Ithmar, le fonds et la forme

Par Aicha Akalay

Faire porter le chapeau à un responsable pour un échec, le Maroc sait faire. À tort ou à raison d’ailleurs. Mais ce que le royaume fait moins bien, c’est favoriser le débat et la prise de risque. Conséquence: les porteurs de projets pour l’État et une quasi-majorité de fonctionnaires sont en fait tétanisés par la peur. Moins ils en disent, mieux ils se portent. Nos journalistes l’ont notamment constaté en s’intéressant au fonds souverain Ithmar Capital, la transformation de l’ancien FMDT.

Pourquoi le Maroc aurait-il besoin d’un fonds souverain? En a-t-il les moyens? Avec quels objectifs et quelle stratégie? À ces questions, des promesses d’éclaircissement nous sont adressées depuis presque trois ans. Jusqu’à ce 7 février, où le souverain a nommé Obaid Amrane, en remplacement de Tarik Senhaji, comme nouveau directeur de ce véhicule d’investissement piloté jusqu’à récemment par le conseiller royal Yassir Zenagui. Nous avons alors compris que les promesses d’éclaircissement ne seraient pas tenues, mais, surtout, que le Palais souhaitait du changement (voir notre dossier).

Car du changement, il était temps d’en introduire. Ithmar Capital n’a pas seulement raté son rendez-vous de transparence médiatique, il est aussi complètement passé à côté de ses objectifs financiers. En 2015, le FMDT prévoyait un résultat net de 90 millions de dirhams, qui passerait à 1,26 milliard en 2026, pour une distribution totale de dividendes de 1,534 milliard de dirhams sur cette période de 10 ans. Or, d’après le Projet de Loi de Finances 2019, “le résultat net du fonds est toujours déficitaire, et ce depuis sa création en 2011”. En 2017, par exemple, le fonds affichait en effet une perte de plus de 42 millions de dirhams… et n’avait réalisé que 2% de ses investissements prévisionnels.

Alors, faut-il vraiment s’étonner qu’un fonds qui joue au pompier pour des projets déjà problématiques, comme Saïdia, affiche d’aussi mauvais résultats? Selon son nouvel objet social, Ithmar est censé soutenir le développement économique du pays, “promouvoir l’investissement dans tous les secteurs productifs du Royaume et encourager les partenariats entre les entreprises privées et les institutions gouvernementales”. Sur le papier, le fonds souverain a réussi à convaincre des partenaires étrangers, il a aussi bénéficié d’une enveloppe conséquente débloquée par l’État et le fonds Hassan II, et opère dans un contexte où de nombreux secteurs économiques auraient bien besoin de ses investissements importants. Il faut maintenant revoir la pratique.

“En tant que dépositaire d’autant d’argent public, Ithmar doit répondre à l’exigence de transparence qui lui incombe”

Aïcha Akalay

Pour Ithmar, il serait donc temps de rencontrer la demande de l’économie marocaine et de répondre à des règles de gouvernance claires. En tant que dépositaire d’autant d’argent public, Ithmar doit aussi répondre à l’exigence de transparence qui lui incombe. Si les dirigeants de ce véhicule d’investissement souhaitent désormais se consacrer à des secteurs comme l’industrie et l’énergie, à eux de démontrer la rationalité de leur démarche, sa cohérence et les espoirs réalistes qu’elle porte. Car pour l’heure, le fonds souverain qui devait avoir un capital de 15 milliards de dirhams d’ici deux ans, n’en a pas plus de trois milliards. C’est autant de milliards manquant à une économie nationale qui a soif d’investissements — judicieux et étudiés — pour porter la croissance que le Maroc mérite.

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