“Houna Hassan II”

“Houna Hassan II”

La radio était un outil de propagande essentiel pour Hassan II car elle touchait l'ensemble des Marocains. Il en usait aussi comme d'une propriété privée soumise à ses caprices sur l'air de «la radio, c'est moi». Anecdotes inédites.

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Si Hassan II surveillait autant l’audiovisuel, c’est que son contrôle était essentiel dans un pays où le taux d’analphabétisme était énorme. Du fait de cette donnée structurelle, la presse avait peu d’impact, au contraire de la télévision, et surtout de la radio qui couvrait tout le Maroc et touchait l’ensemble de ses sujets. La radio est sous tutelle du régime depuis sa création, s’appuyant sur un dahir de 1924 pour affirmer le monopole de l’Etat. Mais ce n’était pas suffisant pour Hassan II qui, en 1985, approuve la proposition du ministre de l’Intérieur, Driss Basri, qui veut que le ministère de l’Information soit rattaché à son département. A l’origine de cette décision, les propos d’un résistant parlant de Mohammed V qu’il a côtoyé lors de son exil. Ses propos étaient familiers, ne plaçant pas le roi de la «révolution et du peuple» sur un piédestal, mais l’évoquant comme un résistant lambda. «On a jugé qu’il avait parlé de Mohammed V de manière irrespectueuse. Hassan II, agacé, a demandé à Basri de reprendre en main les choses. Le ministre de l’Intérieur en a profité pour faire main basse sur les médias publics», signale le politologue Mustapha Sehimi. Driss Basri nomme ses hommes à la direction de la RTM. Mohamed Tricha, un gouverneur surnommé «la gifle», devient président directeur général. Deux caïds, Mohamed Issari et Abderrahmane Achour, prennent respectivement la tête de la télévision et de la radio.

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Parachutés patrons de médias

Abderrahmane Achour raconte, dans Rajoul Solta Bi Al Idaâ (voir extraits ci-après ) qu’il a été contacté le 2 juillet 1986 par Driss Basri. «Ssi Abderrahmane, je veux te voir demain à 11h 30 chez moi», lui ordonne le ministre de l’Intérieur. Achour n’en dort pas de la nuit, s’interrogeant sur ce que voulait de lui l’homme le plus puissant du pays, après Hassan II. Il appelle à gauche et à droite des collègues à l’Intérieur, mais personne n’a le début d’une information.

Abderrahmane Achour, Mohamed Tricha et Mohamed Issari sont reçus le lendemain par Driss Basri, entouré de l’essentiel des cadres de l’Intérieur. Ensuite, un imposant cortège de voitures officielles se met en branle en direction de la résidence royale de Skhirat où se trouve Hassan II. «J’espère que tu nous programmeras de bons films», dit Basri à Mohamed Tricha, sans lui annoncer qu’il est le nouveau patron de la radiotélévision.

Au bord de la piscine où se trouve Hassan II, le ministre de l’Intérieur annonce finalement aux trois protagonistes les postes qui leur ont été attribués. Les trois hommes seront inamovibles pendant dix-sept ans, alors que les ministres de l’Information, eux, changeaient. Sous leur ère, les choses ont le mérite d’être claires. A titre d’exemple, un décret du 25 avril 1989 vient préciser la nature de l’organigramme de la RTM, qui est définie comme un «service administratif gouvernemental».

La subordination des journalistes se fait sans avoir à faire pression sur eux grâce à un «recrutement plutôt administratif et sécuritaire que professionnel», écrit le spécialiste des médias Ahmed Hidass dans un article intitulé «La radio et la télévision au Maroc». A cela, il faut ajouter le statut de fonctionnaire qui implique une obligation de réserve et une subordination hiérarchique réduisant «les journalistes de la maison à faire fonction de présentateurs, de porte-micros et d’employés aux écritures», conclut Ahmed Hidass.


L’ancien patron de la radio, Abderrahmane Achour, raconte dans son ouvrage Rajoul Solta Bi Al Idaâ (Un agent d’autorité à la radio) comment Hassan II et Driss Basri contrôlaient les ondes. Florilège.

