Boris Cyrulnik : « Internet produit une violence froide »

Boris Cyrulnik : « Internet produit une violence froide »

Crédit : AFP

Il est neurologue, éthologue, psychiatre et psychanalyste et, malgré la gravité de ces disciplines, son humour et ses talents de conteur déplacent les foules. Rencontre avec un psy très populaire.

Boris Cyrulnik s’est fait connaître du grand public en vulgarisant le concept de résilience et autres notions psychanalytiques dans des livres faciles à lire et qui font appel à l’intelligence du lecteur : en 2010, il avait vendu plus d’un million et demi d’exemplaires. Il a pris position sur des questions éthiques, contre la gestation pour autrui et pour le droit de mourir dans la dignité.

Vous êtes connu surtout pour avoir vulgarisé le concept de résilience. Pouvez-vous nous expliquer ce que c’est ?

La résilience, c’est la reprise d’un développement psychologique après un traumatisme. La définition est simple, mais le concept constitue une révolution culturelle : quand j’étais enfant, on disait qu’un enfant blessé était perdu pour la vie. Quand je disais que je voulais faire des études alors que mes parents étaient disparus à Auschwitz (disparus et non morts, ce qui voulait dire que je ne pouvais pas avoir de bourse), les adultes éclataient de rire. Je suis blessé d’entendre aujourd’hui à propos des enfants des quartiers : « Ce n’est pas la peine de faire des études, regardez d’où ils viennent ». Pour favoriser la résilience, il faut entourer affectivement et culturellement quelqu’un pour l’aider à reprendre un bon développement, sans oublier ses blessures. Cela suppose de dépasser une conception linéaire des causalités, où une cause produit un effet. C’est vrai en sciences expérimentales, mais pas en psychanalyse, où un effet est produit par un faisceau de causes, car elle ne s’occupe pas d’un objet de laboratoire, mais de personnes, avec leur histoire, leur religion, leur langue, leur culture…

 À l’écoute d’histoires individuelles, le psychanalyste a-t-il un point de vue privilégié sur la société, par rapport à celui des scientifiques ou des chercheurs en sciences humaines ?

Je travaille beaucoup avec des groupes de chercheurs différents. L’imagerie neurologique montre la reprise du développement cérébral permis par une psychothérapie. L’historien Denis Peschanski travaille avec des neurologues et des sociologues pour montrer à quel point la mémoire, comme représentation du passé, est une intention. Le statut de la vérité en est changé puisqu’elle est évolutive, qu’on passe son temps à réinventer son passé à chaque âge et selon le contexte. Mes livres proposent une théorie de praticien.

Dans la notion de résilience, qu’est-ce qui est le plus important, la force individuelle ou le lien social et le vivre ensemble ?

L’homme seul n’existe pas : il n’existe qu’en interaction. Dans les orphelinats en Roumanie sous Ceausescu, les bébés abandonnés arrêtaient de manger. René Spitz et Anna Freud avaient vu des petits Anglais qui avaient perdu leurs parents sous les bombardements. Ils étaient très traumatisés, mais dans certaines institutions, avec les mêmes séquelles, il y avait parfois beaucoup plus de morts et de troubles du développement. Cela montre l’importance de la niche affective et sensorielle. Cette niche est structurée par les récits, par la culture. Par exemple, il y a eu une époque où on disait qu’il ne fallait pas prendre les enfants dans les bras pour ne pas les rendre capricieux. Cela les rendait mélancoliques et préparait la mélancolie adolescente. Mary Ainsworth a montré que la population d’enfants pris dans les bras donnait peu de dépressions à l’adolescence.

Cette niche affective et sensorielle est-elle universelle ?

Quelle que soit la culture, un enfant sans autre meurt. Ensuite, chaque culture organise la niche affective. Dans certains pays d’Afrique, on enlève l’enfant à la mère pour le confier aux hommes. Jean Le Camus a montré que quand la mère est malade, morte ou malheureuse, si un homme s’occupe du bébé, ça va mais c’est moins sécurisant. Les mères sont paradoxalement moins intrusives que les hommes, qui interviennent tout le temps pour protéger l’enfant. La culture commence bien avant la parole.

Votre intervention à Rabat posait la question du langage : comment verrait-on le monde si on n’avait pas les mots pour le voir ?

Les bébés préverbaux vivent dans un monde de perceptions, structuré lui-même par la culture. Dès qu’ils parlent, ils changent de monde et passent dans un monde de représentation verbale. Si la mère n’est pas là, on pourra donc le sécuriser en lui disant qu’elle va revenir. La représentation de la mère remplace donc sa présence. Ensuite, on éprouve avec délice un sentiment d’appartenance si on partage la même représentation du monde. Mais si le monde est clos et que la représentation est unique, ce sentiment devient dangereux : on tombe alors dans un langage totalitaire qui exclut l’autre, prépare à la guerre et aux tragédies humaines. Le langage totalitaire, c’est quand il n’y a qu’un seul chef, qu’un seul a raison. C’est l’opposé du langage démocratique, où il y a un débat, où l’on doit tenir compte de l’existence de l’autre, même si on n’est pas d’accord avec lui. C’est ce qui contrôle la violence.

À Casablanca, vous évoquiez la question de la violence dans son articulation avec la culture…

La violence était autrefois une valeur adaptative à un contexte violent. Quand j’étais petit, il fallait savoir se battre. Un homme non violent était méprisé. Les ouvriers travaillaient 15 heures par jour, six jours sur sept, et le travail était une torture physique. Avant la découverte de la prophylaxie de l’accouchement, l’espérance de vie ne dépassait pas 36 ans pour les femmes, qui vivaient 13 grossesses pour donner quatre adultes survivants. Dès que s’opère une déstructuration sociale, la violence réapparaît et les femmes en paient le prix plus que les hommes. Aujourd’hui, la violence n’est plus adaptation, mais pure destruction : du couple (violence conjugale), de la famille (violence éducative) et de la société (guerre et précarité sociale). La neuro-imagerie montre que le cerveau finit par être abîmé par la violence éducative ou sociale.

Quel type de violence vous semble-t-il caractériser notre époque ?

Il y a certes eu des progrès technologiques et au niveau des droits humains. Mais, aujourd’hui, une nouvelle forme de violence existe : c’est la violence administrative, qui peut, d’un arrêté politique, empêcher par exemple le développement de dizaines de milliers d’enfants en les privant d’accès à l’école, provoquer des génocides… Au procès de Nuremberg, ainsi que dans de nombreux génocides, comme en Arménie, au Rwanda, au Cambodge, les bourreaux disaient « je n’ai fait qu’obéir ». Le fait d’arrêter son jugement donne une certitude tranquillisante. Aujourd’hui, Internet produit une violence froide, car il y a un arrêt de l’empathie. Dans une relation en face-à-face, même si rien ne m’en empêche, je ne peux pas tout me permettre. Internet est une merveilleuse machine de communication, mais elle est catastrophique au niveau des relations humaines, puisque la délation se fait sans possibilité de se défendre. C’est donc une forme de langage totalitaire.

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