Le vaccin contre le cancer du col de l'utérus, entre réticences étatiques et tabous sexuels

Le cancer du col de l'utérus est le deuxième cancer le plus fréquent chez la femme marocaine. Aujourd'hui, des vaccins existent pour lutter contre le virus à l'origine de la maladie, le HPV. Disponibles au Maroc, ils sont encore très peu utilisés et loin d'être inscrits au calendrier national de vaccination.

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La vaccination va être ouverte aux femmes enceintes et allaitantes. Crédit: AFP

Au Maroc, le cancer du col de l’utérus touche plus de 2.000 femmes par an. Un chiffre qui reste très élevé malgré les efforts menés ces dernières années par l’Etat pour lutter contre le deuxième cancer le plus fréquent chez la femme au Maroc (36,1% pour le sein et 12,8% pour le col de l’utérus).

En 2006, la Fondation Lalla Salma de lutte contre le cancer avait organisé un symposium international sur la prévention du cancer du col utérin. Lors de cet événement, aussi appelé « L’appel de Rabat », la fondation a lancé une vaste stratégie de prévention.

Depuis, la Fondation Lalla Salma n’a pas chômé et les avancées sont nombreuses : construction et équipement de 30 centres de référence pour le diagnostic précoce du cancer ainsi que 9 centres régionaux du traitement du cancer dans plusieurs villes du royaume.

Mais sur la question du vaccin contre le papillomavirus humain (HPV), qui avait pourtant été évoquée, aucune évolution n’a été observée. Explications.

Deux vaccins disponibles au Maroc

Il faut tout d’abord rappeler que les cancers du col de l’utérus sont causés dans plus de 90% des cas par le HPV qui se transmet par contact sexuel. Ce virus est très répandu au Maroc et près d’un Marocain sur deux aurait été infecté selon l’oncologue Mounir Bachouchi dans une tribune publiée dans le Huffington Post en février dernier.

Il est à l’origine de nombreux autres cancers (cancers de l’anus, de l’oropharynx, du vagin, de la vulve et du pénis). Les cancers du col utérin peuvent donc être évités grâce au dépistage précoce recommandé dès l’âge de 21 ans ainsi que la vaccination contre le virus HPV.

Il existe aujourd’hui deux vaccins disponibles contre l’HPV au Maroc. Le Cervarix et le Gardasil. « Le premier protège contre les HPV 16 et 18 qui sont responsables de 70% des cancers du col et le second contre les HPV 6, 11, 16 et 18. Ils coûtent tous les deux dans les 400 dirhams« , nous explique le gynécologue Hicham Benabbes Taarji qui a fait sa thèse sur le sujet. Pour qu’il soit efficace, le vaccin doit être fait avant tout rapport sexuel.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande de faire le vaccin à partir de l’âge de 10 ans. « Il y a deux raisons. Déjà, car on peut être sûr que la jeune fille n’a pas encore de vie sexuelle. Ensuite, car, à cet âge-là, le corps répond mieux au vaccin. Il ne nécessite que 2 doses alors qu’à partir de 14-15 ans il faut en faire 3« , commente le spécialiste. Le vaccin peut être prescrit par n’importe quel médecin généraliste ou pédiatre.

D’où vient le problème ?

Selon Othman Mellouk, docteur à l’Université Hassan II de Casablanca et activiste de longue date dans la lutte anti-HPV, ces vaccins ne sont pas utilisés au Maroc. « Le Cervarix est en rupture de stock depuis des mois et le Gardasil ne vend que quelques centaines de doses par an« .

Pour lui, comme pour beaucoup d’autres spécialistes, le problème n’est plus d’ordre pécuniaire comme c’était le cas il y a quelques années. « Le prix a beaucoup diminué ces dernières années et n’est plus considéré comme un obstacle« , explique-t-il. « Les obstacles sont essentiellement politiques. Il y a une vraie absence de volonté et de revendication du vaccin de la part de la société civile« , ajoute le docteur Mellouk.

Un avis que partage Hicham Benabbes Taarji: « Les gens ne sont pas conscients de l’intérêt des vaccins. Ils n’en voient que les risques d’effets secondaires à cause des polémiques qu’il y a eu en France notamment« .

