Quel modèle de développement pour le Maroc? L'avis de Lahcen Oulhaj (3/7)

Sept experts exposent leur vision sur les manières de développer le Maroc. Ils apportent ainsi leur pierre à l'édifice, suite au discours de Mohammed VI qui réclamait de l'audace au parlement le 13 octobre dernier, et qui a encore appelé appelé à "une réflexion" nationale ce lundi dans l'élaboration du nouveau modèle de développement.

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Coordonné par Mehdi Michbal et Hayat El Gharbaoui

Pour l’économiste et linguiste Lahcen Oulhaj, le Maroc n’a pas besoin d’un nouveau modèle de développement, mais de lever les freins à la croissance.

La première chose à faire, pour répondre à la question de “ce qu’il faut changer dans le modèle actuel”, est de distinguer le modèle de développement du modèle de croissance. Le modèle de développement dépasse de loin l’économique. Il est social, économique, culturel, environnemental et politique. Il y a beaucoup de choses à faire évoluer sur ces cinq plans. Sur les plans social, culturel et politique, il faut accélérer la modernisation de notre société, revoir le rapport homme-femme dans le sens de l’égalité absolue, revoir nos structures mentales dans le sens du pluralisme culturel et politique impliquant l’égalité entre individus et entre les pratiques culturelles. Il faut approfondir la démocratie politique et prendre les mesures nécessaires pour la préservation de l’environnement, encourager la transition énergétique, favoriser la voiture électrique et à hydrogène et développer les transports en commun. Il faut aller dans le sens de la numérisation intégrale. Sur le plan économique, je ne pense pas qu’il faille changer de modèle de développement.

C’est que je ne pense pas que nous ayons encore le choix entre économie étatisée planifiée et économie libérale, entre autarcie et économie ouverte. Le développement ne peut se faire, pour notre petite économie ne produisant pas d’équipements, peu innovante et ne disposant pas de capital humain qualifié de haut niveau, que dans le cadre d’une économie libérale et ouverte. Il n’y a rien à changer à cela. Un retour au secteur public hégémonique est à mon sens inconcevable. Je pense que le débat actuel sur le changement de modèle économique, concerne davantage le modèle de croissance. Faut-il changer de modèle de croissance ? Je vous répondrai lorsque vous m’aurez dit en quoi consiste le modèle de croissance actuel (qui ne marche pas). Certaines personnes appellent à changer de modèle de croissance du Maroc, alors qu’elles n’ont jamais défini ce modèle. C’est un peu comme quelqu’un qui vous dit : “Changez de paradigme !” Ces gens cherchent d’abord à impressionner.

Car, pour que cette revendication soit utile, il faut commencer par définir le paradigme ou le modèle qu’on veut changer et montrer que le produit de ce modèle est négatif et intenable. Y a-t-il un modèle de croissance économique au Maroc ? En tout cas, la croissance a été faible. Il y a un modèle de croissance lorsqu’il y a croissance économique. Ce n’est pas le cas au Maroc. Une croissance économique moyenne de 4% par an durant les vingt dernières années, pour un pays en développement, est très insuffisante pour résorber le chômage massif et sortir du sous-développement. Au rythme actuel de croissance, il faut attendre 2052, pour que le Marocain moyen dispose du seuil actuel d e 10 000 dollars américains. En Chine, après la mort de Mao Tsé Toung en 1976, Deng Xiao Ping a mis en place un véritable modèle de croissance rapide fondé sur la compression de la consommation et des coûts salariaux pour assurer la compétitivité des entreprises renforcées par une monnaie nationale sous-évaluée et une distribution généreuse de crédits. Les entreprises publiques et privées orientaient leurs produits vers l’exportation. Ce modèle favorisait une croissance industrielle rapide. Le résultat a été trente ans de croissance à deux chiffres, une accumulation considérable d’excédents commerciaux. En trente ans, la Chine (et surtout son littoral) est passée d’une économie sous-développée et archaïque à une puissance économique moderne. Depuis quelques années, cette évolution a atteint ses limites, la croissance diminue, mais elle reste au niveau de 6-7%. Toutefois, les services et les infrastructures sont arriérés, la pollution a atteint des niveaux insupportables, les montants considérables des ré- serves internationales de devises rendent l’économie chinoise très vulnérable aux variations de la valeur du dollar et aux fluctuations de l’économie américaine. Ainsi, les autorités chinoises ont pris conscience des retombées négatives du modèle de croissance adopté à la fin des années 1970. Elles ont mis en place une stratégie pour transiter de l’investissement, de l’industrie et des exportations qui tiraient la croissance, vers la consommation, les infrastructures sociales et matérielles… Dans le cas de la Chine, il fallait changer de modèle de croissance et on savait ce qu’il fallait changer. Dans le cas du Maroc, quels étaient les moteurs de la croissance ? La question n’a pas de sens. Il n’y avait pas de croissance économique rapide. La question à poser est donc celle des freins à la croissance. Quels sont les freins à la croissance économique au Maroc ? Autrement dit : comment accélérer le rythme de croissance économique ? Le niveau de l’investissement est élevé, le niveau de la consommation intérieure n’est pas moins élevé. En revanche, les exportations n’augmentent pas beaucoup. Pour les augmenter, il faut que nos entreprises soient compétitives. Les politiques macroéconomiques doivent donc être redéfinies dans le cadre d’une stratégie claire.

En réalité, le problème ne se situe pas que du côté de la demande (exportations à développer). Il se situe davantage du côté de l’offre. C’est là où les politiques économiques doivent être revues dans le sens de l’encouragement de la création d’entreprises et de la réduction de leurs coûts de production et de distribution (intérieure et extérieure). Toujours côté offre, le capital humain est très peu développé, le capital technologique n’est pas disponible sur le plan intérieur. Le remède est clair à ce niveau : l’éducation, la formation, la recherche scientifique et l’innovation technologique. Leur développement prendra du temps, lorsqu’il y aura une stratégie claire à ce niveau. Pour parler de manière prosaïque, ce qu’il faut changer c’est la fiscalité, la gouvernance publique, l’éducation et la formation