Bio

Abderrahmane Achour

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Il est né à Jerada en 1952. Son diplôme de sciences politiques en poche, il rejoint le ministère de l’Intérieur en 1975 et passe de longues années au cabinet du gouverneur Abdeslam Ziadi. En juillet 1986, ayant le grade de caïd, il est nommé par Driss Basri à la tête de la radio, qu’il dirigera jusqu’en 2003. Le ministère de l’Intérieur le sort de sa retraite anticipée, prise en 2005, pour lui confier le poste de gouverneur chargé de la communication, qu’il occupera de 2006 à 2015. Après avoir quitté la fonction publique, il se consacre à l’écriture de son livre Rajoul Solta Bi Al Idaâ (Un agent d’autorité à la radio) qui raconte ses dix-sept ans comme gardien du temple de la propagande officielle sur les ondes.

Belkhayat et Khomeiny

« En 1988, des journaux marocains ont écrit que Abdelhadi Belkhayat avait laissé tomber le chant et qu’il s’était installé dans un pays musulman d’Asie où il avait rejoint les rangs d’un mouvement de prédication. Certains ont même avancé qu’il était devenu muezzin dans des mosquées pakistanaises ou afghanes. J’ai reçu des instructions fermes pour entrer en contact avec lui et le convaincre de rentrer au Maroc.

J’ai compris qu’en haut lieu on était mécontent de lui car on craignait que son nom soit instrumentalisé dans les différends entre le Maroc et l’Iran de Khomeiny. Les mêmes cercles du pouvoir avaient fait part de leur étonnement quant à mon silence concernant la disparition de Belkhayat (le chanteur était, comme de nombreux artistes marocains, salarié de la RTM et de facto un des fonctionnaires du ministère de l’Intérieur et de l’Information, NDLR).

J’étais convaincu d’être assis sur une bombe, je devais donc résoudre cette affaire devenue nationale, en insistant, sur instructions, sur le nom de ‘Khomeiny’ auprès d’artistes amis et de proches de Belkhayat. Ils m’ont informé qu’il avait intégré le groupe ‘Jamaât Attabligh wa Daâwa Ila Allah’. La famille de Belkhayat m’a signalé qu’il était à New Delhi.

J’ai appelé aussitôt notre ambassade en Inde où je suis tombé sur notre chargé d’affaires, seul responsable présent puisque les relations entre les deux pays étaient rompues depuis 1985. ‘Vous avez de la chance. Abdelhadi Belkhayat me rendra visite demain‘, m’a-t-il répondu. J’étais aux anges quand, le lendemain, j’ai eu le chanteur au bout du fil. ‘Ssi Abdelhadi, savez-vous que Sidna est en colère contre vous car vous êtes devenu khomeiniste ?’, lui ai-je dit après les présentations d’usage.

Je lui ai exposé la situation et il ne faisait que me répondre par des ‘Macha Allah‘. J’ai repris contact avec le diplomate qui m’a expliqué que le chanteur ne pouvait pas me parler librement car il était entouré de prédicateurs. Le lendemain, j’ai pu reparler à Abdelhadi Belkhayat qui m’a informé qu’il allait faire une Omra et demandé si je pouvais faciliter les démarches pour que sa femme le rejoigne en Arabie Saoudite.

Quelques jours plus tard, il était de retour au Maroc (…) Mais ce n’était pas  suffisant. Pour couper court aux rumeurs, les autorités ont estimé qu’il devait faire son come-back lors d’une soirée retransmise à la télé. Ce fut chose faite à l’occasion d’une soirée commémorant l’anniversaire de la police (DGSN) où il a chanté, coiffé normalement et avec une petite barbe, en plus du ‘dinar’ (trace que laisse la prière sur le front, NDLR). Je ne sais pas qui, ni comment on l’a convaincu. Mais je pense que Hassan Sefrioui, ancien patron des Renseignements généraux (RG), est le seul à avoir la réponse à cette question».


Pas de shalom à l’heure prévue

« J’ai passé des années à la tête de la radio, mais je n’avais jamais vu Driss Basri aussi hystérique qu’en 1986 suite à un événement particulier (…) Hassan II avait accordé une audience à Agadir à une délégation de la communauté juive. Après l’audience, il a demandé quand le compte rendu sera diffusé à la télé. Le soir même, avait garanti Driss Basri.

Au lieu de contacter le directeur général, il a dépêché au siège de la chaîne à Rabat trois gouverneurs pour le suivi. Ces derniers ont eu la garantie que l’audience accordée à la délégation juive sera diffusée lors du dernier JT (…) Hassan II et les membres de la délégation étaient plantés devant l’écran à l’heure H, mais aucune image n’est diffusée.

