Au FESPACO, le Burkina projette aussi son image

Au FESPACO, le Burkina projette aussi son image

Le FESPACO  (23 février - 2 mars) a fêté ses cinquante ans. Créé en 1969, l'évènement est devenu le rendez-vous incontournable du cinéma panafricain. Il est aussi devenu la vitrine du Burkina Faso, un pays qui entame un virage politique majeur. Reportage à Ouagadougou, entre symbolisme... et couacs d'organisation. 

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Pour les Burkinabés, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) n’est pas un évènement comme les autres. Le festival du septième art africain ressemble presque à une fête nationale. A l’aéroport, sur les panneaux publicitaires, dans les journaux, un seul thème revient : le FESPACO. Pour l’occasion, le dispositif sécuritaire mis en place est impressionnant : des soldats lourdement armés gardent les principales artères de la capitale. Impossible de circuler dans Ouagadougou sans être arrêté deux ou trois fois par des barrages de police qui vérifient l’identité des passagers et leur destination.

Tout est fait pour que les invités du Pays des hommes intègres (la signification de Burkina Faso) se sentent en sécurité. Il faut dire que pour les cinquante ans du FESPACO, le pays attend du beau monde. Parmi les invités de marque, Paul Kagamé, président du Rwanda, dont le pays est l’invité d’honneur du festival. Il y a aussi Ibrahim Boubacar Keita, le président malien qui assiste au FESPACO en sa qualité de Champion de la renaissance culturelle africaine, fonction qui lui a été attribuée par la Commission de l’Union africaine.

Il faut compter en plus les 4.500 professionnels, 100.000 spectateurs et les correspondants étrangers mobilisés pour l’évènement. Durant une semaine tous les ans depuis 1969, tous les projecteurs sont donc braqués sur ce petit pays d’Afrique de l’Ouest. L’occasion pour le Burkina de briller aux yeux du monde. Cette année, depuis deux ans, l’enjeu est surtout de conforter l’image d’un pays dorénavant sûr et accueillant. “Les attaques terroristes qu’a subies le pays ont profondément traumatisé les Burkinabés”, nous dit un chauffeur de taxi ouagalais. La capitale avait subi son premier attentat en 2016. L’attaque revendiquée par AQMI avait fait trente victimes, dont la photographe marocaine Leila Alaoui. Plus récemment, un autre attentat a visé en mars 2018 l’ambassade de France ainsi que l’état-major de l’armée. Huit soldats burkinabés y ont trouvé la mort.

Mais désormais, personne ne semble se soucier d’éventuelles attaques terroristes. Les hôtels affichent complet. Les Occidentaux ont plus peur du paludisme : ils paniquent à la vue d’un moustique et s’aspergent de lotion répulsive en marchant dans la rue.

Sankara, la résurrection

Le gouvernement burkinabé a choisi la matinée même du jour de la clôture du FESPACO pour dévoiler une statue géante de Thomas Sankara à Ouagadougou. Sur le site du conseil de l’entente, le mémorial Thomas Sankara comprend le buste du révolutionnaire burkinabé et de ses douze compagnons assassinés le 15 octobre 1987. Le monument est inauguré en présence du président Christian Kaboré et de l’ancien président ghanéen John Jerry Rawlings. “Sankara revient en force sur la scène politique ces dernières années”, nous explique-t-on à Ouaga. Le président actuel utiliserait ainsi Sankara pour montrer qu’il y a rupture avec l’ère Blaise Compaoré, son prédécesseur. Celui-là même qui était le frère d’armes de Sankara lors du putsch qui porte ce dernier au pouvoir en 1983, et qui est accusé de l’avoir fait assassiner pour prendre sa place à la tête de l’Etat en 1987.

Les Burkinabés ont déjà prouvé leur attachement à la chose politique. En octobre 2014, c’est un soulèvement populaire pacifique qui mettra un terme à la présidence de Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 27 ans. Depuis, les langues se délient au Pays des hommes intègres. Les graffitis qui habillent les murs des rues arborent entre autres slogans : “Ne votez pas ethnie”, “il faut réhabiliter Sankara” ou encore “Justice pour Dabo Boukarydu nom de cet étudiant en médecine torturé à mort par l’armée à la suite d’une manifestation en 1990.