De leur côté, les professionnels de santé sont, selon notre interlocuteur, tout aussi réticents : « Les médecins se disent qu’ils n’ont rien à y gagner. Ils ne gagnent pas d’argent, à part en consultation, et risquent de recevoir des reproches si le vaccin se révèle finalement dangereux ». 

Enfin, le dernier rempart que connaît l’utilisation de ce vaccin est d’ordre social. « Parler de ce vaccin, c’est surtout parler de sexualité à des parents dont l’enfant a environ 10 ans. A part pour une élite marocaine privilégiée qui vit à la française, ce genre de discours ne passe pas du tout auprès des parents« , explique de son côté le gynécologue Zouhair Lahna.

Inscription au calendrier national des vaccins

Des problèmes qui pourraient être dépassés si, comme le préconisent Hicham Benabbes Taarji ou Mounir Bachouchi, le vaccin était inscrit au calendrier national de vaccination.

Mais cette inscription ne semble pas encore être à l’ordre du jour pour le gouvernement. D’ailleurs, la Fondation Lalla Salma et le ministère de la Santé préfèrent ne pas se mouiller sur la question et se renvoient la balle.

Une source au sein du département dirigé par Anas Doukkali nous confirme que « rien n’a encore été décidé » quant à l’inscription du vaccin anti-HPV au calendrier national.

Au Maroc, avant toute introduction de vaccin, une commission scientifique se réunit pour faire une étude sur ses potentiels bénéfices. Il en tire ensuite un rapport qui sera consulté par le ministère de la Santé pour l’aider à prendre sa décision.

« La commission scientifique a donné un avis favorable quant à la pertinence du HPV, nous explique notre source. Mais il s’agit juste d’une recommandation. La décision revient au Ministère qui doit également prendre en compte des paramètres économiques« .

Or, selon notre interlocuteur au ministère de la Santé, aujourd’hui l’enveloppe budgétaire consacrée aux vaccins est loin d’être suffisante. « Le vaccin contre l’HPV coûte très cher sur le marché mondial et le Maroc ne peut pas, contrairement à d’autres pays africains plus pauvres, l’obtenir à bas prix. Donc on l’achète au prix du marché qui est très cher pour nous« , analyse notre source. A ce jour, le Rwanda et le Sénégal ont d’ailleurs inscrit le vaccin anti-HPV à leur calendrier national de vaccination.

Pour une stratégie de prévention plus globale

Mais même avec l’inscription de ce vaccin au calendrier national, les spécialistes affirment qu’il ne faut pas oublier que la prévention est plus globale. « Pour vraiment lutter contre ce cancer, il faut donc cette prévention primaire, le vaccin, mais également une prévention secondaire, le frottis (un examen qui consiste à prélever des cellules superficielles au niveau du col de l’utérus lors de l’examen gynécologique, NDLR)« , explique Hicham Benabbes Taarji.

Cependant, selon le spécialiste, le vaccin ne protège pas à 100%, mais 70% seulement. « Une fois vaccinées, les femmes se sentent protégées et oublient de faire le frottis. Or, c’est cette double prévention qui a permis en France de réduire le nombre de cancers du col de l’utérus« , poursuit le gynécologue.

En effet, en 2017, l’Institut national du cancer (INCa) en France affirmait, dans le cadre d’une campagne de prévention au niveau national, que le cancer du col de l’utérus pouvait être évité dans 90 % des cas grâce aux frottis.

Ce dernier alerte sur le prix que coûtent ces frottis aux professionnels de santé. « Le frottis s’achète à environ 300 dirhams et est remboursé par la mutuelle. Or, pour le médecin le cout de revient est de 60 dirhams minimum« .

Du coup, le spécialiste explique qu’une forme de prévention « low cost » plutôt dangereuse s’est développée chez certains professionnels de santé. « Ils utilisent la technique indienne de l’IVA. Lors de l’examen du col, on le badigeonne avec de l’acide citrique. Lorsqu’il est atteint par l’HPV, les cellules du col se multiplient. Quand il y a beaucoup de cellules et qu’on applique l’acide citrique, ces dernières blanchissent. Le médecin peut alors décider de pousser les analyses pour vérifier le diagnostic« .

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