Énergie: «Le gazoduc Nigéria—Maroc est une carte à jouer avec l'Europe»

Énergie: «Le gazoduc Nigéria—Maroc est une carte à jouer avec l'Europe»

Quelle lecture faire de la stratégie énergétique du Maroc qui ambitionne de diversifier son mix énergétique ? Quel rôle peut jouer, dans ce sens, le projet de gazoduc entre le Nigéria et le Maroc ? Éclairages de Francis Perrin, chercheur spécialiste de la géopolitique de l’énergie.

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Du 26 au 30 décembre, l’OCP Policy Center organise une formation à Rabat sur les nouveaux enjeux énergétiques intitulée Shifting energy dynamics and geopolitical implication (Changements de dynamiques énergétiques et ses implications géopolitiques) et dispensé par Francis Perrin, chercheur spécialiste de la géopolitique de l’énergie. Le chercheur revient pour Telquel.ma sur la stratégie énergétique marocaine, son statut de pionnier des énergies renouvelables en Afrique ou encore l’annonce du projet de gazoduc Nigéria – Maroc et ses conséquences géopolitiques sur la région.

Telquel.ma: L’organisation de la COP22 au Maroc est-elle symbolique de la façon dont les pays émergents s’approprient les problématiques énergétiques et environnementales après avoir longtemps évité, voire esquivé ces questions ?

Francis Perrin: Il y a eu, en effet, une évolution significative au cours des dernières années et une prise de conscience des risques climatiques et environnementaux de la part des pays émergents, car ces risques peuvent avoir des conséquences très directes, locales ou régionales, ainsi que sur leurs économies. Ces pays ne veulent plus laisser le monopole du débat sur les changements climatiques au monde occidental, et on le voit à la manière dont ils se sont approprié le processus des COP, notamment les deux dernières à Paris et à Marrakech.

Quel regard portez-vous sur la stratégie énergétique marocaine et l’emphase mise sur le renouvelable, notamment au niveau de ses relations avec ses voisins qui lui fournissent de l’énergie, alors que le Maroc est l’un des plus gros importateurs d’énergie en Afrique ?

Il est clair que le Maroc cherche à réduire cette dépendance vis-à-vis de ses fournisseurs et à diversifier son approvisionnement. Les pays importateurs d’énergie ne peuvent pas ne pas chercher à réduire la dépendance à leurs fournisseurs. Dans le cas marocain, cela passe par la recherche d’hydrocarbures, bien entendu, mais également par le développement de l’énergie solaire et de l’éolien. Les voisins du Maroc qui le fournissent en énergie ne doivent pas craindre ces évolutions, lesquelles ne sont que la suite logique de la stratégie marocaine. Un autre volet important, la recherche de l’efficacité énergétique, et c’est d’ailleurs une décision très sage du Maroc de ne pas avoir sacrifié l’efficacité énergétique au détriment du développement du renouvelable.

En dépit de tous ces efforts, le Maroc restera, à terme, un importateur d’énergie, mais avec une réduction des proportions mais aussi des sources, en privilégiant, par exemple, le gaz naturel liquéfié à l’avenir.

Justement, comment se présente le mix énergétique marocain par rapport à ses homologues africains ou à d’autres pays émergents ?

S’agissant du mix énergétique, la spécificité du Maroc est la place importante accordée aux énergies renouvelables. Le Maroc a été l’un des pionniers du domaine dans le monde dit « en développement » et s’est fixé des objectifs extrêmement ambitieux quant à la pénétration du renouvelable dans son mix.

Quelles conséquences aura le projet de gazoduc Nigéria-Maroc sur l’Afrique du Nord et de l’Ouest, sur le volet économique mais également politique ?

Par son importance et son envergure, le futur gazoduc ne peut pas être sans conséquences sur la région. C’est un projet porté par une vision politique ambitieuse, qui s’inscrit dans la recherche d’une plus grande intégration économique entre l’Afrique de l’Ouest et du Nord. Il a le mérite de lier plusieurs sujets clés : bien entendu, la production, le transport et la distribution de l’énergie sont les plus évidents, mais d’autres enjeux s’y rattachent, notamment la production d’engrais et le développement agricole.

Le gazoduc permettra également de faire progresser l’électrification, dont on sait qu’elle constitue un frein au développement africain. C’est à la fois un projet énergétique, industriel et agricole qui se met au service d’une partie du continent.

La stratégie énergétique du Maroc et sa politique industrielle en Afrique semblent extrêmement liées ; notamment dans le cas de l’OCP et sa nouvelle unité de production au Nigéria par exemple.

Sans aucun doute, dès que l’on évoque la question des phosphates, le Maroc est cité comme un leader mondial et l’OCP joue un rôle capital en termes de production et d’exportation de dérivés du phosphate. On est effectivement sur une activité très énergivore dans laquelle, par son expertise, l’OCP a beaucoup de choses à apporter à d’autre pays africains. Surtout, elle amène la question clé des engrais et de la productivité des terres agricoles, notamment en Afrique subsaharienne où les engrais continuent d’être très peu utilisés, et donc peu viables.

Au vu des périodes difficiles que traversent les relations russo-européennes, y a-t-il pour les pays impliqués dans ce projet de gazoduc une opportunité à saisir avec le continent ?

Le contexte de la guerre en Ukraine depuis 2014 a effectivement poussé l’Union européenne à chercher à renforcer sa politique énergétique à travers « l’Union de l’Énergie », dont l’un des axes clés consiste à diversifier l’approvisionnement énergétique européen, très dépendant du gaz russe transitant notamment par l’Ukraine. Face à la menace de cette « arme du gaz », les promoteurs du projet de gazoduc ont effectivement une carte à jouer pour montrer à l’Europe qu’ils pourraient contribuer à cette diversification et à améliorer l’objectif de sécurité énergétique du continent.

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