Abdallah Saaf : "L’Etat social est resté le parent pauvre des changements post-printemps arabe"

Le professeur Abdallah Saaf a coordonné la réalisation de l'ouvrage collectif Mutations Politiques Comparées au Maghreb et au Machrek 7 Ans après le Printemps Arabe, publié fin juin. Interview.  

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Abdallah Saaf Crédit: Capture YouTube / OCP Policy Center

L’OCP Policy center a publié fin juin un ouvrage collectif dirigé par Abdallah Saaf, professeur en sciences politiques à l’université Mohammed V de Rabat. Dans ce livre de 310 pages et intitulé Mutations Politiques Comparées au Maghreb et au Machrek 7 ans après le Printemps Arabe, quatorze chercheurs se sont penchés sur les Mutations Politiques Comparées au Maghreb et au Machrek 7 ans après le Printemps Arabe. 

Dans un style académique, qui préfère les sciences politiques aux commentaires, Abdallah Saaf analyse pour TelQuel les cas particuliers des trois pays du Maghreb. Entre la permanence de l’Etat profond en Tunisie, un statu quo algérien, et le réformisme à la marocaine, les analyses du professeur proposent des clés de compréhension de l’actualité sept ans après ces printemps arabes.

TelQuel : Les printemps arabes constituent-ils une nouvelle « vague de démocratisation », après celle des pays d’Europe de l’Est dans les années 1990 ?

Abdallah Saaf : Il y a toujours des marges de manœuvre dans les démarches institutionnelles et politiques des acteurs principaux ou périphériques. Il y a une part de jeu, de faux-semblants, de travail sur les façades, et des réponses aux défis trop immédiats. Mais en même temps, il y a un travail objectif de déconstruction des structures qui échappe à la volonté des acteurs, des initiatives qu’ils sont contraints d’assumer, et des changements qu’ils introduisent volontairement.

Comment qualifier la Tunisie et le Maroc, en sciences politiques, à la veille du printemps arabe ?

A cette période, les sciences politiques identifiaient ces deux régimes sous des vocables variables, dont néo-autoritarisme ou proto-autoritarisme. Au mieux on parlait de régimes « hybrides », « composites ». C’est-à-dire dans lequel se combinaient des éléments autoritaires – relevant de ce que la théorie politique a baptisé « despotisme oriental »- avec des vections libérales plus ou moins accentuées, et des éléments plus acceptables en démocratie.

Peut-on distinguer un processus propre au Maroc ?

La plupart des analystes et des observateurs ont surtout mis l’accent sur le caractère historiquement et culturellement « réformiste » de la démarche marocaine, entamée d’ailleurs avant les faits de 2011. Une littérature importante tourne autour de la question de l’exception marocaine, que les auteurs soient pour ou contre l’idée. Au lendemain du printemps arabe, lorsque je participais à des séminaires à l’étranger, de nombreux participants considéraient que le Maroc n’avait pas été touché par ce printemps. Dans le cas marocain, il y avait, me semble-t-il, des ruptures notoires que la rhétorique de l’époque a parfois occultées. La législature qui en a suivi n’a pas su ou voulu les mettre en relief, ou alors s’est retenue de mieux les affirmer ou de les valoriser. Les rendez-vous manqués peuvent être coûteux…

En dépit des transformations profondes qui ont eu lieu en Tunisie, il y a-t-il encore aujourd’hui une permanence de l’État profond ?

La permanence des Etats profonds ici et là apparaît comme la loi d’airain de la vie politique dans la plupart des pays, comme l’est la loi de la pesanteur en physique. Ce n’est même pas une spécificité des pays du Sud les moins avancés sur le plan démocratique. C’est l’un des grands enseignements de la science politique. En 1964, le sociologue égyptien Anouar Abdel Malek, titrait déjà « l’Egypte, société militaire ». Plus loin encore, Montesquieu dans Grandeur et décadence de l’Empire romain signalait qu’un carré d’officiers des janissaires – on dirait aujourd’hui un comité militaire (révolutionnaire ou non) – régnait à Alger. Certes, cela est plus complexe aujourd’hui. Mais je n’arrive pas à imaginer que de nos jours l’Etat néo-destour en Tunisie ait disparu à la suite des événements tumultueux de la décennie écoulée.