Le reportage nécessitait encore plusieurs minutes de montage. La chaîne nationale a programmé plusieurs chansons patriotiques en attendant (…) Soudain, tous les programmes ont été suspendus. Le dernier JT n’a pas été diffusé non plus. Hassan II en avait donné l’ordre (…) Résultat, nous avons été
copieusement insultés par Driss Basri pendant deux jours. Lui-même ayant subi les foudres du roi ».


Le foot, religion royale

« En 1988, en plein ramadan, le club des Forces armées royales (FAR) jouait un match à Khartoum au Soudan pour le compte de la Coupe d’Afrique des clubs champions (…) La télé nationale ne pouvait pas retransmettre le match, tout le monde comptait donc sur la radio. Sauf qu’à un moment, il fallait céder l’antenne pour retransmettre la causerie religieuse depuis le palais royal.

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L’usage voulait que le journaliste affecté au palais demande l’antenne avant l’arrivée du roi, les auditeurs ayant droit pendant ce temps à des versets du Coran récités par l’un des meilleurs psalmodiateurs. Assis dans mon bureau, un fonctionnaire du secrétariat m’appelle pour me dire que le régisseur du studio 4 voulait savoir si on pouvait arrêter la retransmission du match et céder l’antenne.

Un véritable dilemme pour moi car je ne savais pas si Hassan II suivait le match en direct à la radio. Ce que je savais par contre, c’est qu’il avait déjà engueulé un responsable de la télévision qui avait interrompu la diffusion d’une compétition sportive pour céder la place au JT. Je devais vite prendre une décision, surtout  qu’il s’agissait d’une activité royale à très haute portée symbolique, car elle était
liée à la fonction de Commandeur des croyants. Ces causeries se tenaient en présence de ministres, d’érudits, de diplomates et de hauts gradés.

Le téléphone sonne. Le journaliste qui couvre la causerie m’informe qu’un
responsable de la chancellerie insiste pour arrêter la diffusion du match et de lancer la retransmission depuis l’antenne au palais (…) Je me suis réfugié dans mon bureau, j’avais perdu la boussole (…) A la fin de la causerie religieuse, le directeur général m’appelle pour me demander qui a ordonné l’arrêt de la retransmission du match des FAR. ‘Untel de la chancellerie‘, ai-je répondu. Il m’a rappelé ensuite pour m’informer que le roi suivait le match dans une salle jouxtant celle où se tenaient les causeries religieuses. Il a ajouté que Hassan II avait remonté les bretelles au membre de la chancellerie».


Le ballon rond, un casse-tête politique

« J’étais ennuyé de devoir m’intéresser au football dont j’ignorais presque tout
et où il y avait des enjeux politiques (…) La radio se devait de rester neutre et objective (…) Driss Basri et l’homme d’affaires Rachid Azmi étaient les patrons de la Renaissance de Settat. Mohamed Mediouri, directeur de la sécurité de Hassan II, et Mamoun Boufarès, gouverneur de Marrakech (et beau-père de Moulay Rachid, NDLR), présidaient le KACM. Le général Kanabi représentait le général Benslimane au sein des FAR. Mohamed Aouzal  et l’ancien ministre Abdellatif Semlali dirigeaient le Raja, sans parler d’Abderrazak Mekouar (président du WAC), de Saïd Belkhayat (président du MAS) ou de Hassan Derham (président de Chabab Al Massira).

Quand deux de ces équipes s’affrontaient, je désignais un commentateur neutre, qui ne se désole pas après un but raté et ne montre pas trop sa joie quand un but est inscrit. Il ne devait pas non plus critiquer les décisions de l’arbitre. Je me rappelle que le KACM avait adressé une lettre à Mhammed Azzaoui, chef
du service des sports, pour protester contre le remplacement du commentateur Abdellatif Jouahri par Mohamed El Ayoubi (…) à la veille du match opposant le club marrakchi à la Renaissance de Settat.

Imaginez ma position : le club de mon patron direct, Driss Basri, affronte l’équipe de Haj Mediouri, le patron de la sécurité royale ! Malgré les multiples relances du KACM pour désigner Abdellatif Jouahri, connu pour être un fervent supporter du club marrakchi, j’ai tenu bon et tout a fini sans incidents ».


Ouf, c’est pas nous !

