Un site spécialisé démontre l’investissement du Maroc dans une solution d’espionnage massif d’Internet

Des fac-similés révélés par le site spécialisé Reflets.info confirment que le Maroc a investi dans une solution technique permettant l’espionnage en masse des communications sur Internet.

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La Deep packet inspection consiste à analyser le contenu en profondeur de « paquets réseaux » (données constituant le message qui est transmis d'une machine à l'autre : navigation Internet, emails, messagerie instantanée, stockage de données en ligne). Crédit : Qji / Wikimedia

Du neuf dans l’affaire Amesys/Maroc : le site spécialisé Reflets.info, qui avait déjà révélé en 2012 avec l’hebdomadaire français Le Canard Enchaîné que le Maroc avait investi dans le cadre d’un projet nommé PopCorn pour deux millions de dollars (19,4 millions de dirhams) d’infrastructures de surveillance électronique afin d’espionner en masse les emails et autres communications par Internet à l’échelle d’un pays tout entier auprès de l’entreprise française Amesys, a publié le 9 mai dernier des facs-similés d’Amesys attestant de pareilles acquisitions par le Maroc dans le cadre du projet PopCorn.

Telquel.ma reprend ces facs-similés.

En date du 28 octobre 2011, le nom du projet Popcorn apparait dans une facture de ServiWare adressée à Amesys (voir ci-dessous). Cette facture concerne des disques durs qui, explique Reflets.info à Telquel.ma, « ont [donc] été commandés dans le cadre du projet PopCorn », qui, assure Reflets.info, désignait un contrat Amesys d’installation d’un système de surveillance des communications numériques Eagle. « Le nombre de disques (18, ndlr) est très important », fait remarquer Reflets.info, qui écrit que « ce qui coûte 2 millions de dollars, et c’est ce que nous avons écrit sur Reflets et dans le Canard Enchaîné, ce sont les disques durs qui permettent de stocker les données recueillies par le Eagle ». Le coût total du dispositif n’est pas connu.

serviware

Mais en quoi le projet intitulé PopCorn a bien un quelconque lien avec le Maroc d’une part, et avec une solution Eagle d’espionnage d’Internet ?

En épluchant un récapitulatif de frais de déplacements des développeurs d’Amesys, daté de janvier 2012, Reflets.info a mis à jour que six des techniciens de la firme française avaient été envoyés à Rabat, et qu’à chaque fois, l’identifiant correspondant au descriptif de leur mission était 3EAGPOP1100. 3EAG pour Eagle, assure Reflets.info, et Pop pour PopCorn. De quoi associer le projet PopCorn et le Maroc.

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D’autant qu’un autre document d’Amesys, qui récapitule les achats réalisés par la société dans le cadre de ses différents projets, permet d’apercevoir deux prestations, l’une pour un projet numéroté 3-EAG-QAT-0900 (que Reflets.info identifie comme étant une prestation liée au projet d’Amesys avec le Qatar) et l’autre pour un projet numéroté 3-EAG-POP-1000. Donc sur ces deux derniers documents d’Amesys, les intitulés décrivant les projets correspondent, faisant du préfixe EAG le diminutif de Eagle et de Pop celui de PopCorn, qui semble bien désigner le client marocain.

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Mais que le client derrière le projet PopCorn soit domicilié à Rabat permet-il de pointer du doigt l’État ? Les solutions Eagle s’adressent par nature plutôt à des États, que ce soit du fait de leur coût (les 2 millions de dollars mentionnés dans cette affaire ne concernant que les seuls disques durs destinés à collecter les données) ou que ce soit du fait de l’ampleur du dispositif.

De l’avis du journaliste français Jean-Marc Manach, spécialiste des questions de surveillance et auteur du livre Au pays de Candy, enquête sur les marchands d’armes de surveillance numérique, il n’y a pas de raison de douter des révélations de Reflets.info :

J’avais écrit, sur [le site] OWNI et dans mon livre, en 2012, qu’Amesys avait négocié un contrat avec le Maroc (sous le nom de code « PopCorn ») pour l’achat d’un système Eagle. Je n’ai jamais reçu aucun démenti à ce sujet, mais ai par contre depuis eu confirmation par d’autres sources que ce contrat avait bel et bien existé.

Toutefois, rien n’indique que ce système soit encore déployé, nuance le journaliste : « Je ne sais pas, cela dit, si le contrat est encore en cours, notamment depuis qu’Eagle a été revendu [en mars 2012, ndlr], et qu’il est désormais commercialisé par une autre entreprise, sous le nom de Cerebro. »

Le système Eagle fonctionne selon le procédé de la Deep packet inspection (DPI), qui consiste à analyser le contenu en profondeur (pas seulement les en-têtes, comme d’autres méthodes moins poussées) de « paquets réseaux » (données constituant le message qui est transmis d’une machine à l’autre : navigation Internet, emails, messagerie instantanée, stockage de données en ligne).

La révélation de la commercialisation de solutions d’analyse massive des données transitant sur Internet (et par satellite) par Amesys auprès du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 avait suscité une polémique, étant donné que ce système aurait permis au régime libyen de surveiller de près les communications de ses opposants.

Avant que n’éclate cette polémique, Amesys, filiale de Bull, vantait la performance de ses produits, y compris dans des vidéos publiées sur Internet, entre temps retirées par l’entreprise. L’une d’elle, récupérée par Reflets.info, circule à nouveau sur le net (agrémentée d’images et phrases de commentaires) :

Le ministère de l’Intérieur a annoncé vendredi 8 mai porter plainte contre ceux « des personnes qui ont préparé et distribué un rapport comprenant des accusations graves de pratiques d’espionnage de courriels attribuées à ses services », faisant ainsi référence à un passage du rapport Les yeux du pouvoir de l’ONG Privacy International qui mentionnait l’achat par les autorités marocaines des infrastructures de surveillance Eagle auprès de la firme française Amesys, leur permettant « de censurer Internet et de surveiller le trafic Internet, en utilisant une technologie nommée Deep Packet Inspection ».

Lire aussi : Qui sont ceux qui se disent victimes de surveillance par les autorités ?

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