Pour autant, il serait hasardeux de croire que tous les Burkinabés soient des fans absolus de Sankara, le “Che africain”. On nous confie d’ailleurs que si le fondateur du Burkina moderne est si populaire, c’est peut-être parce qu’il n’a gouverné que quatre ans (de 1983 à1987) et qu’il n’a pas eu le temps de faire grand-chose. Un interlocuteur local explique que Compaoré n’était peut-être pas le meilleur des présidents, mais que durant ses années à la tête du pays, le Burkina Faso n’a subi aucune attaque terroriste. Selon lui, Compaoré négociait directement avec les groupuscules capables de déstabiliser le pays.

(Trop) longue cérémonie

Après avoir inauguré la statue de Sankara, le président Kaboré s’est rendu au Palais des Sports pour la cérémonie de clôture du FESPACO. La bâtisse ressemble à une soucoupe volante géante en plein centre de Ouaga 2000, le nouveau quartier de la capitale. L’arrivée des présidents burkinabé, malien et rwandais, programmée pour 16 h, était censée donner le coup d’envoi des festivités, mais la place était déjà en effervescence.

Par mesure de sécurité, toutes les routes menant au Palais des Sports sont bloquées. Il faut donc marcher une centaine de mètres avant d’arriver sur les lieux. Malgré nos invitations, la sécurité nous empêche d’entrer. Un attroupement s’est formé devant l’accès aux tribunes, l’agent de sécurité empêchant les visiteurs d’entrer sous prétexte que la salle est comble. Il faut l’intervention d’un haut cadre de la Royal Air Maroc, sponsor officiel du festival, pour nous ouvrir le passage, quitte à froisser son costume. 

A l’intérieur trois mille personnes assistent à la cérémonie de clôture du FESPACO. Une grande estrade est installée au milieu de la salle qui abrite habituellement des rencontres sportives. Sur la gauche, une petite scène pour les musiciens et un écran qui diffuse l’arrivée des invités. Entre l’estrade et la tribune officielle, un tapis rouge rappelle la solennité de l’instant. En attendant l’arrivée des présidents, des groupes de musiciens se succèdent sur scène. Leurs prestations se voient quelques fois entrecoupées par un message demandant au propriétaire d’une voiture de la déplacer parce qu’elle bloque le passage. Finalement, Kaboré, Kagamé et Keita arrivent… avec une heure de retard. La soirée peut commencer.

Après l’hymne national rwandais et malien, le public se lève pour chanter celui du Burkina Faso. Les burkinabés s’époumonent, le poing levé au ciel. Un frémissement parcourt la salle. Puis, lorsque Ardiouma Soma le délégué général du FESPACO commence son discours d’ouverture, le micro tombe en panne. Le public applaudit pour signifier au délégué général qu’il n’y a un problème de son. Et le délégué général d’applaudir à son tour croyant que son discours soulève les foules. L’équipe algérienne en charge de la sonorisation panique. Finalement, un technicien apporte un nouveau micro, et le délégué reprend son allocution depuis le début.

Puis vient le moment d’annoncer le nom des gagnants. Et des prix, il y en a beaucoup : douze prix spéciaux qui s’ajoutent aux vingt-sept du palmarès officiel. Le présentateur se trompe de nom de gagnant, s’embrouille, on attend plusieurs minutes que l’heureux vainqueur se manifeste pour récupérer sa statuette et son chapeau de Saponé. Il se trompe même de chèque en octroyant celui du dauphin au vainqueur.

A chaque fois que le nom d’un vainqueur est prononcé, ses compatriotes sautent de joie. Nous prêtant au jeu, nous exultons à notre tour lorsque notre compatriote Jawad Rhalib remporte l’étalon d’argent du film documentaire pour Au temps où les Arabes dansaient. Avec Indigo de Selma Bargach qui remporte le prix de la critique africaine, ce sont les deux seuls films marocains primés lors de la compétition.

Mais Jawad Bargach n’est pas présent à la cérémonie, et l’on attend une quinzaine de minutes pour que quelqu’un veuille bien récupérer le prix en son absence. Finalement, au terme de quatre heures de remises de prix, l’Etalon d’or est décerné au film rwandais The mercy of the jungle du Rwandais Joël Karekezi. Alors que son pays est l’invité d’honneur de cette édition, c’est Paul Kagamé lui-même qui décernera à son compatriote la fameuse statuette. Le public quitte la salle, le sourire aux lèvres et l’air de dire : “Ce n’est peut-être pas le meilleur festival au monde, mais c’est le nôtre. Et cela, personne ne peut nous l’enlever”.

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