« J’ai assisté à l’enregistrement du discours du trône de 1987. Exceptionnellement, c’était le seul discours enregistré la veille (2 mars) pour être diffusé le lendemain dans l’après-midi. Hassan II avait toujours opté jusque-là pour le direct. Le jour J, Sa Majesté est arrivée dans la salle du palais réservée à l’enregistrement. Un petit bureau y avait été installé avec une horloge et un verre d’eau. (…)

Le roi a donné le signal pour démarrer l’enregistrement et le technicien a appuyé sur le bouton pour lancer l’hymne national. J’étais près d’une caméra entre le directeur général et le directeur de la télévision. Soudain, Hassan II s’arrête et s’adresse à l’assistance, composée de ministres, de membres de la famille royale et d’officiers de l’armée. ‘Vous n’entendez pas un bruit ?‘, a-t-il demandé aux présents. ‘Non nâam sidi, nous n’entendons rien‘, a répondu un présent ayant pris son courage à deux mains. Le roi a poursuivi après avoir demandé de supprimer ses premiers propos enregistrés.

Quelques minutes plus tard, il s’arrête à nouveau, l’air furieux. Sans s’adresser à qui que ce soit, il allume une cigarette et demande une tasse de café. ‘Quelqu’un crie dehors. Ne savent-ils pas que ce jour c’est le jour d’une Makhzaniya? (cérémonie dans la pure tradition du Makhzen, NDLR)’, a-t-il vitupéré. Un haut gradé de l’armée s’est éjecté de son siège pour aller voir de quoi il en retournait. ‘J’ai peur que ce soit quelqu’un des nôtres‘, m’a chuchoté à l’oreille le directeur général. Personne n’a bougé de sa place ou pipé un mot. (…) Le haut gradé est revenu et, après le salut réglementaire, s’est mis à genoux et a pris à pleines mains le pied du roi en lui demandant pardon (…).

Le responsable du bruit est un autre gradé de l’armée qui supervisait des travaux à l’extérieur en braillant des ordres. ‘Safi, safi, lâche mon pied ! Il ne sait pas ce que c’est qu’une Makhzaniya?‘, l’a sermonné Hassan II en allumant une nouvelle cigarette. Un autre haut gradé s’est levé et a embrassé la main du roi en demandant pardon. Le directeur général, le directeur de la télévision et moi-même avons poussé un ouf de soulagement. Ce n’était pas la faute de quelqu’un de notre staff ».

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Le micro récalcitrant

« ‘Fermez le micro!‘. Personne ne peut imaginer l’effet d’un tel ordre du roi donné au milieu d’un discours officiel. C’était lors d’une audience au palais royal retransmise en direct à la radio et la télé où Hassan II s’exprimait devant un parterre de personnalités. La technicienne du studio 4 a hésité : il s’agissait d’une activité royale et le roi parlait toujours. Pour elle, il était impossible d’exécuter cet ordre sans précédent.

Le journaliste, qui suivait l’activité royale dans le même studio, avait beau se démener pour arrêter la diffusion. Rien à faire. Les secondes étaient devenues des heures pour moi. Que m’arriverait-il si le roi apprenait que son ordre n’avait pas été exécuté ? Je n’avais d’autre choix que de courir vers le studio 4 et d’arrêter la diffusion moi-même. Heureusement, entre-temps, Hassan II n’avait rien dit qu’il ne voulait pas partager sur les ondes ».


Chansons trop engageantes

« Diriger une radio nationale ne consiste pas seulement à la contrôler politiquement, à gérer les ressources humaines et les finances. Il y a d’autres volets autrement plus dangereux qui peuvent vous coûter votre poste, voire signer la fin de votre carrière. Je parle ici du choix des chansons dont regorge la médiathèque de la radio (…).

Il fallait s’assurer du contenu de tous les morceaux diffusés par la station centrale et les stations régionales, sans oublier la Chaîne Inter (…) Je tenais absolument à éviter les chansons qui pouvaient donner lieu à des interprétations politiques, mais je ne pouvais pas éviter quelques incidents. Radio-Tanger diffusait chaque nuit, lors de la première guerre du Golfe en 1990, la chanson ‘Ya Dak Al Insane’ d’Abdelhadi Belkhayat.

