Qu’est-ce que le « tahakoum » ?

Le mot « tahakoum » est, depuis quelques mois, sur les lèvres de toute une partie de la scène politique marocaine et a pris une nouvelle dimension depuis la renaissance de la Koutla. Telquel.ma le décrypte.

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Parlement. Crédit : Tniouni

Il est sur les lèvres de toute une partie de la frange politique marocaine et a pris une nouvelle dimension depuis que l’Istiqlal a, suite à l’annonce de son secrétaire général Hamid Chabat, a décidé de former une alliance avec le PJD et le PPS en vue des élections législatives qui se tiendront le 7 octobre. Lui, c’est le mot « tahakoum » [la mainmise en français, NDLR] que l’on peut trouver à la fois dans la plupart des discours des politiques rassemblés dans le cadre de cette nouvelle alliance.  Quelle est son origine ?  Pourquoi a-t-il pris une telle importance ?  Que signifie-t-il ? Qui l’incarne ? Comment le combattre ? Avec l’aide d’experts, d’hommes et femmes politiques, Telquel.ma répond à ces questions.

Quelle est l’origine du  tahakoum ?

La terme remonte aux années 1960 et appartient au lexique de la gauche :  « Dans un rapport d’orientation de l’UNFP,  Mehdi Ben Barka avait fait référence à des « forces obscures » liées à des intérêts étrangers qui bloquaient la démocratisation et la libération économique et politique »  relate le politologue Mustapha Sehimi. A travers cette référence aux « forces obscures » l’ancien leader de la gauche voulait dénoncer une forme de gouvernance « féodale et personnelle« .

Après les élections législatives tenues en 1977,  remportées par le RNI,  le leader de l’UNFP  Abderrahim Bouabid a, à son tour, dénoncé  « un parti secret (hizb sirri »  afin de mettre en cause  » l’appareil de l’Etat dans sa fonction de régulateur d’un jeu politique antidémocratique » selon Mustapha Sehimi.

L’Istiqlal et l’USFP ont ensuite repris le flambeau et se sont pris,  dans leur texte et leur prise de position, à l’ « administration » (al idara). Une référence au ministre de l’Intérieur et par voie de conséquence  au palais.

Le PJD a ensuite utilisé  le terme tahakoum « par référence à la Koutla, à son vocabulaire et idéologie » selon Sehimi qui estime que ce terme  est une « référence à une forme de gouvernance. Le tahakoum, est un verbe actif, qui désigne le fait d’organiser la gouvernance. Cette fois-ci c’est un parti, en l’occurrence le PAM, qui est dénoncé et non pas l’administration. Implicitement on peut y voir une référence qui signifie que ce parti s’intégrera au système du tahakoum. Le PJD peut y voir une sous-traitance du tahakoum royal. Il ne faut pas ignorer le fait que le tahakoum a fait son apparition dans le lexique en 2011. Après dix ans de monarchie exécutive qui, comme on le sait, est un régime fort ».

Pourquoi le tahakoum a-t-il pris une telle importance ?

Parce que les élections sont proches. En effet, les prochaines élections législatives  se tiendront le 7 octobre prochain et, selon Mustapha Sehimi, le PJD chercherait à légitimer d’avance tout résultat issu de ces élections : « C‘est une stratégie efficace. En cas de victoire lors de ces prochaines élections, ils diront que la poussée populaire a été plus forte que tahakoum. Dans le cas où le PJD perdrait ces élections,  ils pourront dénoncer les effets de tahakoum« .

Que signifie le « tahakoum » ?

La domination

Pour le représentant du PJD, Abdelaziz Aftati, qui emploie régulièrement ce mot, le tahakoum désigne la « domination » à travers la sape «  des institutions publiques ». Des institutions publiques qui cherchent, selon Aftati, à attaquer des institutions politiques. Il cite en exemple « la mascarade de Dakhla », en référence à l’affaire Ynja Khattat, le président istiqlalien de la région Dakhla- Oued Dehhab qui a été démis de ses fonctions par le ministère de l’Intérieur sous prétexte qu’il résidait en Mauritanie. Une décision finalement annulée par le tribunal administratif d’Agadir.

Afin de procéder à cette « domination », les acteurs du « tahakoum » ont recours, selon le membre du secrétariat général du PJD Abdelali Hamiddine à plusieurs pratiques comme : «  l’ébranlement du pouvoir de décision des partis, l’intimidation, la corruption, l’opacification du champ économique ou encore la distorsion d’informations afin que les acteurs du tahakoum bénéficient d’une bonne image auprès de la population  ».

