Driss El Yazami répond à Rachid Achachi : "Une xénophobie de pauvre"

Driss El Yazami répond à Rachid Achachi : "Une xénophobie de pauvre"

Par Driss El Yazami

Le président du Conseil de la communauté marocaine à l'étranger (CCME), Driss El Yazami, réagit aux propos tenus par Rachid Achachi sur la question migratoire 
au Maroc dans l’Interrogatoire de TelQuel n°839. L’ex-dirigeant du Conseil national des droits de l’homme (CNDH) juge qu’ils dénotent d’une ignorance du sujet.

Les propos tenus par M. Rachid Achachi soulèvent un problème éthique (quelles valeurs devraient inspirer le débat public ?), mais révèlent surtout une méconnaissance des dynamiques migratoires que le pays et le continent vivent. Les connaître et les transmettre aux citoyens est une des conditions, nécessaire mais pas suffisante évidemment, d’un débat civique, pluraliste et raisonné. On commencera donc par rappeler quelques faits, académiquement établis.

Driss El Yazami, président du CNDH

Driss El Yazami, président du CCMECrédit: Rachid Tniouni

Sur une population de 1,25 milliard d’habitants, l’Afrique compte environ 36 millions de migrants, soit 13% de l’ensemble des migrants du monde. Et contrairement à une idée prégnante, à peine 16,6% de ces migrants se dirigent vers l’Europe. Sur cinq migrants du continent, quatre restent en Afrique, répartis comme suit : Afrique de l’Ouest (9,8 millions), Afrique de l’Est (5,9 millions), Afrique Australe (3,4 millions), Afrique Centrale (3,3 millions) et Afrique du Nord, Égypte comprise (2,1 millions).

Majoritairement intracontinentale, la migration africaine est aussi très concentrée. La moitié des migrants se dirige vers cinq pays : l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire, le Nigeria, le Kenya et l’Éthiopie.

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Mobilités humaines

Remontant parfois à des siècles, les migrations africaines se transforment néanmoins à une grande vitesse. Les migrants sont de plus en plus jeunes, la proportion des femmes ne cesse de se développer, mais, surtout, le niveau culturel des concernés est de plus en plus important. Malgré tous les problèmes de l’école africaine, la scolarisation a fait ses effets. En réalité, derrière cette image du migrant africain miséreux, les mobilités humaines qui se développent sous nos yeux sont de plus en plus diversifiées et s’interpénètrent en permanence : migrations pour études, déplacements pour des raisons religieuses, touristiques, commerciales ou artistiques, circulation des élites professionnelles hautement qualifiées, vagues de réfugiés, etc. Une petite illustration : l’Agence marocaine de coopération internationale a accueilli à la dernière rentrée universitaire près de 11 000 étudiants issus de 46 pays, dont 10 000 boursiers environ.

Les étrangers ne représentent que 0,25% de la population globale au Maroc

Driss El Yazami

En matière de transferts, le continent africain est troisième derrière l’Asie-Pacifique et l’Amérique Latine avec 60,5 milliards de dollars reçus en 2016. Cinq pays africains captent environ 80% du total de ces remises : le Nigeria (19 milliards), l’Égypte (16,6 milliards), le Maroc (7 milliards), l’Algérie et le Ghana (2 milliards chacun).

Courage politique

Le Maroc n’est pas victime de ces dynamiques migratoires ; il y contribue pleinement. Comme terre d’émigration d’abord vers tous les continents, dont l’Afrique. Comme terre de rebond ensuite : le pays ne peut échapper à sa géographie, et en dépit des efforts des autorités, il est et restera une des portes d’entrée de l’émigration irrégulière vers l’Europe. Comme pays de destination enfin. Par obligation, pour une partie des migrants qui n’ont pu entrer en Europe, mais aussi par choix rationnel pour d’autres. Selon les dernières données du HCP, les étrangers ne représentent que 0,25% de la population globale, et sont répartis à égalité entre Africains et Européens.

“Il faut lire la politique marocaine dans un contexte de circulation diversifiée”.Crédit: Rachid Tniouni

C’est dans ce contexte de circulation diversifiée et de plus en plus complexe des personnes qu’il faut lire la politique marocaine entamée en 2013. Une politique d’abord fidèle à la Constitution de 2011, dont le préambule avait édicté le principe de non-discrimination et dont un article avait inscrit l’égalité des droits entre étrangers en situation régulière et nationaux, y compris en termes de droit de vote sur le plan local. Une politique conforme au droit international des droits de l’homme ensuite et, enfin, à l’inscription stratégique du royaume dans son environnement naturel, l’Afrique. A l’heure où la mode, dans tous les pays, y compris sur notre continent, est à la fermeture sur les identités rabougries et les formules en toc, nous pouvons être fiers du choix que Sa Majesté et tout le pays ont fait sur cette question. Le choix du courage politique. Il est trop tôt pour faire le bilan de l’effort entrepris et il y aura incontestablement des difficultés et des moments de tension. Mais comme l’histoire de l’immigration l’a démontré pour toutes les populations, les créateurs, les chercheurs et les entrepreneurs de demain sont peut-être déjà parmi nous, au sein des 10 000 enfants d’immigrés accueillis sur les bancs de l’école publique marocaine. Pour les esprits chagrins qui en douteraient, nous conseillons de revoir le chef d’œuvre de Martin Scorsese Gangs of New York, ou de relire Les Boucs de Driss Chraïbi.

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