Cette chanson a été diffusée pendant des années sans susciter aucune réaction particulière. Mais la passer chaque jour, alors que Saddam Hussein fanfaronnait sur toutes les chaînes internationales, a été interprété comme une ode à sa gloire. J’en ai donc averti le directeur de Radio-Tanger (…)

Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe en 1990. AFP PHOTO / IRAQ NEWS AGENCY

Les chansons programmées faisaient aussi craindre des crises avec des pays étrangers. Radio-Fès avait diffusé une chanson tunisienne intitulée ‘Tahiya Min Tounous Al Khadrae’ (Salutations depuis la Tunisie Verte). J’ai été assailli de plusieurs appels avant la fin du morceau me signalant que cette chanson était à la gloire de Habib Bourguiba. Or, il venait d’être déposé par Ben Ali. Certains milieux n’ont pas apprécié, car ils avaient peur que cela soit pris comme un signe d’hostilité vis-à-vis du nouveau dirigeant tunisien.

Un autre jour, l’ambassadeur et directeur au ministère des Affaires étrangères, Abdelkader El Jay, m’appelle pour me faire part des protestations officielles de l’ambassade du Niger à Rabat. Chaîne-Inter avait diffusé une chanson à la gloire de l’ancien président nigérien décédé. Après enquête, j’ai découvert que Chaîne-Inter l’avait fait dans le cadre de son ouverture sur les musiques africaines. La chanson incriminée était dans un dialecte local du Niger et personne au sein de la radio ne savait ce qu’elle racontait ».


Hassan II, preneur d’otages algériens

« En 1988, les relations entre le Maroc et l’Algérie venaient d’être rétablies. Le président algérien Chadli Bendjedid a envoyé au Maroc, à bord d’un vol spécial d’Air Algérie, tout un groupe d’artistes à l’occasion de la fête de la jeunesse (qui tombait le 9 juillet, NDLR). Les chanteurs Rabeh Deryassa, Nadia Benyoussef, Abdelkader Chaou, Zakia Mohamed et Cheb Jalal en faisaient partie, en plus d’un groupe de musique gharnatie et d’une troupe folklorique de la région natale du président Bendjedid. J’ai été désigné pour accompagner les artistes algériens (…) Ces derniers ont animé des soirées à Rabat et à Casablanca avec des artistes marocains de renommée.

Le président algérien Chadli Bendjedid accueille le roi Hassan II à Oran le 27 mai 1991. AFP PHOTO / ABDELHAK SENNA

L’apogée a été une soirée au palais royal de Rabat à l’issue de laquelle Hassan II a demandé aux artistes algériens de revenir le lendemain pour un autre tour de chant. Ils ne s’y attendaient pas, leur avion décollant le lendemain matin de l’aéroport de Rabat-Salé. L’Aïd El Adha étant proche, ils souhaitaient le fêter chez eux. ‘Ssi Driss, vous avez leurs passeports, n’est-ce pas?‘, a demandé le roi à son ministre de l’Intérieur, Driss Basri.

Le message était clair : la délégation algérienne devait prolonger son séjour au Maroc. Le lendemain matin, j’ai mis le cap sur l’hôtel Hassan (à Rabat) où résidaient les artistes algériens. Ils avaient fait leurs valises, certains étaient déjà dans le bus qui devait les emmener à l’aéroport. J’ai parlé à certains d’entre eux, leur demandant de convaincre les récalcitrants. L’autocar a démarré.

J’ai averti le directeur général qui m’avait précédé à l’aéroport où nous avons été rejoints par Othmane Bouabid, le directeur de cabinet de Driss Basri. Les ministères de l’Intérieur du Maroc et de l’Algérie étaient intervenus pour trouver une issue. Le directeur général m’a dit qu’il fallait retenir les artistes algériens coûte que coûte (…).

Les plus récalcitrants étaient ceux qui n’avaient pas été conviés aux soirées de Hassan II et qui, de ce fait, n’avaient pas eu droit à ses largesses. Ils avaient accéléré le pas pour embarquer dans l’avion que nous, de notre côté, devions absolument empêcher de décoller (…) A un moment, nous avons même songé à garer nos voitures sur le tarmac pour empêcher l’avion d’Air Algérie de prendre les airs (…) Notre salut est venu d’un responsable de l’ambassade algérienne qui, dépêché sur place, est monté dans l’avion avant d’en débarquer avec le commandant de bord et le reste de l’équipage. ‘Les lois internationales de l’aviation civile nous interdisent de voler si nous n’avons pas pris suffisamment de repos. Or, cela fait des heures que nous devons décoller. Je rentre me reposer à l’hôtel. Cherchez un autre pilote‘, a hurlé le commandant de bord.