Cette domination peut également s’effectuer, selon l’USFPiste Hassna Abouzaid, à travers la création de projets parallèles à la vie politique. À titre d’exemple, l’élue du parti de la rose cite « le FDIC ou encore le RNI » qui ont eu pour objectif de devenir des « partis de domination ». On rappellera que le FDIC a été créé par Ahmed Reda Guedira, ami et ancien conseiller de Hassan II, tandis que le RNI a été fondé par Ahmed Osman, beau-frère du roi.

Pour sa part, le secrétaire général du PPS, Nabil Benabdellah, estime que le tahakoum va plus loin que la « domination » et correspond à l’« avilissement de la vie publique et politique et des institutions ».

La concentration du pouvoir

Le « tahakoum » peut aussi représenter la «  conséquence de la concentration des pouvoirs (politique, législatif et judiciaire)  » selon la secrétaire générale du PSU, Nabila Mounib. Pour la leader du parti de gauche, cette concentration des pouvoirs a poussé à l’établissement d’un « système politique à deux têtes, avec d’un côté le gouvernement désigné et de l’autre, le gouvernement de l’ombre qui gère et oriente vraiment les politiques du pays ».

Le chef du groupe parlementaire de l’Istiqlal à la chambre des représentants, Nourredine Mediane, considère que le « tahakoum » correspond à la « mise en danger de l’indépendance des pouvoirs ». Tout comme Nabila Mounib, le représentant du parti de la balance remarque également un bicéphalisme du champ politique avec « une partie qui essaye de faire avancer le processus démocratique et une autre qui cherche à imposer ses choix sans respect pour le processus politique ».

Un concept de communication

Pour l’élu PAM Mehdi Bensaid, le « tahakoum » n’est rien d’autre qu’un « concept de communication » ayant pour but de « discréditer les adversaires du PJD tout en permettant à celui-ci d’éluder tout débat concernant son bilan gouvernemental ». Pour le PAMiste, ce concept est comparable à « celui de l’Axe du mal utilisé par George W.Bush pour désigner les ennemis des États-Unis ».

Qui représente tahakoum ?

Le PAM

Pour Abdelali Hamididine, le parti dirigé par Ilyas El Omari est à l’origine des dysfonctionnements du champ politique dénoncés par son parti, mais aussi « un professionnel du tahakoum ». Un avis que partage le secrétaire général du PPS Nabil Benabdellah qui, dans un entretien accordé à Telquel.ma au lendemain des élections régionales, avait condamné « les pressions qu’exerce le PAM sur de nombreux acteurs du champ politique ».

L’institution monarchique

Selon Nabila Mounib, « il suffit de lire la Constitution » pour trouver l’institution derrière le « tahakoum ». En effet, selon la secrétaire générale du PSU, le texte dénonce : « l’institution monarchique domine l’ensemble des conseils, 29 articles de la Constitution y sont consacrés. Le roi préside les conseils et a un rôle d’arbitre suprême ».

Un réseau d’intérêt

C’est en tout cas l’avis d’Abdelaziz Aftati pour qui ce « réseau » use du « tahakoum » pour défendre « certains intérêts et des décisions ». Un réseau composé de personnalités figurant dans de «  très hautes instances » à en croire le représentant du parti de la lampe.

 

Comment combattre « le tahakoum » ?

En le mettant en évidence

Pour le PJDiste Abdelali Hamiddine la dénonciation des pratiques liées au « tahakoum » doit avoir lieu car « la société doit connaître les malversations ayant lieu sur la scène publique ». Son de cloche similaire pour Abdelaziz Aftati qui estime que le prochain gouvernement devra effectuer son « travail de la manière la plus saine et transparente possible ».

À travers les urnes

Pour Nourredine Mediane, la résistance au tahakoum doit se faire à travers les urnes en votant pour les partis qui combattent cette pratique. On notera que dans un discours prononcé devant le Conseil national de l’Istiqlal, Hamid Chabat a annoncé qu’il combattrait tahakoum en reformant la Koutla avec le PJD et le PPS en vue des prochaines élections législatives. Un avis partagé par Nabil Benabdellah qui qualifie le vote de « résistance » au tahakoum.

En appliquant les préceptes d’une monarchie parlementaire

Le Maroc doit procéder à la « modernisation et à la démocratisation » de son régime pour combattre le tahakoum selon Nabila Mounib. Pour la secrétaire générale du PSU, il faut « séparer les pouvoirs de manière claire » et « collaborer pour arriver à une cohésion ». Un but qui sera atteint quand « le roi régnera mais ne gouvernera pas » et qu’un gouvernement bénéficiant « de prérogatives élargies et bien définies » sera soumis à la reddition des comptes.

 

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