A quoi sert (encore) 
le PJD ?

Par Abdellah Tourabi

La question peut paraître un brin provocante et de mauvaise foi. Grand vainqueur aux élections de 2011, une centaine de députés au parlement, un patron de parti bien installé dans ses fonctions de Chef de gouvernement, des militants placés dans les cabinets ministériels… que demande de plus le peuple du parti islamiste ? Le PJD est au sommet de sa puissance et les efforts déployés depuis plus de trente ans semblent porter leurs fruits. Il faut être un opposant acharné ou un observateur en manque de lucidité pour contester cette réalité et la nier. Et pourtant, comme dans toute phase de gloire et de succès, les germes du déclin sont là.

Il y a tout d’abord l’identité du parti, sa spécificité et son ADN d’origine. Quand les électeurs ont voté massivement pour le PJD en 2011, il ne s’agissait pas de porter une organisation ordinaire au pouvoir. Travaillés par des décennies de propagande islamiste, promettant un homme nouveau, une société harmonieuse, la justice sur terre et le bonheur dans l’au-delà, ces électeurs ont opté pour un projet de société et une promesse de changement qui dépassent la simple gestion des affaires publiques. En se transformant en parti de gouvernement, obnubilé par les chiffres et les classements, adoptant un langage de technocrates, le PJD abandonne de plus en plus ce qui fait sa force et son attrait : son idéologie. Le parti se banalise, se fond dans le paysage et finit graduellement par devenir incolore. Ses anciens militants, enflammés et survoltés, deviennent des notables qui composent avec la réalité au lieu de vouloir la transformer. L’identité du parti se dilue doucement et finit par devenir un vernis, qui ne résiste pas au temps et à l’usure.

Autre drame du PJD, dans sa transformation en parti de gouvernement, c’est son incapacité à produire une élite compétente, aguerrie, pour gérer la complexité des dossiers techniques. La pénurie de profils de haut niveau au sein du PJD et l’absence d’une vraie « technostructure » partisane handicapent la formation de Abdelilah Benkirane. C’est ainsi que l’on pourrait comprendre le recours au RNI ou à des personnalités « indépendantes » pour gérer des ministères techniques. Dépourvu de cette élite, le parti reste tributaire de ses alliances et perd de vue son propre programme et ses promesses.

Mais l’une des grandes transformations actuelles du PJD est sa fusion avec la personnalité de son patron, Abdelilah Benkirane. Le parti islamiste a toujours été pluraliste, collectif, sans « star » ni chef qui écrase les autres sous son poids. Benkirane était une pièce dans une machine, qui comptait d’autres composantes importantes (El Othmani, Yatim, Ramid…). Sauf que la surexposition médiatique de Benkirane et sa « starification » ont fait que le Chef du gouvernement incarne de plus en plus le PJD, dont le sort n’a jamais été aussi lié à celui de son dirigeant comme il l’est en ce moment. Benkirane a fait du parti un « fan-club » qui entérine et applaudit les sorties et les décisions de son patron. « Le parti, c’est moi », pourrait dire le Chef du gouvernement, pour le meilleur et pour le pire.

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