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Le diplomate algérien nous avait sauvés, tous les artistes ont dû retourner à l’hôtel (…) Le pilote algérien s’est approché de moi et m’a murmuré à l’oreille s’il y avait moyen de leur procurer, à lui et au reste de l’équipage, de nouvelles chemises blanches. J’ai chargé quelqu’un de répondre à cette demande sur le champ ; j’aurais tout donné à ce moment-là (…).

Lors de la deuxième soirée au palais, un musicien algérien a demandé à Hassan II l’autorisation de s’installer définitivement au Maroc. Le roi défunt a répondu favorablement à la requête illico, ordonnant à Driss Basri de faire le nécessaire. Des années plus tard, j’ai croisé le musicien en question. Il était devenu responsable commercial pour le compte d’un grand concessionnaire automobile à Rabat ».


«Arrêtez-moi cette hystérie» !

« ‘Layali Ramadan’ était une émission diffusée chaque mois sacré entre minuit et 3 heures du matin. En 1988, j’écoutais distraitement une partie de cette émission quand le téléphone de mon domicile m’a tiré de ma somnolence. Il y avait visiblement péril en la demeure. Le directeur général de la RTM voulait des informations sur l’émission en cours. Je lui ai expliqué qu’elle avait pour thème ‘La responsabilité de la femme’ avec comme intervenantes Fatima Mernissi, l’universitaire Fatima Zahra Tamoh, Ranha Touil, propriétaire d’une usine de tapis à Salé, et la chanteuse Soumaya Abdelaziz.

Il m’a ordonné d’arrêter la diffusion sur le champ. Je n’ai pas discuté son ordre car je savais que cela venait de plus haut. J’ai appelé l’animatrice de l’émission, Sayida Layla, qui a tout stoppé. On a programmé à ma demande des chansons interminables jusqu’à 3 heures du matin (…) J’en ai fait une insomnie. Le lendemain matin, le directeur général m’a demandé un rapport complet sur l’émission ainsi que l’enregistrement de toutes les interventions.

J’ai su par la suite que c’était Hassan II qui avait ordonné d’arrêter la diffusion après avoir entendu l’intervention de Fatima Zahra Tamoh. ‘Pourquoi les préceptes de l’islam ne sont appliqués que quand il s’agit de la femme et sont négligés sur d’autres volets comme la démocratie, la justice et la lutte contre la corruption?‘, s’était interrogée l’universitaire. (…) Plusieurs semaines
plus tard, j’ai fini par avoir le fin mot de l’histoire. Hassan II avait ordonné cette nuit-là de mettre la radio. ‘Voyons voir ce qui s’y dit‘, avait-il signalé à son entourage. Il est tombé pile poil sur l’intervention de Fatima Zahra Tamoh.

Ah… Ah… c’est quoi cette hystérie ? Faites taire ça!’, a réagi le défunt monarque. Il demandait en vérité à ce que l’on change de station et non pas que l’on arrête l’émission. Hassan II est ensuite allé regarder la télévision. Ma source m’a révélé que l’un des présents a averti Driss Basri de la colère du roi. Il a donc ordonné au directeur général de suspendre l’émission et de lui fournir un rapport complet avec l’enregistrement ».


La santé du roi, sujet épineux

« Hassan II était en visite au siège de l’ONU à New York quand le ministre de la Communication, Driss Alaoui Mdaghri, a appelé le directeur général adjoint de la radiotélévision. Il lui a ordonné de suspendre le direct de la séance des questions orales au parlement et de diffuser, à la place, un communiqué de la Maison royale. Hassan II, victime d’un malaise, venait d’être admis dans une clinique new-yorkaise.

Le directeur général adjoint s’est rendu au siège de la radio pour s’exécuter,  mais le chargé de la permanence a refusé de prendre la moindre décision avant de s’en référer à moi. Je n’ai pas voulu agir dans la hâte. J’ai demandé que l’on s’informe si la télévision avait de son côté arrêté la diffusion de la séance des questions orales. J’ai vu qu’il n’en était rien, j’ai donc décidé de faire de même.

