Tatoueur au Maroc : Une profession, deux pratiques

Il suffit d’effectuer quelques recherches pour se voir proposer les services d’un tatoueur dans le royaume. Si cette pratique est de plus en plus tolérée socialement, le statut des tatoueurs oscille entre usage légal et pratique clandestine.

Pratique ancestrale chez les Amazighs, le tatouage avec des motifs modernes est devenu de plus en plus populaire dans les grandes villes du royaume, suite à l’’arrivée de tatoueurs étrangers en plus de ceux nationaux. Le jugement social sur cette pratique, considérée haram par certains, se fait moins prégnant. Samir Ennhadir se souvient il y a 15 ans (époque à laquelle il a eu un tatou pour la première fois), des «regards durs et des insultes» qu’il essuyaitMais les choses se mettent lentement à changer pour ceux qui, à défaut de ne pas avoir toujours bénéficié de reconnaissance statuaire de l’État, trouvent le moyen d’exprimer leur art. Certains obtiennent le droit d’ouvrir un salon. Ils pratiquent des prix allant de 50 jusqu’à plus de 2 000 dirhams, selon la taille du motif et le temps passé à dessiner le tatouage. Catalogués sous la dénomination de profession libérale non réglementée, avec la possibilité d’ouvrir un lieu d’activité, les tatoueurs possédant un salon avec la nomenclature de «tatouage»  se font, eux, rares.

La plupart exercent depuis des années en clandestinité dans des appartements où ils recréent les conditions nécessaires à un salon de tatouage, tandis que d’autres exercent avec le strict minimum : un pistolet (machine à tatouer), des encres et leur savoir-faire. Malgré une volonté d’hygiène chez la plupart de tatoueurs non-reconnus que nous avons rencontré, l’absence d’une législation claire sur les règles sanitaires et la responsabilité en cas d’infection continue de poser problème, aux clients tout autant que pour les professionnels, exposés au risque de poursuites judiciaires.

Malgré tout cela, des tatoueurs exercent quotidiennement leur passion et s’adonnent à une activité qui se démocratise de plus en plus. Nous sommes allés à la rencontre de certains d’entre eux à Marrakech et Kénitra.

Pratique légale en zone touristique

Julien Ramage, Français, tatoueur depuis dix ans et âgé de 31 ans, est installé à Marrakech depuis deux ans. Il est l’un des premiers au Maroc a obtenir la nomenclature de centre de tatouage par le tribunal de Marrakech et d’avoir le droit de pratiquer son métier.

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Crédit: Esther Azpeita

À vue d’œil, le salon semble respecter les règles d’hygiène sanitaire. Il y a une seconde salle réservée à la pose du tatouage. Son matériel (encres, gants, aiguilles, machines) provient principalement des États-Unis et d’Angleterre. Pour lui, il est préférable de passer commande depuis la France où il se rend régulièrement pour récupérer son matériel. Pour cause, «au Maroc, c’est très difficile de s’approvisionner. Rien que pour les commandes, on est obligé de faire tout un tas de paperasse, pour le passage en douane. Mais surtout, ici il n’y a rien. Donc les sites sont essentiellement en Occident» nous explique-t-il. Le tatoueur français dit avoir de plus en plus de demandes de recouvrement pour des brûlures, des cicatrices mais surtout de recouvrements d’anciens tatouages. «Le problème, c’est qu’il n’y avait pas beaucoup de tatoueurs. Les gens prennent ce qu’ils ont sous la main. Parfois c’est assez désastreux», raconte-t-il, tout en se réjouissant de la clientèle que ces tatouages ratés lui rapportent. Toutefois il relativise sur un point : le manque de concurrence véritable dans la ville de Marrakech qui le prive d’un certain défi au sein de son activité. Julien Ramage connaît à l’avance le nombre de personnes qui passeront dans son salon, selon les jours et les saisons, avec en été une fréquentation plus considérable que le reste du temps.

Quid des problèmes de législation ? Dans un bureau d’une vingtaine de mètres carré transformé en boutique, en plein centre de la ville nouvelle de Marrakech, il nous explique à quel point ça été «facile» pour lui. «Je suis le seul à avoir l’autorisation de le faire. C’est parce que j’ai un bon relationnel ici». Le relationnel a certainement joué mais c’est aussi son statut d’étranger et sa cible, une clientèle composée de 90% de touristes, qui ont permis l’obtention de la nomenclature, estime-t-il. «J’ai expliqué au juge que je ne venais pas pour tatouer les Marocains. Ici, il y a 13 millions de touristes par an, le but pour moi était de cibler les touristes. Et dans tous les cas, il ne pouvait pas empêcher les Marocains de se faire tatouer. Donc il valait mieux qu’ils le fassent chez moi, dans de bonnes conditions». 