Qu’en est-il du cas algérien ? Pourquoi cette résilience du modèle autoritaire maintenu par l’armée ?

La « décennie noire » explique en partie le « non-printemps arabe » en Algérie. Les tragédies de la guerre civile et la clientélisation de la société par l’Etat rentier ont annihilé les velléités de changement dans le Maghreb central. Le transformisme volontariste du début de l’indépendance a cédé la place à une structure globalement autoritaire, quoique non tout à fait monolithique. Il existe en effet un pluralisme et même un polycentrisme de type algérien qui est depuis longtemps signalé par la science politique et qui s’exprime sur le plan institutionnel, idéologique, culturel, partisan et médiatique. Le statu quo perdure, mais jusqu’à quand ?

Peut-on parler de déclin des mouvements sociaux à l’œuvre en 2011 ?

Peut-on considérer que ce qui s’est passé en 2011 est un phénomène qui relève de la catégorie des mouvements sociaux classiques ou d’événements d’une autre nature ? Serait-ce une masse de faits relativement exceptionnels qui se sont affirmés à travers des processus complexes d’imitation, de contagion, d’interaction entre les formations économiques, politiques et idéologiques de la région ? Un soulèvement, une révolte, une insurrection, une mobilisation accompagnant le désir d’un cycle de réformes, une « révolution » comme il a été dit pour l’Egypte au départ et surtout pour la Tunisie ? Ce qui s’est passé après se situe-t-il dans la continuité de 2011 ?

A vrai dire le mouvement social dans ses expressions actuelles n’a pas pu ne pas être influencé par ce qui s’est passé au cours de cette décennie. Il y a eu une transformation culturelle, une propagation territoriale, une diffusion de l’esprit des demandes citoyennes au sein de diverses catégories sociales marocaines, notamment au sein des classes moyennes et une densification des postures de protestation au sein de la société marocaine sur la base d’une élévation du niveau de conscience de celle-ci. Désormais, nous avons affaire à un nouvel équilibre entre Etat et société. On peut parler de reconversion, de changements de paradigmes plutôt que de déclin.

Donc le Hirak, le boycott sont dans la lignée du Mouvement du 20 février ?

Outre les changements aux contenus variables de ce qui s’est passé en 2011, il a résulté de cette période surtout une culture politique de contestation et de proposition. J’ai l’impression qu’il s’agit d’une nouvelle génération de mouvements qui se développe actuellement. Ce qui frappait auparavant, c’est son caractère dispersé dans le temps et l’espace. Le mouvement revêtait le caractère d’un mouvement segmenté, fragmenté, discontinu, qui ne s’exprimait jamais en même temps en articulant ses composantes. En 2011, c’était la nouveauté, chez nous comme en Egypte ou en Tunisie, en dépit des différences entre les contextes nationaux. Les processus de protestations versent dans une orientation nationale, même lorsqu’ils revêtent une expression territoriale locale marquée.

Sur le terrain économique, et notamment concernant la distribution des richesses, les printemps arabes ont-ils impulsé des changements dans les systèmes en place ?

L’Etat social est resté le parent pauvre des changements survenus au cours de cette décennie. Sur le plan économique et social, la démarche néo-libérale du gouvernement précédent a souvent traduit un caractère sauvage, au nom d’une légitimité électorale, les mesures sociales prises au cours de la même période n’ont pas pu les équilibrer. La problématique de la justice sociale n’a pas fait l’objet d’un investissement politique convaincant sinon de quelques gestes symboliques. A mon avis, elle ne cessera de solliciter les agendas politiques de la phase à venir, de plus en plus fortement. J’espère que cela se fera sans trop de drames et avec le moins de dégâts possibles.

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