Je gardais cependant un oeil sur l’horloge dont les aiguilles s’approchaient de 18 h, heure d’arrêt de la diffusion de la séance parlementaire du mercredi. Le directeur général adjoint m’a rappelé, insistant pour que j’arrête la diffusion. Je n’ai rien fait, tout en m’inquiétant des éventuelles conséquences. Ne pas exécuter les ordres d’un ministre qui venait de prendre ses fonctions pouvait être interprété comme un complot.

J’ai été arraché à mes pensées par la célèbre phrase annonçant la fin de la diffusion de la séance parlementaire. Le communiqué du Palais a été diffusé sur le champ, puis repris dans le flash de 19 h et dans le journal principal. J’étais convaincu que les auditeurs auraient interprété la diffusion inopinée d’un communiqué sur la santé du roi comme le signe qu’il était dans un état grave. Je n’ai eu de réaction ni de Rabat, ni de New York. Je pense que le ministre a fini par comprendre que j’avais pris la bonne décision. Lors des années qui ont suivi, nous n’avons jamais évoqué le sujet ».


Le jour où Hassan II est mort

« Le vendredi 23 juillet 1999 était un jour normal et chaud comme tous les jours d’été. Je suis revenu à mon bureau avant 15h où je me suis débarrassé de ma cravate. Ce que je ne faisais jamais, que ce soit au ministère de l’Intérieur ou à la radio. Mon téléphone sonne. ‘La radio nationale va-t-elle diffuser un important communiqué cet après-midi ?‘, me demande mon interlocuteur, un diplomate de l’ambassade de France. J’ai répondu non, il a raccroché après s’être excusé du dérangement (…) Quelques minutes plus tard, un de mes collaborateurs se précipite dans mon bureau. Il a à la main une dépêche de l’AFP portant la mention ‘Urgent‘, et comme titre ‘Le roi Hassan II hospitalisé‘.

Juste avant le journal de 16h, je reçois un communiqué de la Maison royale écrit à la main où le comité des médecins du roi annonçait son hospitalisation à Avicenne suite à une infection pulmonaire. Ce qui nécessitait de le garder sous surveillance. Vers 17h, le diplomate français me rappelle pour me dire que certaines rumeurs évoquaient le décès de Hassan II. Avais-je du nouveau de mon côté ? Et si oui, que je l’appelle pour l’en informer. Je me suis débarrassé de lui avec beaucoup de tact, m’en tenant aux termes du communiqué de la Maison royale.

La rumeur du décès du roi circulait comme une traînée de poudre. Des amis n’arrêtaient pas d’appeler tandis que des responsables à la radio se demandaient pourquoi le décès n’avait pas encore été officialisé. En homme de l’Intérieur, je répondais que Hassan II était peut-être vraiment mort, mais qu’il y avait des dispositions constitutionnelles et sécuritaires qu’impose une telle situation avant une annonce officielle. On nous appelait des quatre coins du pays, notamment les walis et les gouverneurs.

Soudain le téléphone se tait. On vient de couper les télécommunications pour des raisons de sécurité. A 18h 20, je reçois l’ordre d’arrêter les programmes en cours et de rediffuser le communiqué sur l’hospitalisation du roi. On me demande aussi de programmer des sourates du Coran en évitant celles psalmodiées lors des funérailles. Il n’y avait plus de doute : le roi était bien mort.

A 19h 03, je reçois une dépêche de l’agence Reuters qui reprend Al Jazeera, annonçant le décès du roi. A 19h 11, l’AFP, citant des sources proches du Palais, confirme l’information. J’ai convoqué les responsables de la radio et leur ai dit de prendre les mesures qui s’imposaient (…) Des policiers et des éléments des Forces auxiliaires ont débarqué pour renforcer le dispositif de sécurité autour du siège de la radiotélévision. M’apercevant soudain que je ne portais pas de cravate, j’ai envoyé quelqu’un m’en chercher une de couleur sombre. J’ignorais si le prince héritier allait débarquer pour annoncer le décès du roi, je devais donc parer à toutes les éventualités (…).

Le directeur général m’a appelé pour me dire que le prince héritier allait adresser un discours à la Nation en sa nouvelle qualité de roi : Sa Majesté le roi Mohammed Ben El Hassan (…) Des chanteurs m’ont proposé d’enregistrer des chansons à la gloire du monarque défunt. Après avoir demandé conseil, on m’a dit d’oublier cette requête. Cela n’a pas été le cas pour les témoignages en hommage à Hassan II. On en a diffusé 656 exactement ».

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