Bilal Hassani, la nouvelle voix clivante

Bilal Hassani, la nouvelle voix clivante

Découvert dans l'émission "The Voice Kids", en 2015, Bilal Hassani est en passe de représenter la France au concours de l'Eurovision. YouTubeur et chanteur, ce jeune homme de 19 ans et d'origine marocaine témoigne des travers de son époque, et pourrait donner un nouveau souffle à une Eurovision en perte de vitesse.

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Bilal Hassani se met en scène dans des vidéos Youtube qui font un carton sur les réseaux sociaux. Crédit: Capture d'écran Youtube

Le succès fulgurant, les apparitions médiatiques et les critiques qui vont avec, n’ont presque rien de nouveau pour lui. À tout juste 19 ans, Bilal Hassani s’approche plus de la graine de star qui maîtrise le slalom entre toutes les contraintes de la célébrité, que celui du premier inconnu au bataillon poussé sous les spotlight, avant de finir aussitôt dans les rubriques « perdu de vue« . Peut-être l’apanage d’une jeunesse qui maîtrise déjà les codes et l’image à adopter pour faire parler.

Depuis le 12 janvier, ce Franco-marocain est devenu la personne dont tout le monde « a entendu parler« . Alors inconnu pour les uns, mais déjà hissé au rang de culte pour les autres, Bilal Hassani s’est qualifié haut la main pour la finale de Destination Eurovision, ce télé-crochet du samedi soir permettant à la France d’élire son représentant au célèbre concours musical européen. Une chose est sûre : le look et la personnalité du garçon ne laissent pas indifférent. Au risque d’être exposé aux pires insultes racistes et homophobes, quand ce n’est pas des menaces de mort. La rançon de la gloire ?

Mise en scène décomplexée

Pour parler de Bilal Hassani, il faut d’abord l’aborder avec son temps. Et donc en chiffres sur les réseaux sociaux : 328.000 abonnés sur Instagram et 110.000 sur Twitter et presque 750.000 sur Youtube. Soit une sacrée notoriété à même pas 20 ans, pour celui qui les fêtera en septembre prochain. Cet étudiant en licence d’anglais à la Sorbonne se met en scène dans des vidéos, face caméra, et se raconte sans tabou, passant des sujets les plus futiles aux plus personnels. Il y rit de son maquillage, retrace son parcours scolaire, publie des reprises de chansons qui lui ont permis de se faire connaître, et aborde aussi ses origines marocaines. Sa communauté de fan sait presque tout de lui. Le YouTubeur, lui, en joue, s’adresse directement à eux, « ses sisters », et reprend ce que ses abonnés disent de lui pour en faire de nouvelles vidéos. En somme : il est sa propre machine médiatique.

Dans ses vidéos, il démarre toujours par un gimmick : « Bonsoir Paris ! », devenu depuis l’une de ses marques de fabrique. Il y cultive un look androgyne, arborant allègrement des perruques multicolores, à qui il prête des noms pour chacune d’entre elles. « Stormi » pour un carré lisse blond platine, « Kat » pour la chevelure rouge, « Gila » pour les boucles brunes… Ses perruques suscitent toutes sortes de réactions et questionnent sur sa masculinité. « Je porte des perruques parce que j’adore ça, rétorque-t-il dans une de ses vidéos. Les règles qui m’ont été assignées […] je ne les respecte pas. Moi, je m’amuse. Arrêtez de me mettre dans une case…».  « Le style, c’est l’homme », pouvait-on entendre dans un autre temps. Lui aime naviguer entre deux eaux. S’il explique « se considérer encore comme un homme », il n’hésite pas à parler de lui au féminin, singe les divas hollywoodiennes et s’en sert pour clamer son homosexualité.

Clivant

Là où pour plusieurs, il est difficile d’oser faire son coming-out, Bilal Hassani, lui, en a déjà fait deux. Un premier d’abord contraint, alors qu’il était en classe de 4ème dans un lycée catholique. Dans une vidéo, il explique comment il a été exclu de son collège après avoir vécu une aventure avec un autre garçon : « En conseil de discipline, ils (les professeurs et la direction de l’établissement catholique, ndlr) essayaient de trouver des excuses. Je me suis donc fait virer parce que j’étais gay… C’est grave ! Je suppose qu’ils ne pouvaient pas me garder pour leur réputation ». Lui dédramatise, racontant cet épisode sur le ton de l’anecdote. Mais c’est à l’été 2017, dans une vidéo publiée sur Twitter qu’il fait un coming-out en chanson. Une manière de répondre à ses abonnés qui ne cessaient de l’interroger sur son identité et sa sexualité.

