent de chanter la gloire de Jésus-Christ. D’ailleurs, le Nazaréen se trouve juste derrière le chef de choeur, en peinture, sujet principal d’une fresque aux couleurs chaudes et bigarrées. La scène est extraite de l’évangile et montre Jésus multipliant les pains et les poissons pour nourrir les affamés sur une plage. Les personnages ont tous la peau noire. En plissant les yeux, on arrive à discerner à l’arrière-plan des immeubles, des bâtiments officiels et même… le minaret de la mosquée Hassan II. « C’est normal, c’est notre monde », sourit Patricia.

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