Décalages. Palestine, la mère 
de toutes les causes

Par Souleïman Bencheikh

Plus de 700 morts en deux semaines d’intervention, c’est le bilan provisoire de l’opération « Bordure protectrice » menée par Israël dans la bande de Gaza depuis le 8 juillet. Les jours s’égrènent et nous suivons, impuissants, les péripéties de Tsahal dans son pré carré. Missiles contre roquettes, bulldozers contre tunnels, blindés contre cocktails Molotov. Quel est donc ce drame qui se joue sous nos yeux ? S’agit-il d’un affrontement inextricable entre deux formes de terreur, terrorisme d’Etat contre terrorisme tout court ? Avons-nous raison de nous indigner ou sommes-nous les victimes manipulées d’une « bien-pensance » un peu commode ? Car, après tout, que sont les morts gazaouis au regard des massacres qui sont commis un peu partout sur la planète ? Pourquoi s’émeut-on pour la Palestine, lorsque la guerre du Darfour a fait, selon l’ONU, 300 000 morts de 2003 à 2011 ? Pourquoi les musulmans du monde vibrent-ils avec la Palestine, alors même que l’auto-proclamation d’un calife qui parle en leur nom et massacre à tour de bras ne suscite qu’indifférence, cynisme ou sarcasme ? Voit-on la rue arabe ou les banlieues européennes manifester pour dénoncer la barbarie de Boko Haram, dont la folie meurtrière a, en six mois, ôté la vie à plus de 2000 civils nigérians sans défense ? Non, c’est la Palestine qui accapare nos cœurs. C’est pour elle que nous sommes en deuil.

 

Pourtant, le drame palestinien n’est ni arabe, ni même musulman. Il est le symbole de notre monde, de son injustice et de son hypocrisie. Il renvoie les grandes puissances qui, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, se sont constituées en communauté internationale, à leurs incohérences, à leur culpabilité dans la gestion de la paix née sur les décombres de l’ogre nazi. Il renvoie aussi les Etats arabes à leur vision toujours court-termiste et désunie, il est le miroir de leur défaite sans appel : la défaite d’une civilisation qui, depuis l’échec du panarabisme, croit parfois trouver les ressorts d’un renouveau dans une sorte de panislamisme aux allures d’internationale terroriste.

Le drame palestinien, c’est aussi la rage des désespérés et la folie de ceux qui, ayant déjà tout perdu, tuent des innocents au nom de Dieu. Le drame palestinien, ce sont les méandres de l’âme et de la mémoire humaine. C’est la victime qui, aidée de complices, devient bourreau. C’est le peuple juif balayé par les vents de l’Histoire qui trouve refuge et panse ses blessures sur la terre d’un voisin accueillant, puis l’en chasse sans espoir de retour… et sans issue de départ.

C’est pourquoi la Palestine, cette terre que chantent les poètes, aujourd’hui outragée et éventrée, est la patrie de cœur de tous les épris de justice, de tous les exilés, naufragés et humiliés de la planète. Rarement conflit aura suscité autant d’animosité populaire aux quatre coins de la planète contre la politique d’un seul Etat, en l’occurrence Israël. Rarement une cause aura autant illustré le décalage entre l’opinion publique internationale et l’action de la communauté internationale. Parce qu’elle concerne tout le monde, parce que tous les Etats s’en mêlent, parce que la création d’Israël est un héritage européen, parce que l’exil des Palestiniens est aussi le fruit des erreurs des Etats arabes, parce que les crimes qui se commettent sur cette terre le sont aussi souvent au nom de Dieu. Pour toutes ces raisons, la cause palestinienne excède toutes les autres. Elle est la mère de toutes les causes, de toutes les indignations.

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