L’hebdomadaire réac’ Valeurs Actuelles titrait « Bilal Hassani, homosexuel d’origine marocaine et probable candidat français à l’Eurovision« . Ses origines y sont pointées : Il est homosexuel et, comme son nom l’indique, issu de l’immigration. Les minorités éternellement victimes poussent un ouf ! ». 

Ses parents d’origines marocaines, tout deux cadres, sont divorcés depuis qu’il a deux ans. Il vit à Paris, avec sa mère, Amina, qui est déjà intervenue dans ses vidéos. Son père lui, travaille à Singapour et le garçon dit « entretenir de bonnes relations avec lui« , allant fréquemment le voir.

Certains voient dans ce personnage décomplexé, une nouvelle icône queer. Dans madmoiZelle, un site communautaire, une chroniqueuse parle d’un « role model » qu’elle aurait aimé avoir « plus jeune« . « Bilal place des jalons qui guideront les ados d’aujourd’hui et les adultes de demain. Il leur montre que c’est possible. C’est possible de te maquiller même si t’es un mec, c’est possible de chanter très sérieusement une chanson que certain·e·s taxent de  »débile », et c’est possible d’aimer faire ça ». Sur la toile, le personnage clive. Certains le félicitent, d’autres déversent leur haine sur les réseaux sociaux, où l’on peut aussi y lire des menaces de mort formulées à son encontre. Bilal Hassani les lit dans une de ses vidéos. Parmi elles : « Tu devrais essayer le Bataclan comme salle, une cagoule et une bombe et le tour est joué« . Une violence telle que deux députés  ont interpellé Twitter France afin de cesser son inertie et « mettre en œuvre une politique plus volontariste et ferme en matière de lutte contre le cyber harcèlement et les LGBTphobies en France ». Au Parisien, le 11 janvier, Bilal relativise : « Au début, je ne m’en fichais pas, les commentaires me faisaient mal, mais tu apprends à vivre avec ces dix à quinze insultes par minute. Tu es anesthésié. »

« Mon roi« , une « affirmation de soi« 

Plus que le flot de « haters » anonyme, sa notoriété récente après son passage à l’Eurovision a renforcé son exposition. Philippe Manoeuvre et André Manoukian, deux célèbres animateurs de télé-crochet, ont taclé ce qu’incarne le jeune homme, critiquant « un côté neuneu » de l’Eurovision. L’intéressé, au contraire, se voit comme une Conchita Wurst qui a remporté l’Eurovision en 2014. En 2015, dans sa première apparition télévisée, un Bilal Hassani âgé de 15 ans avait d’ailleurs repris une chanson du drag queen autrichien.

 

Sa chanson présentée à la demi-finale française traite cet aspect. Intitulée « Mon roi », la vidéo cumule 4 millions de vues sur Youtube. Au Parisien, il explique que cette chanson est « une affirmation de soi », ce qu’il est et ce qu’il a toujours été depuis la petite enfance.  Des photos de famille, où on le voit petit jouant les divas, ont permis de réaliser le clip officiel de la chanson. Il chantera à nouveau sa chanson, le samedi 26 janvier pour la finale française. Depuis plusieurs jours, il fait office de favori face à des candidats autrement plus expérimentés que lui. Parmi eux : Chimène Badi, une autre de ces chanteuses, révélées en 2002 après une participation à un autre télé-crochet, Popstars. Un temps, celle-là même faisait partie de ces stars rapidement retombée dans l’oubli. Internet n’était pas encore cette machine à créer des stars et la lessiveuse du succès autrement plus impardonnable. Deux styles de vedettes, deux époques et peut-être une nouvelle partition à jouer pour l’Eurovision, devenue trop ringarde pour beaucoup. Bilal Hassani lui est plus catégorique : « L’Eurovision, ce n’est pas ringard, c’est hyper stylé ! »

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