Les dessous de la taxation du textile turc malgré l’accord de libre-échange

Alors que le textile marocain se porte bien à l’export, le marché local ploie sous le poids des importations en provenance du pays d’Erdogan, détruisant des milliers d’emplois. Avec la taxation du textile turc, le département de l’Industrie donne un coup de pouce à un secteur aux abois.

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Début janvier, le département de Moulay Hafid Elalamy jette un pavé dans la mare en décidant de taxer certains produits textiles en provenance de Turquie. Bien que les deux pays soient liés par un Accord de libre-échange. La décision constitue une première.

Signé en 2004 et entré en vigueur en 2006, l’accord dispose, dans son article 4 : « Aucun nouveau droit de douane à l’importation ni aucune nouvelle taxe d’effet équivalent n’est introduit dans les échanges entre les parties à compter de la date d’entrée en vigueur du présent accord« .

Mais face à cette disposition, supposée verrouiller le texte, le ministère de l’Industrie a trouvé une brèche. Dans l’article 17 du même accord, il est dit : « Des mesures d’ajustement transitoires d’une durée limitée dérogeant aux dispositions de l’article 4 peuvent être prises par l’une ou l’autre des parties sous la forme d’une majoration des droits de douane« .

Ainsi, plusieurs produits textiles turcs se verront désormais taxer pour une période d’un an. Ce qui n’est pas pour déplaire aux professionnels marocains, qui réclamaient à cors et à cris des mesures contre cette concurrence jugée « déloyale« .

Un accord ne tient qu’à un fil

Pourquoi faire barrage au textile turc pendant que d’autres pays comme la Chine écoulent leurs marchandises sans difficulté? « Les professionnels ont rencontré plusieurs fois le chef du gouvernement, qui a été convaincu par leurs revendications. On ne peut pas signer avec eux des contrats-programmes pour être plus performants tout en les livrant sans soutien à une concurrence déloyale« , nous explique une source gouvernementale, qui brandit l’argument des pertes d’emplois causées par les importations turques.

« Cet accroissement continu des importations de produits turcs a fragilisé plusieurs unités industrielles orientées vers le marché domestique et a été responsable de pertes d’emplois importantes« , justifie de son côté le département de Moulay Hafid Elalamy.

L’emploi, c’est justement là où le bât blesse. « Comme on a des destructions massives d’emplois depuis plusieurs années, on a étudié toutes les importations, la production, l’informel, la distribution. Ce n’est pas une mesure contre la Turquie. Mais dans notre zoom, il se trouve que les importations qui progressent le plus, et donc qui détruisent le plus d’emplois viennent de Turquie« , nous explique Karim Tazi, président de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement. Ces importations ont augmenté de 175% entre 2013 et 2017, selon le ministère de l’Industrie.

Et ce n’est pas le HCP qui contredira ce constat. Selon l’institution dirigée par Ahmed Lahlimi, le secteur a subi 32.000 pertes d’emploi entre 2013 et 2014. Pire: « entre 2008 et 2014, la branche du textile et cuir avait, en effet, perdu environ 119.000 emplois. Les entreprises de la branche avaient procédé à un réajustement de leurs effectifs employés, à la suite du ralentissement de leur activité, accentué par les effets de la dernière crise économique internationale.  »

Le marché local, le grand perdant

« Après l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange entre les deux pays, le dynamisme des ventes turques sur le marché marocain s’est fortement poursuivi pour porter le volume des échanges commerciaux entre le Maroc et la Turquie à plus de 25,6 milliards de dirhams en 2016« , nous explique Rakiya Eddarhem, secrétaire d’État chargée du Commerce extérieur.

Sauf que ces échanges sont marqués par un déficit qui a atteint son paroxysme en 2016, culminant à 10,7 milliards de dirhams (soit plus de 17 % par rapport à 2015). Comme d’autres secteurs, le textile en pâtit de plus en plus. « On n’a pas encore les chiffres de 2017, mais l’augmentation a continué à être massive« , nous assure le président de l’AMITH.

Fait curieux: les opérateurs regroupés au sein de l’AMITH, qui représentent 83% du chiffre d’affaires du secteur, affichent des résultats record… à l’export: 34 milliards dirhams en 2016, soit plus de 9% en comparaison avec les statistiques de 2015. « En 2017, on arrivera à 36 milliards de dirhams », nous confie un opérateur.

Même son de cloche du côté du HCP:  » La déconnexion entre l’évolution des exportations et l’emploi de la branche du textile et du cuir a été, globalement, constante depuis 2007. Cette situation est révélatrice d’une forte hétérogénéité de la structure productive de la branche: la part des unités qui emploient moins de 6 personnes dépasse 51%, alors que celles disposant d’une comptabilité organisée et occupant plus de 50 personnes n’excèdent pas 15,7%« .

« Ce qui est scandaleux, c’est que notre secteur du textile est performant à l’export, mais il y a une anémie sur le marché local. C’est qu’il y a une très grande majorité de l’habillement industrialisable. Il y a deux sortes d’habillement. Le beldi, qui se fait au Maroc, ne représente qu’un tiers. Pour les deux tiers qui restent, 80 % sont importés. Il n’y a plus d’espace« , explique le patron de Marwa.

Pour lui, même les marques ayant pignon sur rue ne sont pas à l’abri. « L’impact finit par toucher tout le monde et y compris les marques qui viennent de s’installer ici. Parce que les marques qui arrivent sont en général accompagnées d’un ensemble de mesures. Elles sont en quelque sorte dopées. S’il n’y avait pas des subventions, elles ne tiendraient plus« , estime notre interlocuteur.

« Franchement, ce n’est ni un match Maroc-Turquie, et cela ne concerne pas seulement Marwa. L’objectif est d’avoir 50 Marwa nationales. Quand vous allez en Turquie, vous avez 50 marques turques dans un centre commercial avec cinq ou dix marques internationales. Ici, dans un centre commercial, 95% sont des enseignes internationales« , poursuit-il.

Avec la taxation de produits provenant de Turquie, le secteur se porterait-il mieux ? Ce serait aller vite en besogne, selon Karim Tazi. « C’est un premier signal. Une décision est insuffisante avec une mesure qui dure un an. Il faut d’autres mesures », tranche le patron de la célèbre marque marocaine.

PJD, AKP, CQFD

À peine cette mesure exceptionnelle a-t-elle été annoncée, que le groupe parlementaire du PJD est monté au créneau. Lors d’une session des questions orales à la Chambre des représentants, le chef du groupe du parti de la lampe, réputé proche de l’AKP turc, a dénoncé une mesure « sélective »  qui cible « un pays partenaire« .

Quid de la réaction du pays d’Erdogan ? « Pour le moment, le gouvernement n’a reçu aucune réaction », nous confie une source proche du dossier. Nous avons tenté à plusieurs reprises de joindre le bureau du responsable économique et commercial, sans succès. Selon une source proche du dossier, « cette première mesure qui cible le textile turc va ouvrir la voie à d’autres décisions de ce genre ».

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