Polémique : quelle réforme pour la retraite ?

Polémique: quelle réforme pour la retraite ?

Photo : Rachid Tniouni

Les propositions du gouvernement pour réformer les régimes de retraite ont été rejetées par trois centrales syndicales (UMT, CDT et FDT) lors de la réunion de la commission nationale, mercredi 18 juin. Pour les syndicats, il faut opter pour une réforme globale qui s’inscrit dans un projet de société.

La réforme des régimes de retraite proposée par le gouvernement entend relever l’âge de départ à la retraite à 62 ans dès 2015, et progressivement à 65 à partir de 2016. Le taux de cotisation du salaire de base, à 20% aujourd’hui, pourrait passer à 28%. Face au refus des syndicats, le Chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, leur a donné un délai d’un mois pour formuler leurs contre-propositions. Car il s’agit aujourd’hui de réformer les régimes de retraite en urgence, notamment la pension civile des fonctionnaires, afin d’assainir la Caisse marocaine des retraites (CMR) et d’assurer la viabilité de son système de gestion pour une durée de huit ans.

Mohamed Alaoui Membre de l’Union marocaine du travail (UMT), il est secrétaire général de la Fédération nationale de la formation professionnelle de son syndicat. En 2013, il a été élu président de la commission des affaires de la formation, de l’emploi et des politiques sectorielles au sein du Conseil économique, social 
et environnemental (CESE).[/encadre]

Ali Zaki Ingénieur statisticien et économiste, il occupe le poste de chef de la division des études et de la veille stratégique et juridique à la CMR (Caisse marocaine des retraites). Il assure également la vice-présidence de la commission technique d’assurance invalidité-vieillesse-décès de l’AISS (Association internationale de sécurité sociale).[/encadre]
Pourquoi les syndicats refusent-ils en bloc les propositions du gouvernement de réformer le régime des pensions civiles ?

Mohamed Alaoui : Il s’agit avant tout d’augmenter le taux de la population qui dispose d’une protection sociale. La retraite, aujourd’hui, ne touche que 30% de la population. Maintenant, l’Etat parle d’urgence. C’est une situation que nous connaissons et dans laquelle nous avons déjà travaillé, en 2003, lorsque Driss Jettou était Premier ministre. Nous avions attiré son attention au sujet de la gestion, à la CMR, des pensions civiles. Nous avions d’ailleurs accepté l’augmentation des cotisations de 7 à 10% pour les fonctionnaires et l’Etat-employeur. Ce qui veut dire que non seulement le gouvernement propose cette réforme paramétrique pour la deuxième fois, mais, surtout, que nous l’avions déjà adoptée. C’est une solution fragmentée, une approche qui ne résout le problème que sur le court terme. Il est temps d’opter pour une réforme globale qui touche le système de retraite de la CMR, la CNSS, le RCAR et la CIMR.  Autrement dit, nous ne sommes pas contre la réforme des régimes de retraite, mais nous voulons que sa mise en place s’inscrive dans une vision partagée entre les différentes parties prenantes du dossier. La réforme des retraites ne concerne pas la seule entité de la CMR. Aussi, le gouvernement dialogue avec nous en tant qu’employeur, alors qu’il a également une responsabilité sociale au niveau de l’ensemble des travailleurs, et des fonctionnaires en particulier.

La réforme du régime des pensions civiles des fonctionnaires s’avère aujourd’hui urgente. Quelle est l’origine des dysfonctionnements de ce système ?

Ali Zaki : Il faut peut-être commencer par rappeler qu’une caisse de retraite n’est pas une banque. Et la Caisse marocaine des retraites est avant tout un organisme de gestion, qui n’a eu son autonomie technique et financière qu’à partir de la réforme de 1996. La CMR gère plusieurs régimes à la fois, et celui des pensions civiles représente près de 40% de son activité. Une caisse de retraite doit répondre à trois contraintes : avoir des liquidités pour payer les pensions civiles, les placer dans des titres sécurisés et dégager de la rentabilité. Malheureusement, ces trois valeurs sont corrélées négativement. Si on veut plus de sécurité, on dégage moins de rentabilité. La Caisse se retrouve obligée de placer ses fonds sur le court terme, dans le sens où nous serons amenés à puiser dans nos réserves à partir de 2015, sachant que les fonds seront épuisés en 2022. Nous avons donc un grand besoin de disponibilité de liquidités. La CMR a dégagé, au cours de la période 1997-2000, des taux de rendement énormes, qui variaient entre 7 et 8% annuellement. Nous sommes actuellement face à une problématique d’exigibilité du passé due à un déficit de régime. La situation de la CMR est délicate : elle dispose d’une réserve de 81 milliards de dirhams et nous sommes obligés de payer les pensions civiles au cours des 7 années à venir.