Crédit : Esther  Azpeitia

Crédit : Esther Azpeitia

Pour Samir Ennahdi, 36 ans de nationalité marocaine, passionné de tatouage, gérant d’une agence de tourisme et d’une boutique de tatouage toute fraîchement née dans la ville ocre, le schéma est presque identique. Sa boutique excentrée est en plein milieu du quartier Sidi Ghanem à quelques kilomètres de Marrakech où les magasins de quincaillerie et de matériaux jouxtent ceux des artisans, des artistes peintres et décorateurs. Dans sa boutique spacieuse au premier étage d’un magasin de meubles et de décoration, les conditions d’hygiène semblent tout aussi respectées. Les encres et matériels proviennent des États-Unis. Pour sa première commande, il assure avoir payé des frais de dédouanement «sans plus de paperasse que cela, nous n’avons pas été directement en contact avec la douane, c’est Chronopost qui s’en est chargée». Samir Ennahdi avoue avoir été surpris que sa demande pour l’obtention de la nomenclature, se fasse aussi rapidement. «Bizarrement ça été assez facile. Tout le monde me disait que je n’aurai jamais d’autorisation pour un pays musulman». Preuve que son business se développe, un tatoueur et ami qui tenait une boutique en Russie, Pavel Kopilov, a récemment rejoint sa boutique.

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Crédit : Esther Azpeita

Tatouer «jusqu’a la mort»

Quand Samir et Julien ont la chance d’avoir un statut clair et officiel auprès de la Chambre de commerce de leur ville, d’autres exercent sans reconnaissance officielle. Ce qui ne favorise pas toujours des conditions d’hygiène adéquates.

À Kénitra, Amine Chaoui Abouhajjaj, 26 ans, nous ouvre les portes de son salon, ou plus précisément les portes de sa chambre qui fait office d’espace de travail, dans la maison familial de son meilleur ami, dans un quartier populaire de la ville.

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Crédits : Amine Chaoui

Il y a deux ans au Tribunal de Commerce de Kénitra, il fait la demande l’ouverture d’un salon de tatouage, demande qui lui a été refusée. Le juge plaidant le fait qu’il soit Marocain et  musulman. «Les autorisations, ils ne les donnent qu’aux étrangers. Mais ce que je fais ici, ce n’est pas illégal» regrette-t-il, sans toutefois nous livrer les détails.

Cela ne l’empêche pas d’exercer sa passion, qui l’anime depuis l’adolescence. Après avoir suivi des cours de dessin, il se fait son premier tatouage à 16 ans «j’ai fabriqué ma machine avec un dynamo. J’ai cassé un DVD, j’ai pris le dynamo qui tourne à six volts. J’ai pris la moitié d’une aiguille de henné, que j’ai entourée de scotch».

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Crédits : Amine Chaoui

Dix ans plus tard, les choses ont quelque peu évolué. Exit les fabrications alambiquées faites maison. La chambre dispose au milieu d’une table de chevet remplie de plusieurs flacons d’encres, d’aiguilles, d’une machine à tatouer et autres matériels de soins. Amine affirme n’avoir jamais eu de plaintes à propos d’un tatouage qui s’est infecté ou n’a pas bien tenu.

En plus de ses activités de tatoueur, Amine Chaoui est aussi graffeur. Il jongle entre les appels d’offre de sa ville pour réaliser des fresques dans les lieux publics et les appels de quelques clients à Rabat et Casablanca qui souhaitent se faire tatouer à domicile. Il investit pour ses encres pas moins de 400 dirhams pour un flacon d’encre de 30ml, 160 dirhams pour un de 10 ml, une aiguille complète lui revient à 250 dirhams et sa machine à tatouer lui a coûté  30 000 dirhams.

Le Knitri affirme tatouer des personnes âgées de 18 à 50 ans, hommes comme femmes, athées endurcis ou fervents croyants. Malgré une clientèle assez faible – un à deux clients par semaine et un peu plus en période estivale, il ne se voit pas faire un autre métier. Sa pratique du tatouage de manière clandestine n’est pour lui que passagère. «Dans 10 ans, je me vois faire des tatouages, jusqu’à la mort» confesse-t-il, «mais pour ça il faut que je trouve un moyen d’ouvrir un salon, peut être avec l’aide d’un étranger», persuadé de ne pas pouvoir y arriver autrement.

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