A Salé, l'école de la deuxième chance

A Salé, l'école de la deuxième chance

A Salé, l'école primaire publique Abdelouahed El Marrakchi a ouvert deux classes de préscolaire mixtes accueillant les enfants marocains et ceux de migrants. L'établissement dispose aussi depuis peu d'une classe d'éducation non formelle. Une nouveauté qui semble porter ses fruits.

Par

Margaux Mazellier

A l’école primaire Abdelouahed El Marrakchi de Salé, les rires et les cris des enfants résonnent en ce jour de rentrée solaire. Dans l’une des salles au rez-de-chaussée, une ribambelle d’enfants chantent en choeur « Alouette, gentille alouette« . Parmi eux, un petit garçon de 4 ans à la bouille craquante tient un français impeccable.

« C’est Malachi. Il est Congolais. Il parle très bien français et de mieux en mieux darija« , nous explique l’éducatrice. Sur la demande de celle-ci, le petit garçon se met à compter en darija, avec une dextérité déconcertante, sous les applaudissements de son meilleur copain Youssef.

Malachi est l’un des sept enfants d’immigrés que comptent les deux classes de préscolaire mixtes qui ont ouvert en septembre dernier au sein de l’établissement public dans le cadre d’un partenariat signé entre l’Académie régionale de Rabat-Salé-Kénitra et l’Association des femmes migrantes au Maroc. L’école primaire a également lancé à cette occasion une classe d’éducation non formelle qui compte 25 migrants d’Afrique subsaharienne âgés de 9 à 16 ans.

La plupart des élèves bénéficiaires de ce programme viennent de la cité voisine de Sida Moussa. Côte d’Ivoire, Congo-Brazzaville, Cameroun ou encore République démocratique du Congo, les petits pensionnaires viennent des quatre coins de l’Afrique francophone.

« L’idée est vraiment d’offrir la possibilité aux petits comme aux grands de trouver leur place dans une société qui bien souvent les dénigre et de leur permettre de s’insérer en douceur dans le système scolaire marocain« , explique Mohammed Fariss, le directeur de l’école Abdelouahed El Marrakchi.

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Malachi, 4 ans. Crédit : Margaux Mazellier

Joyeux melting-pot

Dans la classe aux murs tapissés de dessins et de créations en tout genre, les enfants sont sagement assis sur leurs petites chaises colorées. Ils écoutent avec attention les consignes de leurs deux éducatrices qui alternent entre darija et français.

Aujourd’hui, c’est une matinée musicale. Les enfants chantent à tue-tête. Non loin de Malachi, Victoria, 5 ans, essaye de suivre le rythme. Timide, la petite fille trifouille ses nattes afros et n’ose pas répondre à nos questions. Elle nous montre du doigt ses deux meilleures copines qui sont Marocaines. « On se parle en français et en arabe un peu aussi« , nous explique-t-elle.

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Crédit : Victoria, 5 ans. Crédit : Margaux MazellierCrédit: AFP

« Nos classes sont intégrées et inclusives, explique Armande Lory, présidente de l’Association des femmes migrantes au Maroc. C’est-à-dire qu’on apprend aux enfants les langues de chacun: le français, l’anglais et l’arabe. Cela permet de respecter les acquis et les différences culturelles de chacun en permettant aux enfants issus de l’immigration de ne pas sentir qu’on les traite différemment des autres« .

D’ailleurs, c’est avec curiosité que les enfants, impatients de passer devant la caméra, nous écoutent parler avec Malachi et Victoria. Tout en passant son petit bras sur l’épaule de son ami, l’un des élèves lance alors : « Ouais, Malachi c’est notre frère« .

Ne pas faire de différence c’est aussi ce que voulait dès le départ le directeur de l’école : « Nous avons donné comme consigne aux éducatrices de ne pas faire de différence dans le traitement des enfants dans la mesure où c’est possible évidemment« .

Une technique qui semble avoir fonctionné. « Les élèves ont le même niveau. Ils sont unis, il n’y a pas d’actes de racisme ou autres« , constate l’une des éducatrices. L’année prochaine, le directeur espère inscrire ces sept enfants de migrants en première année de primaire.

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Les élèves de la seconde classe de préscolaire. Crédit : Margaux Mazellier

Une seconde chance

A l’étage, dans la classe d’éducation non formelle l’ambiance est un peu différente. La vision pédagogique aussi. Dans cette classe, les 25 élèves âgés de 9 à 16 ans ont tous des niveaux scolaires très différents. Assise sur son petit bureau d’écolière, Kevin, 12 ans, est concentrée.

Aujourd’hui, c’est leçon de français. La matière préférée de la jeune fille. Kevin a quitté la Centrafrique il y a quelques années avant d’arriver au Maroc en 2014. Si elle parle couramment français, mais elle le lit et l’écrit encore avec difficultés.

