Ahmed Raïssouni raconte le jour où Fouad Ali El Himma a fait le procès du PJD

Dans cette première partie d'une longue interview accordée à TelQuel Arabi, l'ancien président du MUR parle de la relation entre le mouvement islamiste et le PJD. Il revient aussi sur le bras de fer entrepris dès 2003 avec l'Etat et sur le coup de colère de Fouad Ali El Himma contre les dirigeants du PJD.

Par

Abdelilah Benkirane, Ahmed Raïssouni et F.A. El Himma.

TelQuel : Premier président du Mouvement unicité et réforme (MUR), vous ne figurez plus au sein du bureau exécutif où vous avez toujours siégé. Que s’est-il passé ?

Ahmed Raïssouni : C’est une chose tout à fait normale et quitter le bureau exécutif a toujours été mon vœu. Côté organisationnel, je crois en ce qu’on peut appeler « l’échelle mouvante ». Il est alors normal à un certain moment de ne plus occuper aucun échelon pour laisser la place à d’autres.

Mon départ du bureau exécutif devait intervenir en 2003, quand j’ai présenté ma démission de la présidence. D’un autre côté, j’avais d’autres divers parcours et responsabilités auxquels je devais me consacrer. Je devais donc choisir entre plusieurs missions et mes responsabilités au sein du MUR. Même physiquement, avec l’âge c’était devenu intenable, sachant que je suis presque septuagénaire. J’ai exposé tout cela à l’ex-président Mohamed Hamdaoui ainsi qu’à l’actuel, Abderrahim Cheikhi, et on a enfin approuvé ma demande.

A maintes reprises, vous faites des déclarations qui vont à l’encontre des avis du MUR. N’aviez-vous pas toute la liberté de vous exprimer comme vous le vouliez ?

Quand j’étais président du MUR, on prenait tout ce que je disais pour une position officielle du mouvement. Et cela avait continué même si je ne faisais que siéger au sein du bureau exécutif. Maintenant, je me sens plus libre pour m’exprimer et le mouvement n’a pas à subir les aléas qui pourraient découler de mes propos.

Aviez-vous subi des pressions vous poussant à démissionner de la présidence du MUR en 2003 ?

C’était de ma propre initiative. Quelqu’un au sein du MUR, ou au sein de l’Etat, souhaite-t-il une telle démission ? Je n’en sais rien. J’ai pris la décision tout seul et je l’ai soumise au bureau exécutif qui l’a acceptée après plusieurs réunions. Je n’ai subi aucune pression, mais disons que l’ambiance générale et le climat politique étaient empreints de pressions.

Après les attentats du 16 mai 2003, vous avez assisté à une réunion chez l’ancien ministre de l’Intérieur, El Mostafa Sahel, en présence du ministre délégué de l’époque, Fouad Ali El Himma. Que s’est-il passé lors de cette réunion ?

Je pense que c’était en juillet 2003. J’avais déjà démissionné de la présidence du MUR. La direction du PJD avait été invitée à cette réunion et j’étais le seul convié à ne pas faire partie du secrétariat général du parti.

Qui d’autre était présent à cette réunion ?

Tout le monde, excepté Mokri’e Abouzid Idrissi. Feu Abdelkrim Khatib était-là et on a fait exprès de me convoquer aussi. Je faisais partie des raisons de la tenue de cette réunion. Cette dernière a vite tourné au procès. El Mostafa Sahel a lu, pendant près d’une heure, un véritable réquisitoire écrit. Fouad Ali El Himma a pris le relais et le ton était encore plus acerbe.

Que vous reprochait exactement Fouad Ali El Himma ?

Les mêmes griefs que nous a faits El Mostafa Sahel. Ils nous ont reproché nos positions un par un. Ils ont commencé par moi et l’interview que j’avais accordée à Aujourd’hui Le Maroc (portant sur la Commanderie des croyants, ndlr), puis ils ont enchaîné avec El Mostafa Ramid et Mokri’e Abouzid Idrissi.

Et qu’est-ce qu’ils retenaient contre El Mostafa Ramid ?

Ils ont axé leurs critiques sur certaines de ses positions et déclarations ainsi que sur le fait qu’il défendait les détenus de la Salafiya Jihadiya et les islamistes en général. Les milieux du pouvoir n’appréciaient pas ses déclarations et ils ont encore moins aimé sa participation à un sit-in à Casablanca ainsi que son refus d’obtempérer quand les forces de l’ordre ont essayé de disperser la manifestation. Ils lui ont aussi reproché ses déclarations concernant la monarchie parlementaire. Pour eux, il était inconcevable qu’une personnalité impliquée dans le système politique et constitutionnel du Royaume, en plus de présider un groupe parlementaire, remette en cause les institutions.

Quant à Mokri’e Abouzid Idrissi, le ministre de l’Intérieur de l’époque, ils l’avaient accusé de collecter des fonds pour une organisation terroriste, le Hamas en l’occurrence. Nous avions gardé le silence, mais Abdelrim Khatib l’avait interrompu pour dire que le Hamas n’était pas une organisation terroriste, mais un mouvement de résistance et que nous le soutenions tous. C’était une réplique très courageuse que je n’oublierai jamais. El Mostafa Sahel n’a pas réagi et a continué à lire son réquisitoire.

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Et pour vous ?

La partie du réquisitoire qui me concernait tournait autour de l’interview accordée à Aujourd’hui Le Maroc, et sur ce que j’y avais dit à propos de la Commanderie des croyants ainsi que sur des prérogatives constitutionnelles du roi. Ils avaient considéré que mes propos étaient une atteinte aux institutions. Je ne me rappelle pas trop les détails, mais je peux affirmer qu’ils suivaient très minutieusement tout ce que disait le MUR.

Ils considéraient que certaines de ses positions étaient inacceptables, car elles menaçaient la cohésion et la stabilité du Maroc. Fouad Ali El Himma nous a même reproché de faire de la prédication alors que « le Maroc dispose d’assez d’institutions pour cette mission et pour préserver les sacralités religieuses ». « Nous avons la Commanderie des croyants, le ministère des Habous et les conseils des Oulémas. Ici, personne n’a le droit de le faire à l’exception des institutions officielles », avait dit Fouad Ali El Himma. Des propos très graves auxquels nous n’avons pas fait attention.

Quelle a été votre réponse ?  

Je leur avais expliqué que la Commanderie des croyants ne devait pas empêcher de déléguer certaines prérogatives, dont des prérogatives religieuses. Mais aussi que la fatwa devait disposer d’une institution dédiée qui n’est pas forcément représentée par le roi, comme cela se fait pour la justice.

Après, c’est Abdelilah Benkirane qui a pris la parole pour dire que la prédication était une ligne rouge pour nous.  » Nous sommes prêts à dissoudre ce parti s’il dérange l’Etat ou y porte atteinte. Mais il n’est pas question que nous laissions tomber la prédication », avait-il répondu.

En général, cette réunion a été l’occasion de nous tirer, un par un, les oreilles. Et on nous a même menacés d’effacer le parti de la scène politique si nous ne revoyions pas nos positions. Cela s’est arrêté là et la page a été tournée après un dîner copieux.

Avez-vous assisté à d’autres réunions du même genre ?

Je n’ai pas assisté à d’autres réunions depuis celle-ci. Par contre, les dirigeants du parti, en plus d’Abdelkrim Khatib, y étaient conviés de temps à autre.

(Propos recueillis par Charki Lahrech)

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