Analyse : Une chimère nommée califat

Analyse : Une chimère nommée califat

Historien et politologue, Nabil Mouline est chercheur au CNRS (Centre Jacques Berque). Il revient pour nous sur la notion de califat qui, au-delà de son exploitation par des activistes islamistes, semble toujours présente dans la vie politique contemporaine.

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le calife al Walid ier (668-715) reçoit les présents d’une province, devant la mosquée des omeyyades (Damas).

Dans une série de vidéos diffusées sur la Toile depuis le 6 octobre 2015, le secrétaire général d’Al Adl Wal Ihsane, Mohamed Abbadi, appelle de ses vœux la restauration du califat, la monarchie universelle islamique. Preuves scripturaires et références classiques à l’appui, le successeur de Abdeslam Yassine affirme que la mère des institutions politico-religieuses de l’islam est le seul remède aux maux dont souffre la Oumma. Seule la revivification du califat permettrait aux musulmans de dépasser leurs divisions, de se débarrasser des despotes et de s’affranchir de la domination occidentale, dans l’objectif, à terme, de conquérir le monde entier en vue de l’islamiser. Aussi, cette démarche devient-elle, dans l’esprit de Abbadi, une véritable obligation religieuse (fard, wajib charîi). Les propos du secrétaire général remettent à eux seuls en cause tous les efforts de “blanchiment idéologique” menés par une partie des cadres de la Jamaâ depuis plusieurs années, avec le soutien d’une certaine gauche. Laissant entrevoir les intentions réelles d’une composante non négligeable du mouvement, la position de Abbadi n’a en fait rien de surprenant. L’utopie califale est loin d’être l’apanage de la surmédiatisée organisation État islamique (Daech). Depuis le Moyen-âge en effet, de nombreux groupes politico-religieux ont vainement tenté de réaliser ce même projet total : un seul Dieu (Allah), une seule communauté (la Oumma), une seule loi (la Charia), un seul chef (le calife) … C’est le cas, à l’époque contemporaine, des Frères musulmans, matrice de l’islamisme.

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Persuadé que l’islam est un ordre supérieur qui doit régner sans partage sur l’ensemble de l’espace social musulman, Hassan Al Banna, fondateur des Frères musulmans en 1928, propose un projet téléologique : islamiser la société par le bas à travers la prédication et l’entrisme et par le haut à travers la prise du pouvoir et la création d’États islamiques. Ces entités politico-religieuses s’engageront, selon lui, progressivement dans un processus d’intégration qui aboutira naturellement à l’abolition des frontières coloniales et à la renaissance du califat, considéré comme un fondement (asl) de l’islam et une obligation religieuse (chaîira) sans laquelle la grandeur et le salut sont inenvisageables. À l’instar du Prophète et de ses compagnons, les Frères musulmans sont choisis par Dieu pour (r)établir la Cité idéale sur terre.

Majoritairement inspirés du projet d’Al Banna, les groupes islamistes vont prendre différentes directions toujours dans le but de (ré)unifier la communauté sous l’égide d’un seul chef. Allant de la violence extrême à l’instrumentalisation de la démocratie, en passant par le prosélytisme, le pantouflage ou encore le coup d’État, chaque groupe puise dans des référentiels souvent contradictoires – le wahhabisme, le soufisme, le messianisme, le réformisme, le nationalisme, le socialisme, le libéralisme, le sécularisme, le totalitarisme – pour légitimer sa démarche.

Mandatés par le Ciel

Les mouvements islamistes marocains s’inscrivent dans cette dynamique, comme le démontrent la pensée et l’action de Abdeslam Yassine, fondateur et guide suprême d’Al Adl. S’il est fasciné par la réussite de Khomeini, Yassine revendique surtout une double filiation fréro-salafie : de toutes ces inspirations, il tire une solution “bricolée”. Dès les années 1970, il affirme que, depuis la transformation du califat en une royauté absolutiste et prédatrice par les Omeyyades au VIIe siècle, les musulmans vivent dans la fitna (le chaos menant à la damnation éternelle). L’unique solution à ses yeux, pour réparer cette “anomalie” de quinze siècles, est de faire converger tous les efforts vers la revivification du califat. Selon Yassine, seul un groupe d’Élus, mandatés par le Ciel pour faire triompher la vraie religion, peut réaliser un tel dessein. C’est dans cet esprit qu’il s’applique à créer la Jamaâ, à même de provoquer le changement salutaire à travers un soulèvement (qawma).
Même si la Jamaâ réussit à élargir sa base jusqu’à devenir l’un des principaux mouvements politico-religieux du Maroc, le projet de départ s’essouffle progressivement durant les années 2000, soumis à l’épreuve d’un champ social local en profonde mutation. Pour faire face aux difficultés, notamment après la mort de Yassine en 2012 et l’émiettement du mouvement de contestation, une partie des cadres, par conviction ou par intérêt, adopte une position plus pragmatique, du moins en public. Mais les tenants du projet califal, comme l’illustrent bien les vidéos de Abbadi, n’ont pas dit leur dernier mot.

La déthéologisation du politique
Cela étant, les groupes islamistes, dont Al Adl Wal Ihsane, ne sont pas les seuls à mobiliser l’idéologie califale. Plusieurs régimes musulmans l’exploitent, de manière plus ou moins directe, pour justifier leur domination. Depuis le XIIe siècle, les différentes dynasties qui ont régné sur le Maroc en usent pour justifier leur démarche et sacraliser leur pouvoir. L’irruption de la modernité, au XXe siècle, ne change pas grand-chose à la donne. Après l’indépendance, Mohammed V et surtout Hassan II instaurent un régime autoritaire qui puise largement sa légitimité dans le référentiel califal. Personne sacrée et inviolable, le Commandeur des croyants – titre califal par excellence – concentre entre ses mains l’ensemble des pouvoirs législatif, exécutif, judiciaire, militaire et religieux. Autrement dit, le chef de la communauté dispose de prérogatives et d’outils supra et extra-constitutionnels, consacrés par la Constitution, qui lui permettent d’être à la fois au cœur et au-dessus des champs politique et religieux marocains. Toutes les autres institutions, particulièrement représentatives, se retrouvent ainsi vidées de leur sens et de leur substance. En dépit d’un changement partiel de style, les choses n’évoluent que lentement sous Mohammed VI (depuis 1999).

Le califat est toujours sollicité pour protéger le statut et les larges prérogatives royaux, et ce malgré la réforme constitutionnelle de 2011. Ainsi, d’un bout à l’autre du champ politique marocain, le califat demeure un enjeu de pouvoir. Qu’il soit local ou global, direct ou indirect, conscient ou inconscient, l’usage massif de la mère des institutions politico-religieuses de l’islam à différentes fins pose la question de l’instrumentalisation du religieux en politique. Autrement dit, comment peut-on s’engager dans un processus de construction démocratique sérieux sans franchir une étape incontournable : la déthéologisation du politique ? Par déthéologisation, il ne faudrait entendre ni sécularisation ni laïcisation, mais uniquement l’abstention des acteurs de mobiliser la religion en tant que valeur absolue pour légitimer leurs positions dans un champ politique caractérisé par la relativité.

Nabil Mouline

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