Faut-il craindre l'Etat islamique ?

Faut-il craindre l'Etat islamique ?

Alors que la guerre contre l’Etat islamique se précise de plus en plus, voici six éléments pour comprendre la complexité de la situation et les 
difficultés auxquelles doit faire face une intervention militaire internationale.

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Photo : AFP

Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL), ISIS  selon l’acronyme anglo-saxon, ou Daech, son petit nom à connotation péjorative popularisé par les médias arabes. Quel que soit le nom,  l’organisation jihadiste, qui s’est emparée de larges portions de l’Irak et de la Syrie, obsède les services de renseignements occidentaux. Elle fascine et inquiète des millions de musulmans qui découvrent, désemparés, une idéologie et des pratiques terroristes d’une violence extrême. Au fur et à mesure que le néo-califat étendait son emprise, Barack Obama a surmonté ses réticences à entraîner son armée dans une nouvelle guerre moyen-orientale. Le président américain  a finalement décidé de jeter le bilan de son deuxième mandat dans la balance, en préparant une large coalition internationale pour « détruire » l’Etat islamique (EI). Voici six raisons de croire que cette guerre nous occupera longtemps.

1. Insaisissable émir

Le 29 juin, il s’est autoproclamé calife, reprenant le titre des premiers successeurs du prophète Mohamed et s’inscrivant dans leur sillage. Dans l’unique vidéo de lui à ce jour, il est apparu en longue robe noire sur le minbar d’une mosquée de Mossoul. Il n’est plus réapparu depuis. L’homme demeure une énigme. Adoubé par des milliers de « fans », Al Baghdadi Al Qouraïchi Al Houssaïni revendique une généalogie prestigieuse, puisqu’il se place, en bon prétendant au pouvoir temporel, dans la noble lignée du prophète. On sait seulement qu’il est originaire de Samarra, et qu’il a suivi un enseignement théologique. Le reste est plus flou. Arrêté par les troupes d’occupation américaine au milieu des années 2000, il était encore récemment un jihadiste sans envergure particulière. Sur ses troupes, il exerce une aura renforcée par une réputation de grande cruauté. Il est épaulé par des vétérans du jihadisme mondial, dont le très pictural Omar Al Shishani, un Tchétchène. L’EI a trouvé plus qu’un émir, un numéro 10.

2. Le jihad connecté

Les vidéos revendiquant l’exécution des deux otages américains, James Foley et Robert Sotlof, ont ému le monde et fait sortir de ses gonds le président américain Barack Obama. « Il y a une mise en scène esthétique de la violence destinée à frapper les esprits, que ce soit pour recruter des sympathisants ou pour effrayer ses ennemis. L’EI, c’est comme l’alliance entre Al Qaïda et Call of Duty », analyse Christophe Ayad, chef du service international du Monde. Mise en scène macabre, costumes choisis, scénario et script rédigés avec soin, la branche médiatique de l’EI accorde visiblement de l’importance au Web et aux réseaux sociaux. Sur Twitter, les comptes relayant la propagande de l’EI sont, depuis peu, méthodiquement supprimés. Fredonné par des voix aiguës, surimposé sur les fonds sonores des vidéos, le chant « Oummati Qad Laha Fajroun » est devenu, depuis décembre 2013, un des tubes de la jihadosphère.

3. Sunnites vs chiites

Comme Zarqaoui avant lui, Al Baghdadi surfe intelligemment sur le ressentiment des ses coreligionnaires sunnites. En Irak, mais aussi en Arabie Saoudite et dans une large frange de l’opinion sunnite, l’invasion de l’Irak, le renversement de Saddam et la mise en place d’un pouvoir dominé par les chiites, sonnent tous comme une humiliation historique. La guerre confessionnelle en cours depuis une décennie ne fait plus la Une des journaux tant elle est devenue une banalité. C’est la principale différence avec Al Qaïda, dont l’Etat islamique a d’abord été une franchise locale. « Très vite, l’idéologie [de l’EI] s’est désolidarisée de celle d’Al Qaïda centrale, analyse Peter Harling de l’International Crisis Group. Ils se sont concentrés sur l’ennemi proche, plutôt que sur les Etats-Unis ou Israël. Ignorant l’occupation américaine, ils ont lancé la guerre confessionnelle entre sunnites et chiites, avant d’engager un conflit fratricide contre les supposés traîtres et apostats de leur propre camp sunnite. »

4. Un « Afghanistan arabe »

Jamais une organisation se revendiquant du jihadisme n’avait montré cette puissance de destruction et maîtrisé un aussi vaste territoire. Sauf peut-être les Talibans en Afghanistan, un pays à la marge de l’aire musulmane. Aujourd’hui, les hommes d’Al Baghdadi refusent d’inscrire leur ambition dans les limites d’un Etat national et revendiquent le califat mondial. Ils se mettent en situation de ringardiser Al Qaïda, la maison-mère qui n’a pas su garder, en Syrie comme en Irak, la main haute sur la nouvelle génération du terrorisme mondial. En Syrie, l’EI n’hésite d’ailleurs pas à éliminer toute concurrence. Après la rupture très médiatisée avec Jabhat Al Nosra – franchise locale d’Al Qaïda –, tous les autres rivaux potentiels sont bons à éliminer, y compris ceux du Front islamique, dont la direction a été décimée par un attentat, le 9 septembre.

5. Adieu, nationalismes…

« La fin de Sykes-Picot ». Dans ses vidéos de propagande, la référence à la suppression des frontières héritées de la période coloniale revient en leitmotiv. C’est tout le cadre géopolitique du Moyen-Orient que menace désormais un jihadisme revigoré par l’impérialisme américain et la faiblesse des Etats nationaux. Si les islamistes, modérés ou radicaux, n’ont pas suscité les soulèvements populaires du Printemps arabe, ils ont su se saisir du chaos révolutionnaire en Syrie pour pousser leur avantage. Mais dans un contexte de nouvelle guerre froide au Moyen-Orient, l’EI semble faire l’unanimité contre lui : « L’Iran et ses alliés le détestent à cause de son idéologie farouchement anti-chiite. Les Saoudiens le craignent car il menace de faire du salafisme une idéologie politique révolutionnaire alors qu’il contribuait traditionnellement à la protection du régime. La Turquie, les Kurdes, les États-Unis, l’Union Européenne et la Russie ont tout à y perdre si l’EI l’emporte. », résume le chercheur Gregory Gause dans Orient XXI.

6. Le bourbier d’Obama ?

Les Etats-Unis remettent un pied en Irak bien malgré eux. Le retrait total des troupes américaines en 2011 n’était pas seulement un choix. On omet les longues et infructueuses tractations entre le Pentagone et le gouvernement de Nouri Al Maliki pour assurer le maintien d’une force américaine. Si l’accord de sécurité intérimaire a échoué, c’est que Bagdad n’a pas voulu accorder d’immunité aux GI’s. Le Premier ministre irakien a certainement cédé au rejet populaire de l’occupation américaine. Résultat : les violences interconfessionnelles ont repris, les jihadistes regagnant du terrain face à une armée majoritairement chiite et accusée d’exactions. La Maison Blanche dit vouloir s’appuyer à nouveau sur les Kurdes. De facto, Washington et Téhéran sont dans le même camp, unis par un ennemi commun. Mais jusqu’où Barack Obama est-il prêt à aller ? Même à la tête d’une large coalition comprenant les poids lourds de l’OTAN mais aussi les monarchies du Golfe, la lutte contre l’EI sera longue et coûteuse.

Youssef Malha

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