M.A. : Il est insensé de vouloir imputer le déficit de la CMR aux fonctionnaires. La gouvernance de la CMR et la mauvaise gestion de l’épargne sont de la responsabilité du gouvernement. Ce dernier nous propose de travailler plus, de cotiser plus et de toucher moins, alors que l’Etat n’a pas versé ses cotisations pendant une quarantaine d’années. L’équation est inacceptable. Si l’épargne des salariés avait été bien investie au cours des années 1980, la CMR aurait dégagé à l’heure qu’il est un patrimoine important. Et c’est sans parler des départs volontaires proposés par l’Etat, qui ont permis à 40 000 personnes d’avoir une retraite dorée et creusé le déficit de la CMR. L’État commence également à externaliser certains services au lieu de recruter. Il mène une politique antisociale. Pour preuve, dans la loi de finance, seulement 18.000 postes ont été annoncés et nous ne sommes pas sûrs qu’ils seront tous pourvus, alors qu’auparavant, il y en avait 40.000. Notre pays ne fait plus jouer le moteur démographique alors qu’il y a un grand déficit de recrutement.

Que proposez-vous alors?

M.A. : La proposition commune de l’UMT, la CDT et la FDT aura pour principe fondamental de garantir une retraite décente aux fonctionnaires. Nous aspirons à la mise en place de deux pôles, l’un privé et l’autre public. Ce dernier pourrait voir le jour si la CMR et le RCAR (Régime collectif d’allocations retraite) fusionnent. L’État doit agir en tant que régulateur en mettant la main à la poche. Le régime des pensions civiles est le seul qui fasse payer au fonctionnaire la même cotisation que celle supportée par l’État (NDLR : le taux de cotisation est de 10% actuellement aussi bien pour le fonctionnaire que pour l’État-employeur). C’est anormal. Pour la CNSS, par exemple, l’État paie les deux tiers de la cotisation globale. Nous demandons donc que le régime de un tiers/deux tiers soit généralisé pour tous les régimes de retraite. Aussi, nous sommes pour que le relèvement de l’âge de départ à la retraite soit facultatif. Et nous sommes certains que 70% des fonctionnaires vont opter pour le rallongement de la durée de leur service pour avoir une retraite pleine. Car la face cachée du relèvement de l’âge de retraite à 65 ans est que l’État ne va plus recruter pendant 5 ans.

A.Z. : L’âge de départ à la retraite a été fixé depuis les années 1960 et il est resté le même pendant très longtemps. Les régimes de retraite changent selon la conjoncture. Le relèvement de l’âge de la retraite est une tendance mondiale. Pour le régime des pensions civiles, nous sommes devant un mal et nous demandons des sacrifices aux fonctionnaires. Il faut que tout le monde s’inscrive dans l’effort. Il est donc impossible d’envisager une flexibilité pour l’âge de départ à la retraite.

La réforme globale des régimes de retraite passe-t-elle nécessairement par l’assainissement de la CMR?

A.Z. : La réforme globale de la retraite consiste à fusionner les régimes déjà existants. Si vous fusionnez des régimes malades, vous aurez un système malade. Avant de procéder à une réforme globale, il faudrait assainir la situation actuelle en mettant à niveau les régimes de retraite afin d’assurer la cohérence du système. Il faut équilibrer l’effort contributif avec les prestations. La situation de la CMR est très urgente. Nous devons stopper l’hémorragie avant de passer à l’opération chirurgicale.

M.A. : La réforme de la retraite proposée par le gouvernement ne garantit pas la pérennité du régime des pensions civiles. L’État doit contribuer à cet effort de réforme en misant sur le dialogue social, la concertation et la négociation. Car les réformettes qu’il propose aujourd’hui ne conduisent nulle part. Nous ne faisons que reporter l’échéance de l’imminente crise.

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