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Kevin, 12 ans. Crédit : Margaux Mazellier

« La plupart des élèves ne savaient pas lire et écrire le français en arrivant ici« , nous explique leur professeure, Jeannette, qui a pris la relève il y a deux mois après le départ de l’ancien professeur qui n’a pas « tenu le coup« .

Comme en préscolaire, ici on fait la part belle aux langues. Si le programme – basé sur celui de l’école publique marocaine – est enseigné essentiellement en français pour faciliter la compréhension des élèves majoritairement francophones, deux journées de cours sont dédiées à l’anglais et à l’arabe.

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Aaron, 14 ans. Crédit : Margaux Mazellier

L’arabe, Kevin le parle presque couramment. « Je le lis aussi« , corrige-t-elle fièrement avant de lancer : « Ana smiti Kevin. Kanskan f’Rabat« . A côté d’elle, son camarade Aaron renchérit en guettant notre réaction : « Nti chnou smitek ? Mnin jiti a khti?« .

Le jeune garçon, originaire de Côte d’Ivoire, vit au Maroc depuis 2011. Il a enchaîné cinq années de classes d’éducation non formelle avec Caritas et la Fondation Dakhla. « Aujourd’hui je parle couramment darija, français, et le lingala, un dialecte congolais« , continue Aaron.

D’ailleurs, lorsqu’ils parlent entre eux en dehors de la classe, les élèves utilisent naturellement le lingala. Une langue que la professeure maitrise bien puisqu’elle est elle-même d’origine congolaise. « Je suis arrivée ici il y a trois mois seulement« , explique-t-elle.

En voyant la situation de ces mineurs migrants dans la cité, elle s’est sentie le devoir d’agir. « Il y a des jeunes de 18 ans qui venaient à mes cours au début, mais c’est gênant pour eux d’être en classe avec des jeunes qui maitrisent parfois mieux le cours qu’eux. Ils préfèrent trainer dehors et jouer au foot », lance la professeure, un peu blasée.

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Jeannette, professeure. Crédit : Margaux Mazellier

Directeur et éducateurs espèrent obtenir l’intégration d’Aaron, Kevin et une autre de leur camarade Helena en première année de collège à la rentrée prochaine. »Si le directeur provincial est derrière nous sur ce coup-là, ça devrait passer, car ils ont le niveau suffisant« , explique le directeur de l’école primaire.

Armande Lory espère, elle, permettre à ces jeunes d’obtenir un brevet des collèges pour ensuite pouvoir intégrer le lycée marocain « qui par chance propose un baccalauréat bilingue« .

Un parcours semé d’embûches

Tout n’a pas été toujours rose pour le directeur et les éducatrices. Armande Lory raconte qu’au début de l’année les élèves étaient très indisciplinés, voire agressifs parfois. « Ce sont des enfants qui se sentent négligés par la société marocaine. Ils sont révoltés et c’est normal« , tente d’analyser le directeur de l’école.

Mohammed Fariss a ainsi récemment demandé à la présidente de l’Association des femmes migrantes au Maroc de convoquer les parents ou tuteurs de ces élèves pour les mobiliser sur la question. Selon lui, il s’agit là d’un combat commun: « Si les parents ne suivent pas, tout ça ne sert à rien. Mais ils nous font confiance et après cette réunion entre parents, éducateurs et élèves les jeunes se sont vraiment apaisés ». 

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Les élèves de la classe d’éducation non formelle. Crédit : Margaux Mazellier

Du côté des professeurs, Armande Lory s’inquiète, elle, du retard des financements du côté du ministère de l’Immigration. « Nous n’avons toujours pas reçu les 50% de financement promis. Or, sans cet argent on ne peut pas rémunérer les professeurs et ils risquent à terme de partir« , explique-t-elle. La jeune femme, qui milite pour le droit des immigrés, se bat pour intégrer ces classes dans divers établissements publics de la région.

« Récemment, à Rabat, un directeur d’école a mis fin à nos programmes au bout de quelques mois seulement. Il a envoyé une lettre au directeur de la province expliquant que les enfants subsahariens dérangeaient, qu’ils faisaient trop de bruit, etc. C’est vraiment dommage », regrette Armande Lory.  La présidente d’association ajoute, tout sourire : « Mais là, je sens que nous sommes sur la bonne voie. On espère avoir encore plus d’élèves subsahariens l’année prochaine« .

D’ailleurs les inscriptions pour l’année prochaine ont démarré et le directeur a déjà fait passer le mot : sur les 80 places qu’offre la classe périscolaire, 30 seront réservées aux enfants de migrants.

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